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31 décembre 2021 5 31 /12 /décembre /2021 10:19

PERE

August Strindberg

1887

 

Présentée comme une tragédie en trois actes, Père est considérée comme le premier chef d’œuvre de son auteur. La pièce serait le reflet d’une crise conjugale : Strindberg soupçonnait sa femme de vouloir le faire enfermer dans un asile de fous. C’est ce qui arrive au Capitaine de Père, en lutte ouverte contre les femmes qui vivent sous son toit et en particulier contre son épouse, qui cherche bel et bien à le faire passer pour fou afin de le placer sous tutelle et de gérer à sa guise la maison dont il perdrait le contrôle, ainsi que l’éducation de leur fille Bertha.

Ladite Bertha est au cœur de l’intrigue conçue par Strindberg en forme de piège mental terrifiant dans lequel le Capitaine se retrouve rapidement enfermé par son épouse. Ne reculant devant aucun mensonge, manipulant son entourage sans le moindre scrupule, l’épouse, Laura, est formidable de cruauté et de volonté. Le nœud de ce piège est la paternité. Affirmant, contre son mari, qu’il est impossible à un homme d’être sûr de sa paternité, elle insinue dans son esprit l’idée qu’il n’est pas le père de leur fille, sur l’éducation de laquelle ils s’opposent. Voulant la soustraire à l’influence de sa mère, le Capitaine souhaite l’envoyer vivre en ville, ce que refuse absolument la mère. Laura apparaît comme une femme prête à tout pour garder le contrôle sur sa maison et son entourage. Ayant œuvré pour évincer le précédent médecin de famille, elle en a fait venir un nouveau qu’elle accueille à son arrivée afin de l’influencer avant même la première rencontre avec le Capitaine. Tout éclairé qu’il se flatte d’être, affichant devant la dame une circonspection qui l’honore, le praticien est en fait manipulé avec une grande aisance et se convainc lui-même (croit-il) que le Capitaine, avec lequel il n’aura échangé que quelques mots, est effectivement victime d’une idée fixe qui vire à l’obsession, concernant la paternité de sa fille.

Le Capitaine, homme de raison, qui investit une part de son temps dans des recherches savantes, n’est pourtant pas de taille face à son épouse, qui affirme, sûre de son fait : « je n’ai jamais vu un homme sans me sentir supérieure à lui » (L’Arche éditeur, édition 2008, p. 41). Il a beau lui promettre une rapide déconvenue, c’est lui qui, implacablement (l’effet « tragédie »), est pris au piège et finalement réduit au silence. Que sa vieille nourrice Margret lui passe la camisole de force en lui parlant tendrement illustre une question que lui posait le Capitaine quelques heures plus tôt : « peut-être pourrais-tu m’expliquer pourquoi vous, les femmes, traitez les hommes adultes comme s’ils étaient encore des enfants ? » (p. 42)

De fait, le Capitaine, dès le début de la pièce, dit son désarroi devant la ligue des femmes réunies sous son toit. « Oui », admet son beau-frère le pasteur dans le dialogue liminaire, « il y a trop de femmes qui commandent dans ta maison » (p. 12) Et le Capitaine de convenir : « N’est-ce pas ? On se croirait dans une cage remplie de fauves. » L’épouse, la nourrice, la belle-mère, toutes voudraient décider de l’éducation de la fille, mais celle-ci aussi figure parmi les « tortionnaires » du Capitaine, jouant finalement son rôle dans le sentiment d’oppression qui conduit à la capitulation du malheureux, assiégé jusque dans sa raison, réduit à quia par une conspiration qio ne dit pas son nom, sauf dans la bouche de l’épouse, tout à fait consciente du jeu qu’elle joue.

Pièce résolument misogyne (« De confiance, quand il s’agit d’une femme ? Dangereux ! », p. 53), Père est, par la simplicité de son action, une pièce qui rend le spectateur témoin impuissant du piège tendu à son protagoniste (si l’on admet que le Capitaine est le protagoniste, avec l’épouse comme principale antagoniste), avec la complicité d’une galerie d’innocents plus ou moins imbéciles et consentants. On est terrifié par la facilité avec laquelle l’épouse parvient à ses fins, emportant l’adhésion des personnes dont elle se sert, parmi lesquels deux hommes représentant chacun un domaine de spécialité, le médecin et le pasteur, qui ferait attendre d’eux plus de clairvoyance qu’ils n’en montrent. La pièce est bien sûr une démonstration orchestrée par l’auteur, qui en faisant du malheureux Capitaine la victime de femmes trop frustes (la nourrice), ingénues (la fille) ou machiavéliques (l’épouse, dont le Capitaine déclare : « tu as le pouvoir satanique de toujours faire triompher ta propre volonté », p. 38) offre au public un reflet de ses propres terreurs, mais l’effet en est glaçant (peut-être parce que l’auteur de ces lignes est lui-même… un homme !). « Et puis, si je suis fou, comment le suis-je devenu ? » s’écrie le Capitaine, acculé (p. 78). Avec Père, la réponse est évidente et n’est certainement pas à la faveur des femmes. Celui qui, ayant lu ou vu la pièce, commettra ensuite la folie de s’unir à l’une de ces créatures le fera, n’en doutons pas, à ses risques et périls.

Thierry LE PEUT

 

 

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