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4 août 2011 4 04 /08 /août /2011 21:45

LES SAISONS DE GIACOMO, par Mario Rigoni Stern

 

Un témoignage qui plaide pour le droit à vivre  

 

saisons de giacomo-copie-1Dans le premier chapitre, le narrateur retourne dans un hameau où il vécut une partie de son enfance. C’était le hameau où vivait son ami Giacomo ; un hameau qui a résisté à plusieurs guerres et qui, s’il est désormais abandonné, se dresse toujours, à l’état de ruines, au milieu du plateau italien. Là, le souvenir de Giacomo remonte à la mémoire du narrateur. Tout le livre qui se déroule ensuite est la chronique de ces années d’entre-deux-guerres où grandit Giacomo. La chronique du hameau et de ses habitants. Le « récit vrai » d’une Italie pauvre et digne, où les hommes survivaient à chaque saison en ne comptant que sur eux-mêmes, tandis qu’au loin s’agitaient les pantins de la politique, brassant les grandes idées qui avaient mené à la mort des milliers d’Italiens durant la Grande Guerre, et qui allaient bientôt recommencer. La chronique est neutre, laissant au lecteur le soin de trouver l’enthousiasme ou la passion là où ils se nichent peut-être. On y sent le poids de la fatalité qui s’exerce sur les hommes : ici, les pauvres montagnards ne sont que la chair méprisée que l’on envoie se faire tuer au nom des grands idéaux patriotiques.

 

Les montagnards des Saisons de Giacomo sont livrés à eux-mêmes. Sans travail, ils se rendent en France pour y être employés comme mineurs, dans des conditions déplorables qui ne respectent pas les lois dont pourtant le gouvernement est censé être le garant. C’est mieux, malgré tout, que de mourir de faim dans son pays. Le père de Giacomo, Giovanni, est l’un de ces mineurs ; si l’argent qu’il reçoit d’une main lui est repris de l’autre, sous forme de loyer et de frais de bouche, il parvient néanmoins à en envoyer suffisamment à la famille pour permettre à celle-ci de passer chaque hiver. L’argent permet aussi à la mère, prévoyante, de constituer patiemment la future dot de sa fille, Olga, qui épousera Matteo et ira vivre avec lui en Australie. Pour le reste, ce sont les menus travaux qui s’offrent selon les saisons : les vaches à garder dans les alpages, et surtout la récupération du matériel de guerre abandonné au lendemain de la Grande Guerre. Car, si la pauvreté est partout, la guerre également. La guerre passée, d’abord : elle a transformé le paysage et marqué les mémoires, parce qu’une partie des habitants du hameau a combattu dans les montagnes. On se raconte souvent quelque épisode plus ou moins glorieux, mais plus que la gloire des combats c’est l’absurdité de la guerre qui apparaît dans ces récits. Victimes italiennes et autrichiennes se mêlent dans la terre, reconnaissables uniquement à leurs plaques d’identité. On se souvient d’Italiens tirant sur des Italiens, d’une trêve de Noël entre les deux camps, aussi. Absurdité et fraternité. La seconde éclairant la première.

 

La récupération de ce matériel de guerre – cartouches, ceintures en cuivre, billes en plomb – est vitale pour les gens du hameau. C’est ce qui permet à Giovanni de faire vivre sa famille au retour de France, « le seul travail permettant de gagner quelque chose ». Les objets collectés sont vendus au poids ; le travail ressemble, finalement, à celui de la mine. Il peut être mortel : de loin en loin, une détonation, la rencontre d’un homme ou d’un enfant avec un obus. Au hameau, on sait reconnaître celles qui sont mortelles. Giacomo, comme son père, devient en grandissant un expert dans cette activité ; enfant déjà, il en retire de quoi s’offrir une séance de cinéma (les aventures de Tom Mix, l’Amérique !). Plus tard, il aidera sa famille et réunira de quoi offrir de menus cadeaux à Irene, sa fiancée.

 

La distance entre le peuple et la politique apparaît à chaque fois que celle-ci s’invite dans les montagnes. C’est d’abord la construction d’un aéroport, qui exige la destruction d’un hameau voisin et l’expropriation de tous ses habitants. Puis la construction, sur une colline proche du hameau, longuement décrite par Stern comme « la colline des jeux », parce tous les enfants du hameau allaient y jouer, d’un ossuaire monumental destiné à recevoir les dépouilles jusque là ensevelies dans la terre des montagnes, les héros de la Grande Guerre. Ce Sanctuaire, comme le Camp Mussolini destiné à encadrer les jeunes, apporte du travail – il montre aussi combien le peuple est réduit au statut de main d’œuvre, méprisé, et révèle le contraste révoltant entre l’abondance – et son corollaire le gaspillage – et la pauvreté. Un responsable fasciste s’oppose à la distribution des restes de nourriture aux enfants pauvres des hameaux. Considérés comme inutiles et haïssables, ces bouches fainéantes n’auront d’utilité que plus tard, quand le pays aura besoin d’hommes pour ses conquêtes martiales.

 

Avec les années, on entend de plus en plus parler de Mussolini et du fascisme, qui finissent par s’immiscer dans la vie du hameau, avec la construction du Sanctuaire, avec les balilla et les avant-gardistes, organisations pour la jeunesse fasciste. Giacomo, qui brille dans les compétitions de ski, y gagne un équipement tout neuf, offert par l’Etat. Malheur, toutefois, à ceux qui n’adhèrent pas au parti fasciste : à mesure que son emprise s’étend sur le pays, et que se rapproche la guerre, menace puis réalité, les travaux sont réservés aux adhérents du parti, les opportunités intéressantes aussi. Pour avoir participé passivement à une grève des ouvriers lors de la construction de l’ossuaire – ils protestaient contre le non règlement de leurs payes -, Giacomo sera écarté des chasseurs alpins et affecté à l’infanterie, sans explication.

 

Les saisons de Giacomo a la force d’un document. L’auteur raconte, dans des chapitres courts, le passage des saisons. Il n’essaie pas de nous attacher à ses personnages ; mais, au fil des pages, l’intimité amène une forme d’identification, inévitablement. Nous vivons avec eux, nous partageons leurs travaux et leurs jeux, nous éprouvons la dureté de leur vie, nous voyons, insensiblement, se former de jeunes couples. Stern ne décrit guère les personnages ; parfois, un nom apparaît, sans explication. C’est un personnage qui est là, simplement. Certains réapparaissent, d’autres non. Certains prennent de l’importance, d’autres demeurent des figures secondaires. Lorsque l’auteur s’attarde sur Matteo, on ignore pourquoi ; on le comprend plus tard. De même, Irene n’est qu’un prénom, mais un prénom qui revient, et qui, de chapitre en chapitre, à force de revenir, prend sa place dans l’image d’ensemble.

 

Par son honnêteté, par son refus du sentimentalisme, ce livre est un document à charge contre l’absurdité des gouvernements et des guerres. Un témoignage qui plaide pour le droit à vivre, simplement.

 

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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