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2 septembre 2012 7 02 /09 /septembre /2012 10:16

MONDO ET AUTRES HISTOIRES de J. M. G. Le Clézio

Gallimard, 1978 - Folio, diverses éditions

 

Le Clézio - mondo 4 Le Clézio - mondo 3 Le Clézio - mondo 1 

Le Clézio - mondo 2

Le Clézio - Celui qui n'avait jamais vu la mer Le Clézio - Celui qui n'avait jamais vu la mer La montagne Le Clézio - peuple du ciel

 

Les contes mystiques de Le Clézio

Plusieurs des histoires publiées en 1978 dans Mondo et autres histoires ont été republiées ensuite par deux. Folio Junior a ainsi réuni Celui qui n’avait jamais vu la mer et La montagne du dieu vivant, puis La Grande vie (qui n’appartient pas au recueil Mondo et autres histoires) et Peuple du ciel, ce dernier a également été publié en Folio 2 € avec Les bergers. Si les enfants sont les héros de toutes ces histoires, leur lecture n’est pourtant pas si aisée et de jeunes lecteurs peuvent facilement être déroutés par l’écriture de Le Clézio.

Ces histoires ont en commun leur style « naïf », qui tend à amener le lecteur au plus près de la simplicité des héros, pour mieux exprimer leur rapport de proximité au monde. Souvent sans parents, les jeunes héros aiment le monde ; ils vivent ou aspirent à vivre en communion avec la nature, à laquelle ils sont attentifs. Lorsqu’ils ont une famille, le récit commence avec leur désir de partir, ou se concentre, comme La montagne du dieu vivant, sur une « échappée » hors du monde familial, une ex-cursion au sens propre. Si les pays chauds ont la préférence de l’écrivain, La montagne du dieu vivant par exemple se déroule en Islande, et Celui qui n’avait jamais vu la mer dans un pays plutôt européen, semble-t-il, baigné par l’océan. Dans tous les cas, la localisation est floue de façon à préserver le caractère onirique du texte. La description des paysages donne des indications, comme la mention des « mesas » dans Peuple du ciel, qui nous dirige vers le Mexique ou le Nouveau-Mexique mais qui voisine avec l’évocation de la Corée, vers laquelle volent les avions porteurs de bombes. Le temps échappe lui aussi à une délimitation précise, même si la Corée, précisément, évoque dans Peuple du ciel la guerre de Corée, utilisée comme symbole de toutes les guerres. L’important n’est pas dans une situation spatio-temporelle définie mais dans la situation des personnages eux-mêmes vis-à-vis de leur environnement, dans leur sensibilité extrême à la nature qui les entoure.

Ce que l’écrivain s’attache à décrire de façon extrêmement précise, ce sont les sensations éprouvées au contact de la nature, éléments comme animaux. Le vent, le soleil, les bruits, l’interaction parfois entre les hommes et leur milieu mais, surtout, l’expérience du monde par l’être humain spectateur. Les héros de ces histoires sont des témoins, placés très souvent dans une position attentiste, livrés aux impressions que leur procurent la nature avec une ingénuité presque absolue. Ainsi Peuple du ciel parvient-il à susciter l’inquiétude et l’attente d’une catastrophe sans faire bouger sa jeune héroïne avant les dernières lignes du texte : assise, elle s’ouvre aux caresses du soleil et du vent, dialogue avec les abeilles et avec un soldat. Le jeune garçon de La montagne du dieu vivant, s’il gravit une montagne, est lui aussi le témoin naïf des modifications que semble subir le paysage à mesure qu’il progresse, jusqu’à connaître une expérience mystique – ou magique – une fois parvenu au sommet. Daniel, surnommé Sindbad, dans Celui qui n’avait jamais vu la mer, est un garçon solitaire, qui ne parle pas : le silence est l’une des qualités nécessaires pour accéder à l’expérience que Le Clézio réserve à ses personnages ; si dialogue il y a, il se limite en général à deux personnages qui s’expriment en peu de mots et qui partagent la même attention au monde. Mais, plus souvent encore, c’est aux éléments eux-mêmes, au vent, aux animaux, au soleil ou à la mer que parlent les personnages – et les éléments leur répondent dans leur propre langage.

D’où la qualité onirique de ces histoires. Sans aller forcément jusqu’à l’expérience mystique de La montagne du dieu vivant, hallucination qui fait voir au jeune héros un petit garçon nimbé de lumière auquel il parle et avec lequel il s’assoit au-dessus du monde, Le Clézio suppose une connexion intime de ses personnages et de la nature. La plupart s’imaginent bien sûr qu’ils parlent aux éléments – mais l’expérience qu’ils vivent est réellement profonde, rendue possible par l’état de disponibilité dans lequel ils se mettent. Enfants rêveurs plutôt qu’enfants perdus, les héros de ces histoires éprouvent le désir de l’ailleurs ou simplement le plaisir de l’être-là. Ils trouvent leur joie dans le monde qui s’ouvre devant eux plutôt que dans le commerce avec leurs semblables et les contes de Le Clézio délaissent l’enchaînement des actions au profit d’une longue rêverie qui entraîne le lecteur à la limite du réel et de la magie, mais d’une magie que chacun peut éprouver en se rendant lui aussi disponible. Les bergers s’ouvre ainsi sur une introduction sans personnage, autre que le lecteur lui-même, invité à voir, entendre et sentir la nuit qui l’entoure et sur laquelle, au terme de quelques pages, se lève le soleil, prélude à l’entrée en scène d’un personnage, puis d’autres, tous des enfants. La description de Le Clézio ne suggère pas seulement la nature et la nuit, elle y plonge le lecteur, témoin non d’actes mais de sensations. L’écriture de Le Clézio est images mais aussi cadence. Elle transcrit en mots, en phrases, en périodes le rythme souverain de la nature, sa respiration, faisant de la nature le véritable protagoniste des contes.

Solitaires, les enfants qui peuplent ces contes échappent à la société des hommes en recherchant la compagnie de la nature seule, ou de personnes capables de silence et d’attention. Daniel, le garçon taciturne de Celui qui n’avait jamais vu la mer, ne s’approche de ses camarades que lorsqu’il est question de la mer, et encore s’éloigne-t-il dès qu’il comprend qu’on parle surtout « des bains, de la pêche sous-marine, des plages et des coups de soleil ». Il n’a pas d’amis, est un élève « médiocre », il est aussi « très pauvre ». Pourtant il n’est pas le souffre-douleur de ses camarades : en confiant l’ouverture et la fermeture du récit à un narrateur non identifié mais qui dit « nous » pour parler des camarades de Daniel, Le Clézio souligne l’estime silencieuse des camarades pour ce garçon étrange, dont la disparition inquiète, intrigue, met en mouvement les adultes avant d’être oubliée, comme si l’adolescent n’avait jamais disparu, jamais existé. Les autres enfants, eux, se taisent. Sans partager l’étrangeté de Daniel, ils semblent l’accepter sans avoir besoin de raison. Ils sentent, aussi, que le monde des adultes est différent du leur, qu’il ne sert à rien de tenter d’expliquer, ou même de communiquer avec eux. Ainsi le désir d’ailleurs de Daniel est-il accepté, et le lecteur n’éprouve pas la douleur d’une disparition mais plutôt le sentiment d’un accomplissement. Daniel a quitté le monde des hommes, il a vu la mer, s’est fondu en elle, et c’est très bien ainsi. Dans l’univers de Le Clézio, c’est dans l’ordre des choses. La fillette de Peuple du ciel est elle aussi en marge, mais pour une autre raison, qui n’est jamais explicitée mais que l’on comprend peu à peu (et que trahit bêtement la quatrième de couverture de l’édition Folio 2 €, alors qu’il faudrait laisser le lecteur venir seul à la conclusion). Ses contacts avec les autres enfants se limitent à un épisode, où l’on ne sait trop s’ils s’amusent d’elle ou avec elle. Elle n’est de toute façon pas connectée à eux, mais tout entière livrée à la nature. Ses amis humains sont un soldat, lui-même isolé car étranger, et le vieux Bahti, dont elle évoque les enseignements et la protection, sans qu’il intervienne physiquement dans l’histoire. De même, c’est un vieux pêcheur qui répond aux questions de Mondo dans l’histoire du même nom. Les hommes sont donc absents ou plutôt bienveillants dans les contes de Le Clézio, car leur objet est l’apaisement même quand ils disent la folie des hommes, par exemple en évoquant la guerre dans Peuple du ciel.

La nature n’est cependant pas toujours idyllique. Si les plus courts de ces récits prennent la forme d’une communion avec la nature, il en est qui content aussi son âpreté et la dureté de la lutte pour la vie. Dans Les bergers, un jeune garçon accompagne quatre enfants dans leur périple au-delà des collines, jusqu’à la fabuleuse vallée de Genna. Fabuleuse, toutefois, cette vallée l’est surtout par le regard du jeune garçon, Gaspar, qui découvre dans cette aventure un univers où les enfants l’introduisent ; là, il s’émerveille de tout, apprend ce que les animaux, la terre et le vent ont à lui enseigner, mais il participe aussi aux combats contre les chiens sauvages et le serpent Nach. Il voit la nature changer, et d’accueillante devenir menaçante, tandis que le temps reprend ses droits et qu’approche le moment de quitter la vallée avec le troupeau de chèvres. 

 

Celui qui n’avait jamais vu la mer

 

Daniel est un garçon solitaire, qui ne s’intéresse qu’à la mer, qu’il n’a jamais vue ; « c’est comme s’il était d’une autre race ». Un jour, il disparaît du pensionnat pour aller voir la mer. C’est l’histoire de cette rencontre. On ne saura pas ce que devient Daniel.

 

La montagne du dieu vivant

 

Sorti à vélo, Jon se met à escalader le mont Reydarbarmur. Parvenu au sommet, il rencontre un étrange garçon qui l’invite à contempler avec lui la beauté du monde, et il passe la nuit tout là-haut. L’histoire de Jon gravissant la montagne est aussi l’histoire de l’infinie petitesse de l’homme ; au sommet, Jon découvrira une pierre ayant la forme de la montagne, et à son sommet un drôle d’insecte noir. C’est l’histoire d’une expérience quasi mystique, où Jon semble se fondre dans la nature, respirer avec elle, en elle. Avant de redescendre et de retrouver son foyer, où nul ne semble s’être aperçu de son excursion nocturne.

 

Peuple du ciel

 

Une fillette est assise au bout du village, au bord d’une falaise, face au monde. Elle ressent les caresses du soleil, des nuages et du vent, communique avec les abeilles et parle avec un soldat. La fillette voudrait savoir ce qu’est le bleu. Loin dans le ciel passe un avion qui transporte des bombes et à mesure que le récit progresse l’ombre du géant Saquasohuh s’étend, menaçante, au-dessus du monde et de la fillette.

 

Les bergers

Un jeune garçon, Gaspar, rencontre quatre enfants et les suit. Ils rejoignent un troupeau de chèvres qu’ils conduisent – ou qu’ils suivent ? – dans les montagnes, jusqu’à la vallée de Genna. Là, ayant construit une maison de terre et d’herbe, les enfants vivent au rythme de la nature. Ils protègent le troupeau, se nourrissent du lait des chèvres, combattent les chiens sauvages, visitent une ville de termites, et combattent le redoutable serpent Nach. Gaspar rencontre aussi, dans un marécage, un grand ibis blanc qu’il reconnaît comme le roi de Genna. La vie s’écoule comme hors du temps. Celui-ci, pourtant, reprend ses droits et il faut bientôt quitter la vallée, devenue moins accueillante et fuie par le gibier. L’harmonie est brusquement brisée lorsque Gaspar refuse de laisser Abel, l’aîné des enfants, tuer le grand oiseau blanc. Et Gaspar s’enfuit, en pleine tempête de sable, jusqu’à rejoindre seul le village des hommes.

A suivre...

Thierry LE PEUT


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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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