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8 août 2011 1 08 /08 /août /2011 18:09

LES DERNIERS JOURS DE STEFAN ZWEIG, par Laurent Seksik

Flammarion, 2010 - J'Ai Lu, 2011

 

Un livre d'ombre et de lumière 

ISEKSIk - derniers jours 2l n’est pas besoin de connaître les écrits de Stefan Zweig, ni sa vie, pour participer à l’expérience littéraire que nous propose Laurent Seksik, médecin et écrivain. Le roman en effet fournit à son lecteur les informations nécessaires pour comprendre rapidement les tenants et aboutissants de la situation. Stefan Zweig, alors l’écrivain le plus lu au monde, figure éminente de cette MittelEuropa qu’il a lui-même décrite dans son Monde d’hier, est en exil au Brésil, à Petropolis, avec sa seconde épouse Lotte, de vingt-cinq ans sa cadette. Nous sommes en septembre 1941. Six mois plus tard, Zweig et Lotte mettront fin à leurs jours en avalant un verre de Veronal. Unis dans la mort comme dans l’amour. Les derniers jours de Stefan Zweig raconte les six derniers mois de la vie de l’écrivain et de son épouse.

 

On entre avec Seksik dans l’intimité de ces deux figures. Leur intimité matérielle, d’abord, puisqu’on les rencontre à leur arrivée à Petropolis ; leur intimité mentale, ensuite, puisque l’auteur passe d’un personnage à l’autre, dessine les doutes et les angoisses de chacun. Le propos n’est pas centré autour de l’écrivain célèbre mais autour du couple que forment Stefan et Lotte, en tant qu’entité, certes, mais aussi qu’individualités ; la première femme, Friderike, occupe aussi une place importante, bien qu’elle n’apparaisse que fort peu « en personne ». Sa place d’épouse est désormais occupée par Lotte mais le lien qui l’unit encore à Stefan, et l’ombre que ce lien projette sur Lotte, reste puissant.

 

Le ton est évidemment crépusculaire. Nous sommes au soir de deux vies, mais aussi au crépuscule d’un monde. Le monde d’hier, cher à Zweig, a été englouti par le nazisme qui déferle sur l’Europe ; plusieurs de ses amis sont morts, tués ou suicidés ; la femme de Joseph Roth, Friederike, schizophrène, a été traquée et éliminée par la Gestapo, en tant que malade mentale. L’écrivain est hanté par ces disparitions, dans ses journées comme dans ses nuits, à travers nombre de rêves qui le renvoient constamment dans le passé. Les voix des morts sont elles aussi omniprésentes dans le roman.

 

Lotte, asthmatique, ne supportait plus l’air de New York. Pas plus que celui, auparavant, de Londres. D’une ville à l’autre, les époux Zweig ont fui le nazisme, jusqu’à cette demeure du 34 rua Gonçalves Dias, à Petropolis. De la maladie de Lotte, Seksik fait le symbole de la vie devenue impossible pour l’écrivain, d’un monde en passe de devenir totalement irrespirable. Où, se demande-t-il, sera-t-il vraiment à l’abri des ténèbres qui ont envahi l’Europe ? A Londres, il a subi l’humiliation, en tant que réfugié autrichien, de se voir étiqueté Alien enemy, sommé de limiter et de justifier ses déplacements comme ses prises de parole. Image saisissante de Lotte à la fenêtre, tentant désespérément d’inhaler suffisamment d’air pour respirer ; réalité de la fuite qui ne suffit pas à faire taire la menace. Jusqu’à Rio, des agents de la Gestapo assassinent des ressortissants juifs ; le gouvernement brésilien, tenté d’abord par l’alliance avec le nazi, se tourne finalement vers les Etats-Unis ; mais ceux-ci entreront-ils en guerre ? Le monde veut y croire, comme il veut croire que l’Allemagne nazie serait alors vaincue, terrassée sans délai. Mais les nouvelles qui parviennent à Zweig ne sont ni rassurantes ni suffisantes pour apaiser son âme tourmentée. C’est un homme traqué que dépeint Seksik, et son épouse l’est tout autant. Le jour même où l’on annonce enfin l’entrée en guerre des Etats-Unis, de sombres, terribles nouvelles parviennent aussi à Zweig, qu’il cache à son épouse pour ne pas l’effrayer : les déplacements et exécutions massifs de Juifs en Europe. Des villes entières « lavées » de leurs habitants juifs, et bientôt, peut-être, des pays entiers.

 

Le rappel du passé rend le présent plus invraisemblable et plus oppressant. Là encore, la situation de Lotte apparaît comme une mise en abyme de celle de Zweig. Elle ne parvient pas à surmonter l’angoisse que fait naître en elle l’image de Friderike, la première femme, vers qui se tourne Zweig lorsqu’il veut se souvenir des temps anciens. D’où l’insistance de Lotte à faire raconter à son mari des anecdotes de son passé, dût-il feindre de découvrir celles qu’il lui a racontées déjà cent fois. Son désir de l’accompagner dans la mort, aussi, en dépit de son désir de vivre ; puisqu’elle n’a pas été « la femme de sa vie », elle sera celle de sa mort. La dernière marche de Lotte dans Petropolis, à la veille du dernier départ, est saisissante ; c’est une fuite, un adieu, un fol espoir, aussi, de rencontrer quelque ami capable de la comprendre et de la retenir. Mais cela n’arrive pas. A la maison l’attend son mari, qu’elle aime, et le véronal qui les fera passer dans l’autre monde sans souffrance, en quelques instants.

 

Laurent Seksik fait constamment référence à l’œuvre de Stefan Zweig. L’œuvre est le reflet de l’homme. A la veille de mourir, l’écrivain se souvient d’ailleurs de sa première nouvelle, publiée alors qu’il avait vingt ans. Il est saisi par la concordance de son point de vue d’alors avec son état d’esprit d’homme mûr, parvenu à la soixantaine. Déjà il refusait la lutte ; il se sentait du côté des opprimés, en tant qu’homme et en tant qu’écrivain : c’est leur voix qu’il voulait faire entendre, comme il l’a fait ensuite dans l’ensemble de son œuvre. « Oui, le vaincu à ses yeux était une figure sublime », lui fait dire Seksik. « En vérité, son œuvre n’exaltait pas un message de pacifisme, mais faisait l’éloge de la défaite. » C’est aussi ce que lui dira l’un de ses amis, Ernst Feder, ancien rédacteur en chef du Berliner Tageblatt, réfugié lui aussi à Petropolis, dans la maison voisine de celle de Stefan et Lotte Zweig. « Les personnages de tes livres témoignent de la désintégration du monde… Et, pardonne ma franchise, tes héros ne font que raconter ta propre blessure, dresser l’inventaire de ta longue dérive. […] Et ce que tu décris, par une sorte de prémonition, ce que tes livres traduisent, à travers la folie de tes héros, c’est le récit de ton propre anéantissement. Et celui-ci est si profond, si sincère, ton écriture si fidèle, si précise, que ton œuvre et toi ne faites qu’un. »

 

L’analyse de l’œuvre prend ici la forme d’une fiction qui conduit le lecteur jusqu’à l’homme. En sa qualité de romancier, Seksik n’a pas à démontrer, il peut simplement affirmer, par la voix des amis de son « héros », par celle du héros lui-même. Peu importe que Seksik voie juste ou non ; son écriture nous transporte dans l’âme même de Zweig, fait exister l’écrivain au crépuscule autant que l’œuvre qu’il a bâtie au cours d’une vie. L’œuvre, d’ailleurs, se poursuit dans les jours qui précèdent la mort. Obligé de renoncer aux innombrables documents qu’il avait accumulés pour écrire une monumentale biographie de Balzac, Zweig se reporte sur Montaigne, met un point final à son autobiographie. Ce seront les derniers mots que Stefan Zweig adressera au monde ; des mots qui se refusent à parler du présent et qui, toujours, le conduisent dans le passé. En Montaigne, c’est un peu lui-même qu’il retrouve ; n’est-ce pas d’ailleurs l’optique qu’il a toujours poursuivie dans ses biographies ? « Il avait écrit une vingtaine d’essais, mais il ne s’éprouvait pas comme un historien, il ne revendiquait pas le titre de biographe. Il était écrivain, voilà tout. La vérité des faits était secondaire, le travail sur l’œuvre elle-même ne le préoccupait que rarement. Jules Romains avait raison d’ironiser sur son absence de détachement, les accents d’autoconfession qui traversaient ses biographies, les approximations qui truffaient ses écrits – ah, son Stendhal ! Seul l’individu l’intéressait, pénétyrer sa psychologie, percer son secret et, plutôt que de se faire le savant analyste de son œuvre, plonger dans les tréfonds de son âme, élucider le mystère de l’homme. » Est-ce Zweig qui s’exprime ici, ou Laurent Seksik ?

 

Par son style, sûr et poétique, Laurent Seksik réussit formidablement là où, justement, une analyse de l’œuvre serait restée froide – quoique passionnante, sans doute. Les chapitres – un pour chacun des six mois vécus au Brésil – s’écoulent avec un rythme à la fois vif et tranquille, le rythme assuré du compte à rebours, peut-être, celui d’un récit éclairé par la lumière tamisée du crépuscule. Des notations poétiques, images vives, électriques, ponctuent le chemin sur lequel l’écrivain nous invite. C’est cette clé que Zweig garde dans sa poche, la clé de la malle dans laquelle sont enfermées les maigres possessions de l’homme qui a dû renoncer à sa maison, à son pays, à ses biens, qu’il effleure constamment du bout des doigts, et dont Seksik écrit : « Le contact de la clé le conduisait vers le passé. » Comme un talisman, un objet magique. C’est, aussi, cette image qui s’applique autant à sa vie qu’à ses visions nocturnes : « Il marchait dans une forêt dont les arbres étaient des cadavres. » Et le carnaval, peuplé de fous et de morts lui encore, qui se déroule au moment même où Zweig s’apprête à mourir, et que Seksik conte comme une aventure fantastique, à mi-chemin d’une réalité exacerbée et d’une vision fantasmée. « Au milieu de cette mêlée gigantesque et joyeuse, il fut pris d’un soudain sentiment de panique. Il avait perdu la main de Lotte. Il regarda autour de lui. La pensée qu’elle s’était noyée dans cette marée humaine le terrifia. Il s’avança dans la cohue, se mit à hurler le nom de Lotte – son cri se perdit au milieu du vacarme. Autour de lui on exultait. Un homme portant un costume de squelette et un masque de mort lui rugit au visage. » La vie de Stefan Zweig semble ainsi prise tout entière entre deux contes : le conte fantastique dans lequel elle s’achève, et le « conte pour enfants » dans lequel elle s’est d’abord éployée. « La MittelEuropa dont il s’était fait le chantre était un lieu de poètes, de rêveurs, un monde enchanteur, un conte pour enfants. »

 

Je ne sais pas ce qu’est un grand livre, ne l’ai jamais su et ne le saurai peut-être jamais. Pas plus qu’un grand écrivain. Les derniers jours de Stefan Zweig est un livre qui fait revivre une époque, un homme, une femme, en communiquant au lecteur le sentiment de cette époque. Il est empreint de l’attitude que Seksik prête à son « héros » : non pas celle, combative et volontaire, d’un militant, mais celle, dolente et triste, d’un homme qui contemple un désastre sans précédent et qui refuse de mêler sa voix à la catastrophe. « Il s’était voulu le biographe des riches heures de l’humanité ; il ne parvenait pas à se faire le scribe d’une époque barbare. » Zweig en est convaincu, « Il n’avait pas sa place dans le monde nouveau qui émergerait du saccage présent. […] Faire entendre sa voix ? Il n’aimait plus que le silence. » C’est aussi un livre de rencontres, où l’on entend la voix d’autres « figures » de l’époque, comme celle de Bernanos, à qui Zweig rend visite peu de temps avant sa mort, réfugié lui aussi au Brésil, mais convaincu, au contraire de son visiteur autrichien, qu’il faut se joindre à la lutte, faire entendre sa voix, car « sans héroïsme, il n’est pas de vie intérieure possible ». Un livre modeste et en même temps un livre-somme, riche des noms qu’il invoque, de l’œuvre entier de Zweig. Un livre d’ombre et de lumière, tourné vers la mort mais terriblement vivant.

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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commentaires

bloggieman 09/08/2011 15:43


Seksik met en contexte la décision de Stefan Zweig ; il accorde aussi une large place aux réflexions de Lotte, à ses doutes et à son cheminement au cours de ces derniers mois. En effet elle hésite
; elle veut suivre son mari dans cet acte ultime, mais elle a peur, malgré tout. La plupart des idées contenues dans l'article émanent du livre de Laurent Seksik, dont l'article vise à rendre
compte. Si je semble y juger l'acte de Zweig et de son épouse, c'est bien malgré moi. Juger cet acte n'a pas de sens (à mon sens...).

Ce qui me paraît intéressant, c'est d'avoir, sous la plume de Seksik, les deux points de vue. On comprend alors que Lotte devait avoir le choix, et peut-être l'avait-elle. Elle est bouleversée par
la décision de son mari ; elle n'a pas, elle, de désir de mourir. Mais elle n'envisage pas la vie sans Stefan Zweig et veut être sa compagne jusque dans la mort. C'est donc l'amour qui l'incite à
mourir avec lui. L'amour, mais aussi, sans doute, la situation. Qu'allait-elle devenir, seule, s'il se suicidait, seul ?


Attuel Josette Simone 09/08/2011 12:29


Ce livre m'a laissé perplexe..Dans cet article ,l'auteur porte un jugement sur l'acte de suicide de Stefan Zweig, et cela m'interpelle.

Zweig avait 60 ans à sa mort en 42, il savait que jamais plus il ne retrouverait la vie mondaine et facile qu'il avait connu à vienne, il savait qu'il restait viennois et Autrichien avant tout,
avant d'être juif. et ce déracinement l'a bouleversé. Il pouvait comme l'ont fait beaucoup résister, et il ne l'a pas fait. Je suis d'accord avec l'auteur de cet article qui pense que Zweig ne
pouvait pas concevoir le monde nouveau qui surgirait, mais là où je suis en questionnement c'est sa femme. Il incite, il persuade sa jeune femme de 25 ans, sa seconde épouse de le suivre dans ;la
mort. Il ne persuade pas la première femme, non Lotte, qui, elle pouvait survivre au monde qui allait renaître, et Seksik évoque une certaine hésitation au moment de l'acte de suicide de
Lotte...Zweig aurait du, devait lui laisser le libre choix.


steph 09/08/2011 08:32


Bonjour Bloggieman ! De Stefan Zweig, j'avais été hapée et conquise par "La confusion des sentiments". Puis, il y a trois ans par un écrit retrouvé "Le voyage dans le passé", retrouvailles, des
années après, entre un homme et une femme. Extrêment sensible et raffinée, l'écriture de Zweig est une merveille ; alors pourquoi ne pas poursuivre avec ce récit de sa fin de vie pour comprendre
qui il fut...


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