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5 février 2023 7 05 /02 /février /2023 10:46

 

 

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5 février 2023 7 05 /02 /février /2023 10:41

 

 

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5 février 2023 7 05 /02 /février /2023 10:35

 

 

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5 février 2023 7 05 /02 /février /2023 10:26

 

 

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2 janvier 2023 1 02 /01 /janvier /2023 18:57

Emilienne Malfatto

Que sur toi se lamente le Tigre (Elyzad, 2020)

Les serpents viendront pour toi (Les Arènes, 2021)

Le colonel ne dort pas (Seuil, Ed. du sous-sol, 2022)

 

 

 

 

 

Trois ans, trois éditeurs, trois titres à retenir. Photojournaliste, Emilienne Malfatto fut remarquée en 2021 quand Que sur toi se lamente le Tigre lui valut le Goncourt du premier roman. Ce texte court, qui fait déjà l’objet d’une édition à destination du public scolaire chez Flammarion (collection Etonnants classiques), superpose la Mésopotamie ancienne, celle de l’Assyrie et de Sumer, à la Mésopotamie actuelle, celle de l’Irak, pour faire entendre plusieurs voix dont celle du Tigre, l’un des deux fleuves qui délimitent ce territoire. La Mésopotamie, c’est, étymologiquement, la terre au milieu des fleuves. Dans cette terre baignée d’Histoire, qui nourrit très tôt des rêves de conquête (Alexandre le Grand y conduira son armée), Emilienne Malfatto fait agir, et surtout parler, plusieurs personnages qui sont les acteurs d’un drame contemporain. La voix du Tigre et des extraits de l’épopée de Gilgamesh encadrent et ponctuent le drame, qui se tisse en quelques chapitres répartis entre les personnages. Chacun aura voix au chapitre, composant une toile au centre de laquelle se joue le sort de la narratrice, une jeune fille irakienne enceinte de son petit ami Mohammed et qui sait, en sentant la vie se développer en elle, que c’est la mort qui l’attend. Le drame est en effet la chronique d’une mort annoncée : la narratrice sait qu’elle sera tuée par son propre frère, Amir, quand son déshonneur sera connu. Tous le savent : la mère, qui ne fera rien, l’épouse d’Amir, qui accepte sa condition et laissera faire, le petit frère, qui n’aura pas le courage de s’opposer à Amir. En l’absence du père, tué dans un attentat à Bagdad, Amir représente l’honneur de la famille, qu’il assume avec fierté et brutalité. La guerre est présente en toile de fond : c’est elle qui a emporté Mohammed, que la narratrice devait épouser, raison pour laquelle elle n’a pas osé se refuser à lui avant qu’il ne reparte au combat. Il est mort, elle porte seule la faute dont elle connaît et attend le châtiment. C’est dans cette certitude, qui pèse comme un destin inéluctable, que se développe le récit en forme d’hymne à la vie, étouffé par l’implacable. Le Tigre et l’épopée de Gilgamesh pourraient réduire le drame à un incident dérisoire, au regard de millénaires d’Histoire, mais ils en exacerbent au contraire le caractère insupportable. C’est dans cette terre de culture et d’Histoire qu’une jeune fille, au XXIe siècle, attend la mort parce qu’elle porte la vie.

 

Les serpents viendront pour toi est un récit en forme d’enquête. Il ne s’agit plus de laisser parler plusieurs voix, encore que : en cherchant à savoir qui était Maritza, mère de six enfants, et pourquoi elle a été assassinée dans sa ferme isolée d’une région de Colombie où sévissent des groupes armés sur fond de narcotrafic, l’auteure interroge les vivants et reconstitue à partir de leurs témoignages – volontaires ou contraints, fiables ou biaisés – la figure centrale du récit. Maritza a-t-elle été punie pour des prises de position « politiques », dans un pays où syndicalistes et responsables associatifs sont assassinés sans que rien ne soit fait pour punir les meurtriers ? Ou a-t-elle été une victime « collatérale » de rivalités de territoire impliquant les groupes armés ? Ou, plus prosaïquement, d’une dénonciation intéressée motivée par la vengeance, ou l’envie ? L’enquête est un hommage à la figure de cette femme autant que le constat d’une situation qui, à côté des déclarations politiques et des discours officiels, fait chaque année des victimes en nombre dans un pays en proie à une violence hors de contrôle. Le sort de Maritza n’intéresse pas l’Histoire, il est de l’ordre du fait divers, aussi l’enquête que mène l’auteure se déroule-t-elle à l’écart des grands sentiers, dans les profondeurs d’une jungle opaque où la violence s’exerce sans contre-pouvoir. Si l’enquêtrice elle-même disparaissait au cours de son enquête, s’en émouvrait-on ? L’enquête se déroule à la hauteur des êtres réels que la journaliste interroge, les traquant parfois pour recueillir leur part de vérité, dans le souci de rendre une forme de justice à Maritza, non pas la justice des tribunaux mais simplement celle de la vérité, pour que sa mort échappe, au moins le temps d’un livre, à une « banalité » entretenue par l’impunité. L’auteure livre une vérité, qu’elle n’a pas les moyens de vérifier et qui ne changera rien à cette impunité. Mais la justice que rend son récit est celle, élémentaire même si dérisoire, qui rend la lumière à une victime, par la force des mots.

 

Le colonel ne dort pas a, comme Que sur toi se lamente le Tigre, toute l’apparence d’un classique. Un récit à la troisième personne entremêlé d’une sorte de plainte à la première personne, présentée comme un poème, par laquelle le personnage principal du récit, « le colonel », parle aux morts qui le tourmentent. Ceux qu’il a tués lui-même dans l’exercice de son métier, après les avoir longuement et méthodiquement torturés. Car c’est le métier du colonel. C’est « un spécialiste ». C’est même le spécialiste. Au début du récit, il se présente devant « le général », dans un ancien Palais, alors qu’au loin tonnent les canons. Une guerre se déroule. Proche, et lointaine. Irréelle, mais indispensable. On ne sait pas très bien qui se bat contre qui, ni où en est la situation, si le camp du colonel et du général est en train de gagner, ou de perdre. Eux-mêmes ne le savent pas et cela n’a guère d’importance. On est ici dans un monde étrange, caractérisé non tant par une attente que par une latence. Un effet de stase. Hors du temps. Le colonel ne dort pas met en scène des personnages auxquels suffisent une étiquette – « le colonel », « le général », « l’ordonnance » - et un contexte vague. C’est la nature même du colonel qui importe, mais il ne s’agit pas de décrire l’exercice de son travail, plutôt de décrire l’effet que celui-ci produit sur l’homme. Car le colonel, au moment où le récit le cueille à son arrivée au Palais, en est à un stade avancé de cet « effet ». Déjà, il s’adresse à « ses » morts avec une familiarité qui, au lieu de les opposer, les réunit au contraire dans une douleur partagée. Son sort semble déjà scellé. Il ne pourra pas continuer ainsi longtemps. Il faut bien que cela s’arrête. Qu’il s’arrête. L’ordonnance, qui se tient près de lui dans la chambre de torture, en a conscience également. Tout comme le général, dont le comportement montre bientôt qu’il a lui aussi « décroché » de la réalité, qu’il évolue dans un monde privé de sens, un monde de théâtre qui a perdu son ancrage dans une réalité logique et cohérente. Les trois figures principales du récit ont déjà fait, quand s’ouvre le récit, un « pas de côté » et le récit ne fait qu’en prendre acte, recueillant les actes et les réflexions de ces trois personnages en quête de sens. Livre étrange, donc, par un décalage plus radical que celui du Désert des Tartares auquel fait référence le rabat de la quatrième de couverture. Livre résolument poétique, par cet effet de décalage et par son style, sobre, détaché lui aussi, à l’opposé du pathos, on pourrait dire « chirurgical » si le mot n’avait pas été si galvaudé. Disons que les mots tranchent, ici, comme les outils d’un anatomiste dans une séance de dissection. Ce qu’il ressort de la lecture de ce récit « étrange, donc », c’est l’absurde de la guerre, de cette folie particulière aux hommes qui les pousse à s’entretuer et à se faire du mal sans même savoir pourquoi, quitte à s’annihiler eux-mêmes dans un processus dont le sens échappe. Un livre saisissant, fascinant, qui se lit d’une traite et entre en résonance avec la triste actualité du monde.

Thierry LE PEUT

 

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15 août 2022 1 15 /08 /août /2022 15:51

UNE IMMENSE SENSATION DE CALME

LE SANCTUAIRE

Laurine Roux

2018 et 2020 (Folio, 2020 et 2021)

 

 

Les deux premiers romans de Laurine Roux. Une immense sensation de calme, publié aux Editions du Sonneur en 2018, et Le Sanctuaire, chez le même éditeur en 2020, imposent un style naturel et maîtrisé, que l’on a envie de qualifier déjà de classique, agrémenté d’une touche de mystère. Une immense sensation de calme se déroule en un temps indéterminé ; on se croirait volontiers en un siècle passé, dans une région reculée de la Russie (les prénoms : Igor, Grisha, Pavel…), mais il est bientôt question de Grand Oubli consécutif à une guerre au cours de laquelle des bombardiers ont déversé des bombes sur la terre. Même atmosphère de fin du monde au début de Le Sanctuaire, qui suit une famille de rescapés vivant, apparemment seuls, dans les montagnes ; le père part pour des expéditions dont il ramène des objets trouvés dans les vestiges d’un monde apparemment ravagé par un virus, il élève ses deux filles dans la peur des oiseaux, identifiés comme les porteurs du virus. On peut donc dire que, dans les deux romans, la civilisation que nous connaissons a globalement disparu, dans des circonstances non explicitées. Le mystère joue un rôle central dans Le Sanctuaire, roman à twist final, il est plus diffus dans Une immense sensation de calme, où il imprègne l’ensemble du récit qui se lit comme un conte, avec des personnages et des situations qui sont à la fois d’une grande simplicité et énigmatiques, baignant dans un rapport particulier à la nature.

Igor, le personnage central d’Une immense sensation de solitude, « n’est pas un homme. Il répond à des instincts. De même qu’on ne demande pas à un renard pourquoi il creuse un terrier, on ne peut exiger d’Igor qu’il explique pourquoi courir dans cette direction plutôt qu’une autre. Il en est incapable. C’est un animal. » (Folio, p. 11-12) Plus loin : « Il y a des gens qui sont bâtis pour exister toujours, leur corps éblouissant érigé pour résister aux assauts du temps, de la maladie et de la mort. Des anatomies de soleil et d’éclat. Igor était de ceux-là. » (Folio, p. 47) On songe à une figure totalement intégrée à la nature, en marge des hommes, comme le personnage principal de Un mâle de Camille Lemonnier (1881), mais c’est autre chose. Igor est en effet « une force », un être, plus que, simplement, un homme. C’est de ce mystère de l’être, communiqué à l’ensemble du récit, que procède le caractère de conte du roman, et la révélation de la « vraie nature » d’Igor accomplit ce mystère et achève de nous faire entrer dans le conte.

Le roman est pris en charge par une narratrice qui, du jour où elle rencontre Igor, est liée à lui par un désir brut, qui n’a pas besoin d’explication. Il existe, il s’impose à tous et la narratrice, dès lors, suit Igor quand il repart dans la nature. A sa suite, elle rencontre d’autres personnages qui composent une galerie réduite dont chaque figure, peu à peu, prend sa place dans un tableau d’ensemble dont le lecteur ne prend conscience qu’en avançant dans le roman. Des éléments du passé sont rapportés, une logique s’inscrit dans la trame du récit et prend sens à mesure qu’il touche à sa fin. Cette logique à base de conte et de mystère participe de la dimension envoûtante du roman qui, par sa brièveté (environ 120 pages en édition Folio), invite à une expérience de lecture unique, d’un seul trait, pour mieux se laisser pénétrer par une atmosphère et ne rien perdre de la logique du récit. L’auteure nous entraîne dans une aventure littéraire qui se découvre comme un tableau, d’un détail à l’autre jusqu’à l’appréciation de l’œuvre globale. Le détail de Saint Serge le Bâtisseur de Nicolas Roerich est une illustration appropriée de l’univers à la fois naïf et harmonieux que Laurine Roux parvient à imposer dès les premiers mots du roman.

Le Sanctuaire, qui conserve la brièveté du premier roman, est d’une autre nature. On n’en dira pas trop pour ne pas le déflorer, même si l’envie nous titille de citer au moins une référence cinématographique. La majuscule du mot Sanctuaire souligne le caractère exceptionnel du lieu où se déroule le roman et renvoie à ces terres promises, dernier asile des rescapés, dont regorgent les histoires d’apocalypse. Laurine Roux garde le mystère sur les circonstances du cataclysme qui ont amené la famille de son héroïne à vivre dans les montagnes, se protégeant encore d’un virus véhiculé par les oiseaux et qui semble avoir décimé la population. Le père se détache comme la figure centrale d’une famille constituée, autour de lui, de trois femmes : la mère et deux filles, Gemma (la narratrice) et June. La seconde a connu le monde d’avant et elle souffre de l’isolement, d’un retour à la nature forcé qui la prive de tout ce dont elle a profité avant. La première, en revanche, est née après la pandémie, elle ne connaît que le Sanctuaire, dont le père a désigné très clairement les limites. Elle a intégré le danger que représentent les oiseaux, immédiatement tués et brûlés quand ils se manifestent, et le monde extérieur, quel qu’il soit.

Très vite, cependant, cette image si nette, si simple parce que rattachée à un genre prolifique, les récits de fin du monde, révèle ses angles morts, ses mystères. La soumission de la mère aux volontés du père, la dureté de celui-ci envers ses filles, qui apparaissent d’abord comme la conséquence obligée de la survie en milieu hostile, laissent deviner une réalité plus complexe. La révéler est l’objet du roman, qui choisit de suivre pour cela le parcours de Gemma, à mesure qu’elle découvre que le monde n’est peut-être pas ce qu’elle a toujours cru qu’il était. Un vieil homme (un fantôme ?) et un aigle sont les vecteurs du dévoilement, qui se fait par un durcissement progressif de l’image trop simple du début, à mesure que Gemma est affrontée à une nature plus sauvage, insidieuse et brutale que celle qui l’entoure : la nature humaine.

Si le style de Le Sanctuaire est moins envoûtant que celui d’Une immense sensation de calme, car les univers sont différents, l’efficacité du récit en revanche demeure et confirme la maîtrise qu’attestait le premier roman. Les deux livres offrent au lecteur une expérience littéraire qui s’apprécie mieux si on les lit d’une traite, sans s’en laisser distraire. Depuis, elle s’est enrichie d’un troisième opus, L’autre moitié du monde, à découvrir d’urgence.

Thierry LE PEUT

lundi 15 août 2022, 15 h – 15 h 50

 

Nicolas RoerichSaint Serge le Bâtisseur, 1925

 

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3 août 2022 3 03 /08 /août /2022 17:30

LE SYNDROME DU SCAPHANDRIER

Serge Brussolo

1991

 

Dans Le syndrome du scaphandrier, la plongée dans le rêve est comme une plongée en eaux profondes. Certains individus, les chasseurs de rêves, ont la capacité d’effectuer cette plongée et d’en ramener un objet, matérialisé durant leur plongée. Certains de ces objets se vendent à prix d’or, artefacts d’un nouvel art qui repose non seulement sur la contemplation mais également sur l’influence réelle de l’objet. C’est ainsi que le fameux grand rêve de Soler Mahus a mis fin à une guerre, en amenant les deux armées qui l’ont contemplé à déposer les armes, après quoi on a exposé l’artefact sur la Béatitudeplatz, où il continue d’exercer une influence bénéfique sur les locataires alentours, dans des appartements vendus à prix d’or. Rien de tel pour David : les objets qu’il rapporte, lui, sont rachitiques et ne se vendent que comme des bibelots, que les acquéreurs exposent sur le manteau de la cheminée. Antonine, la boulangère aux formes généreuses, s’est entichée de ces petits objets et les collectionne – elle s’est entichée aussi de l’artiste, qui lui achète son pain et passe des heures sensuelles dans son lit, quand il n’est pas en plongée.

Le syndrome du scaphandrier s’ouvre en pleine « mission » : comme ses confrères rêveurs, David nourrit ses rêves de son imaginaire, lequel s’est construit dans la fréquentation de livres d’aventures. Il retrouve donc dans chacune de ses plongées un monde sans cesse plus étendu où il s’est ménagé deux complices : la sexy Nadia et Jorgo, l’as de la moto. Chacun des objets qu’il rapporte est, dans le rêve, le butin d’un casse, arraché de haute lutte à un coffre-fort muni de défenses qui rendent la mission délicate. Mais ces missions sont de plus en plus difficiles à réussir, contrariées par les cauchemars qui altèrent la « réalité » du rêve et menacent de renvoyer David à la surface avant qu’il n’ait pu mettre la main sur son butin. Le dernier rapporté ne survit pas à la batterie d’examens et de « vaccins » que doit subir tout artefact ramené du rêve, et David se voit bientôt menacé d’être classé avec les rêveurs peu fiables, ceux dont les objets ne sont pas viables et qui coûtent plus cher qu’ils ne rapportent. Car le marché des objets est très encadré, comme l’est l’activité des chasseurs de rêves. Pour exercer, David n’a pas le choix, il doit se soumettre aux règles, que lui rappelle l’infirmière Marianne, une femme sèche qui s’installe dans son appartement pendant qu’il plonge, afin de maintenir son corps en vie car la plongée peut durer plusieurs jours et, en cas d’accident, le rêveur peut tomber dans le coma.

Le roman suit David pas à pas, de son rêve initial jusqu’à l’ultime plongée. Peu à peu se dessine la personnalité de ce rêveur atypique, et se constitue autour de lui la galerie de personnages qui compose son environnement quotidien. La vie réelle de David n’a rien de romanesque, elle est même ennuyeuse, mais le récit, en dévoilant d’un chapitre à l’autre le monde du rêveur et une part d’enfance qui permet de mieux le connaître, sait, lui, maintenir l’intérêt du lecteur. Le destin qui menace David est celui des rêveurs que leurs plongées ont fini par dévorer et qui, un jour, ne sont plus capables de plonger. Le cerveau changé en porcelaine (dont il sera peut-être possible d’extraire des miniatures à l’image des créatures de leurs rêves, collectionnées par les connaisseurs), le corps peu à peu privé de vie, ils meurent dans l’indifférence ou sur un lit d’hôpital. Même le grand Soler Mahus en est réduit à soliloquer sur un lit, contant comme s’il les avait réellement vécues les aventures qu’il a rêvées, à chaque visite de David.

Quand, se révoltant contre l’interdiction de plonger dont le menace Marianne, David brave les règles et plonge à nouveau, au risque de mourir, il se retrouve dans une situation peut-être moins enviable encore que celle de Mahus : arraché à son rêve par Marianne qui prétend l’avoir sauvé du coma, incapable de bouger et de parler, il doit supporter auprès de lui la présence de l’infirmière qui profite de son inertie pour faire de lui sa créature en le soignant secrètement. David parviendra-t-il à plonger de nouveau ? Découvrira-t-il enfin si le monde qu’il rêve possède une existence propre ou s’il est conditionné à la survie de son corps réel ? Une chose est sûre : quand il est absent du rêve, le monde qu’il a créé se désagrège et est menacé de destruction. Mais Marianne fera son possible pour l’empêcher de jamais replonger…

Roman d’aventure insolite dont certaines scènes évoquent Matrix (avant l’heure) ou Misery, Le syndrome du scaphandrier ouvre une fenêtre sur un futur pas forcément désirable qui évoque, aussi, Les Crimes du futur de Cronenberg. Là, la génération de tumeurs physiques devient prétexte à une nouvelle forme d’art, comme ici les objets rapportés du rêve, et Brussolo comme plus tard Cronenberg démasque les travers de notre monde en narrant la vie de son héros.

Thierry LE PEUT
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3 août 2022 3 03 /08 /août /2022 14:09

LES JARDINS STATUAIRES

Jacques Abeille

1982, Flammarion

réédition 2016, Le Tripode

 

« Est-on jamais assez attentif ? Quand un grand arbre noirci d’hiver se dresse soudain de front et qu’on se détourne de crainte du présage, ne convient-il pas plutôt de s’arrêter et de suivre une à une ses ramures distendues qui déchirent l’horizon et tracent mille directions contre le vide du ciel ? Ne faut-il pas s’attacher aux jonchées blanchâtres du roc nu qui perce une terre âpre ? Etre attentif aussi aux pliures friables des schistes ? Et s’interroger longuement devant une poutre rongée qu’on a descendue du toit et jetée parmi les ronces, s’interroger sur le cheminement des insectes mangeurs de bois qui suivent d’imperceptibles veines et dessinent comme l’envers d’un corps inconnu dans la masse opaque ?

C’est le vide de toute part qui tâche et joue à se circonvenir et creuse lentement les lignes de la main de la terre. Les réseaux se nouent, se superposent, s’effacent. Les signes pullulent. Il faut que le regard s’abîme.

Pourtant d’autres contrées sont à venir. Il y aura des pays. »

 

C’est sur ces lignes que s’ouvre Les Jardins statuaires de Jacques Abeille. A quoi invitent-elles le lecteur ? A ne pas détourner le regard, peut-être. A le plonger, au contraire, dans la réalité des phénomènes qui travaillent la terre, la roche, le bois et qui, insensiblement, mais profondément, modifient la nature même de la terre sur laquelle nous prospérons, grignotant les structures mêmes que nous érigeons sur elle, en elle. Le monde change tandis que l’homme s’y affaire et, s’il n’y prend garde, peut-être, demain, sera-t-il surpris de le voir si changé, et de découvrir si fragiles les ouvrages qu’il y a érigés. La dernière ligne commence par une opposition, une invitation, encore, à élargir le point de vue et à prendre en compte un changement non anticipé. Avec en ligne de perspective les temps « à venir », et les frontières.

Ces lignes sont un exergue. On ignore qui y parle, s’il s’agit du narrateur qui, dès la page suivante, prend en charge le récit en disant « Je », ou s’il s’agit d’une autre voix, inconnue, celle de l’auteur peut-être, ou celle d’un autre personnage qui ne serait jamais nommé, ni même, apparemment, évoqué. Quand s’ouvre le récit qui occupera les cinq cents pages du roman, l’identité et la provenance du narrateur sont de même nimbées de mystère. On ne sait pas d’où il vient. En quelques lignes, il entre « dans la province des jardins statuaires », où se déroulera l’ensemble du récit, à une échappée près.

« Je vis de grands champs d’hiver couverts d’oiseaux morts. Leurs ailes raidies traçaient à l’infini d’indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit.

J’étais entré dans la province des jardins statuaires. »

Commence alors une description minutieuse de cette province, des domaines qui la constituent, entre lesquels les relations sont limitées et codifiées. Pas un pays à proprement parler : si les usages sont communs, nul gouvernement, nulle entité fédératrice ne surplombe les domaines. Le voyageur – rare – y est accueilli, hébergé, invité à découvrir les activités du domaine, il peut circuler librement sur les routes avec la garantie d’un accueil identique derrière chaque porte qui annonce l’entrée d’un nouveau domaine, ceint comme le précédent d’une muraille qui ne laisse rien deviner de ce qu’il abrite, ni de la superficie qu’il occupe. Très vite, on apprend que l’activité principale de ces domaines est la culture des statues, d’où leur nom de jardins statuaires. Ici, les statues poussent dans le sol, leur croissance, naturelle, est accompagnée par la main de l’homme à chaque stade de la croissance, jusqu’à la révélation de la forme définitive que prend la statue.

Le narrateur sait où il arrive. Il est venu pour s’informer de cette activité, pour en découvrir les conditions et se familiariser avec les spécificités de chaque domaine. Le lecteur est donc amené à voir ce qu’il voit, entendre ce qu’il entend, sans que la nature même de cette culture insolite ne soit mise en question. Il entre de plain-pied, en quelques lignes seulement, dans cet univers.

Pourquoi l’hiver ? Pourquoi ces oiseaux morts dont le narrateur note la présence, à l’exclusion de toute autre indication ? Pourquoi, soudain, la nuit, avant l’entrée dans la province des jardins statuaires ? C’est au lecteur de répondre à ces questions, au fur et à mesure que le récit prend de l’ampleur, gonfle comme les statues elles-mêmes, d’abord minuscules « champignons », puis formes changeantes dont les excroissances doivent être taillées ou laissées par les jardiniers pour qu’enfin la statue, au fil de multiples changements, parvienne à la maturité d’une forme fixe. D’un domaine à l’autre, la taille des statues, leur thème varient mais dans tous les domaines la vie s’ordonne selon les mêmes principes et le même emploi du temps.

A mesure qu’il se familiarise avec cet ordonnancement, à la faveur des explications riches qui lui sont prodiguées volontiers, le narrateur prend conscience, cependant, de ce qui n’est pas dit. Non que l’on veuille dissimuler quoi que ce soit, simplement certains aspects de la vie des domaines sont laissés dans l’ombre, par une forme de secret ou de pudeur que le narrateur, bientôt, décide de cerner, et de comprendre. En particulier, où sont les femmes ? Invisibles, elles ne participent pas aux cultures, qui sont l’unique activité des domaines, pourtant leur existence est indéniable et nécessaire. Autour du guide, aussi, qui s’offre spontanément à introduire le narrateur dans un premier domaine, et de l’aubergiste au visage fermé qui lui sert ses repas – préparés par qui, puisque ce n’est pas une activité qui regarde les hommes ? – et qui semble personnellement intéressé au tour que prendra son voyage, se dessinent des zones d’ombre(s) qui sont autant de questions et de mystères auxquels le narrateur entend trouver les réponses. Ainsi la trame descriptive s’enrichit-elle, ou se double-t-elle, à tout le moins, d’une autre trame, plus secrète, qui conduit le narrateur à pénétrer l’organisation intime des domaines. A mesure qu’il comprend les tenants et les aboutissants de la culture des statues, il en vient aussi à une connaissance approfondie de la société des jardiniers. Et le lecteur avec lui.

Le charme du récit, déroulé sans chapitres, continûment, tient à cette construction en élargissement continu, qui fait écho à la croissance des statues mais qui comporte aussi un risque oedématique. Le risque est un gonflement que rien n’arrêterait car la curiosité du narrateur est aussi inépuisable que les découvertes qu’il fait sur les jardins statuaires. Ce risque est matérialisé par un domaine auquel parvient finalement le voyageur, où la croissance des statues a échappé à tout contrôle à la suite de dérèglements qui sont contés au narrateur, qui à son tour les met en récit. Livrées à elles-mêmes, sans intervention humaine, les statues ont fini par constituer une formidable boursouflure qui n’en finit plus de s’étendre, menaçant d’engloutir ce qui reste du domaine. Et au-delà ? On l’ignore, mais le narrateur, en pénétrant à l’intérieur de cet ultime domaine, y découvre aussi des réponses aux questions qu’il s’est posées jusqu’alors. La boursouflure est à la fois une résolution et une nouvelle découverte, la conséquence d’un dérèglement et le point de départ d’un destin qui, désormais, va s’imposer au voyageur. Celui-ci garde le contrôle des décisions qu’il prend mais, à un moment, une décision s’impose à lui qui change le cours de sa vie.

En explorant les confins de la province des jardins statuaires, le voyageur en atteint les limites. Au-delà s’étend… quoi donc ? Non un pays mais une steppe. Dans cette steppe, on dit que s’est constitué un peuple sous l’autorité d’un ancien jardinier, d’un enfant venu de la province des jardins statuaires. Légende ou réalité ? Le voyageur cherche la réponse, et la trouve. Il découvre, du même coup, ce que nul dans les domaines ne veut voir, en dépit des signes. Là-bas, aux confins, le contrôle des jardiniers a commencé de prendre fin. Dans la steppe se prépare une horde conquérante. Danger réel ou fantasme de la décadence ?

L’odyssée du voyageur, en attendant, a introduit les germes du changement. Ses voyages dans les confins ont donné forme, déjà, à une sorte de légende à l’intérieur même de la province. Ce qu’il a découvert, et fait, dans le domaine devenu fou, porte atteinte à l’ordre jusqu’alors immuable sur lequel reposent les domaines. En revenant là où tout a commencé, dans l’auberge dont les secrets ont depuis été révélés, et en ne revenant pas seul, le voyageur provoque à son corps défendant une série d’événements qui entérinent le changement. Quel destin s’ouvre alors aux jardins statuaires ? Accepter l’inéluctable, ou entrer en résistance ?

On laissera le lecteur appréhender lui-même ces enjeux et, surtout, s’immerger dans le récit qui les dessine. Si la construction des Jardins statuaires est l’un de ses charmes, ceux-ci s’enracinent également dans la langue parfaitement maîtrisée de Jacques Abeille, qui compose avec une précision remarquable une vaste fresque dans laquelle chaque détail trouve sa place et qui gagne progressivement en épaisseur, s’étendant par les côtés mais également en profondeur. Un livre-univers, patient, minutieux, gagné bientôt par un sens de l’épique et le sentiment de l’inexorable. Certains parlent de livre culte et l’on comprend pourquoi. D’autres soulignent un paradis littéraire, quelque chose de rare.

Il n’y a qu’un moyen de vous faire une idée : lisez-le !

Thierry LE PEUT

L’univers des Contrées, inauguré par Les Jardins statuaires, est exploré dans plusieurs romans de Jacques Abeille, aujourd’hui réunis sous le titre générique de Cycle des Contrées.

 

 

 

 

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3 août 2022 3 03 /08 /août /2022 11:07

LA NUIT APPARTIENT AU TIGRE

Michel Honaker

2016

 

On pense à Sepulveda, Le Vieux qui lisait des romans d’amour, ou à Hemingway, Le Vieil homme et la mer, ou Melville, Moby Dick. Un homme, un animal. Un lien particulier, intime, les unit, dans une atmosphère de traque et de nécessité. Si le livre de Michel Honaker n’a pas l’aura, imposée par les ans, de ses illustres aînés, son roman n’en puise pas moins à cette source dont sont faites les paraboles. Ici, l’Homme, sorti de la jungle qu’il remplace par des immeubles de béton, se trouve affronté à la Bête, qui par ses attaques rappelle qu’elle est sur un territoire qu’on lui a volé. La Bête représente une force qui dépasse l’animal particulier : le tigre Akhil est énorme, insaisissable, intelligent, son nom et sa présence s’abreuvent à la source du mythe.

Derek Ardo, le narrateur, prend ses quartiers dans le centre de la Fondation Rosen, flambant neuf, au cœur d’un quartier résidentiel moderne. Travailleur humanitaire, il est là pour faciliter le contact des enfants locaux avec les livres. Lui-même passionné de livres, il prend sa mission à cœur, persuadé que ce contact avec les livres est de nature à faire reculer l’ignorance, l’obscurantisme. Derek Ardo est aussi un ancien soldat. Ancien gamin désœuvré de Liverpool, il s’est engagé et a découvert que la guerre n’était pas ce que vendaient les publicités des recruteurs ; hanté par des images de violence, tourmenté par un cauchemar récurrent, il a tourné le dos à ce passé ; il s’est juré de ne plus jamais tenir une arme.

« J’ai appris à m’attarder sur la beauté des choses, à renoncer à toute violence, à me désarmer pour toujours.

J’ai appris à ne plus être un danger pour les autres.

[…] Je n’ai pas totalement retrouvé la paix. Du moins ai-je retrouvé le silence. »

(10/18, 2018, p. 81)

« Faire entrer le livre là où il n’est pas. Apporter un peu de lumière dans des endroits sombres et reculés, la lumière de l’intelligence, du partage, de l’ouverture au monde. Un esprit enfermé dans l’obscurité ne peut croire qu’en des légendes. Non seulement il ignore l’existence du jour, mais souvent il en refuse même l’idée. Tant de pouvoirs ont intérêt à maintenir l’esprit captif, à lui faire croire que la nuit règne partout, à empêcher la lumière de le traverser. Les pires dictateurs ont toujours commencé par brûler les livres et les dessins. C’est ce premier acte qui fonde leur règne. »

(10/18, p. 152)

« Il en est des livres comme des étoiles dans la nuit, la certitude de pouvoir les contempler à tout moment. »

(10/18, p. 53)

Derek est donc à la fois un homme dont l’esprit est habité par les livres et un homme qui a connu le combat, le sang, la guerre. Il a en lui un instinct qui le prépare à affronter la bête.

La bête, c’est le tigre. Honaker lui donne voix dans plusieurs chapitres qui ponctuent le récit. Le tigre, comme Derek Ardo, s’exprime à la première personne. Il rend explicite le contenu symbolique du récit : dans l’affrontement, progressivement mis en place, entre Derek et le tigre, il faut lire une nouvelle déclinaison du duel qui oppose l’homme à la nature. C’est dans un immeuble neuf que réside Derek, seul occupant de ce bastion arrogant d’une lointaine fondation qui a son siège en Suisse, à deux pas des bidonvilles où s’entassent des centaines de gens pauvres. Un immeuble qui a été construit autour d’un antique palétuvier qui fut jadis le cœur du territoire du tigre. C’est le sens que donne M. Singh, le cuisinier ambulant, à la présence de l’animal : Akhil revendique son territoire. C’est la construction du Quartier Governor (avec deux majuscules) qui l’a fait revenir.

Mais le tigre représente aussi la barbarie contre laquelle lutte Derek Ardo. La sauvagerie dont il a fait l’expérience à la guerre et dont il veut se libérer, mais qui reste présente en lui (on le voit pris de rage lorsqu’il défend la belle Trishna contre deux brutes). Au centre du roman, la première confrontation directe des deux personnages fait prendre conscience à Derek de sa vulnérabilité : le tigre s’est introduit sans peine dans l’immeuble et a montré à Derek qui était la proie. Une proie terrifiée. Derek n’est pas un guerrier arrogant et invincible qui se ferait une gloire et un devoir d’affronter la bête qui tue d’innocents habitants au cœur même du Quartier Governor ; hanté par la violence, il connaît la peur et ne la nie pas. Quand, finalement, et à contre-cœur, il s’aventure dans la jungle en sachant qu’il y mourra peut-être, il sait quel danger il devra affronter et il lui a fallu du temps pour s’y résoudre. Du temps, et une raison.

« En quittant l’armée, j’avais pensé naïvement laisser derrière moi tout ce qui était inhumain et incompréhensible. J’avais cru dresser un mur entre la barbarie et ma personne. Et voilà que je la retrouve ici, sous un autre masque hideux, dans cette petite ville en bordure de jungle. Changer de lieu ne sert à rien. Partout la même bestialité, le même aveuglement.

Hommes. Bêtes. Nous sommes semblables.

Pas meilleurs les uns que les autres. »

(10/18, p. 143)

Roman d’aventure, parabole sur l’homme et la nature, La nuit appartient au tigre est aussi une confrontation entre deux cultures. Occidental transporté dans une petite ville d’Inde, Aramsha, Derek constate la force des croyances et des traditions dans une société à ses yeux arriérée mais qu’il doit apprendre à respecter. En butte à la bêtise des représentants de la loi, arc-boutés sur leurs prérogatives, il s’éprend de la jeune (et belle) Trishna dont il apprend bientôt l’histoire : mariée de force à seize ans à un homme de vingt ans plus vieux, elle a fui le foyer de son époux où elle était humiliée et s’est déshonorée aux yeux de sa famille, qui l’a rejetée, comme de la société entière, qui la réprouve. Revenue dans sa ville natale, elle doit à un bistrotier turc le petit travail qu’elle occupe dans une blanchisserie et son goût des livres l’amène à travailler avec Derek au centre de la fondation Rosen. Dès le premier regard, à l’ombre de l’antique palétuvier, Derek est séduit. Trishna représente l’autre part de l’aventure qui s’offre à Derek Ardo. Affronter le tigre et prendre conscience de son amour pour Trishna pourraient permettre à l’Occidental de trouver enfin une forme de paix.

Habité par l’aventure et les mystères indiens, sous le patronage du Livre de la jungle de Rudyard Kipling, de L’Ile au trésor  de Stevenson et de Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne, La nuit appartient au tigre est un roman facile d’accès qui entraîne le lecteur dans le sillage de Derek et du tigre pour ne plus le lâcher jusqu’au duel final dont dépend le sort de l’un et de l’autre. Une aventure en terre de croyances, entre réalisme et fantastique, doublée d’une réflexion sur les rapports de l’homme avec la nature.

« L’homme s’est élevé en quittant la jungle il y a des millions d’années. Il ne peut que s’avilir en décidant de s’y réfugier à nouveau, en repassant une lisière qu’il ne doit plus franchir. »

(10/18, p. 184)

Thierry LE PEUT

 

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11 novembre 2021 4 11 /11 /novembre /2021 10:01

ET LE DESERT DISPARAITRA

Marie Pavlenko

2020

 

Une fable écologique par les yeux d'une enfant

Dans un désert grandit Samaa. Le monde est devenu ce que l’on prédit déjà qu’il deviendra (peut-être). Un vaste désert dans lequel perdurent de grandes villes où les riches vivent dans des tours tandis que, dans le désert, des tribus survivent en se nourrissant de barres protéinées et d’eau gélifiée. Les arbres ont disparu et il faut des expéditions de chasseurs, longues et périlleuses, pour aller en rechercher. Pour les sauver ? Non, pour les couper, les débiter et les porter dans les villes, en échange de nourriture et de quoi survivre jusqu’à la prochaine coupe.

Samaa a une douzaine d’années. Son père était un chasseur et il est mort au cours de l’une de ces expéditions. Outre les dangers du voyage, du désert, il faut se garder des bêtes, qui tuent. Ces bêtes auxquelles on abandonne les Anciens quand ils ne peuvent plus se débrouiller et qu’ils deviennent un poids pour la tribu. L’heure venue, ils quittent le village et terminent leur vie dans une cabane où on leur apporte chaque jour à manger, en attendant que vienne la bête, qui les emporte. Samaa fait partie des enfants que l’on envoie porter la nourriture et qui, parfois, entendent les récits de l’Ancienne, celle qui occupe actuellement la cabane, et que la bête n’a toujours pas emportée. Des histoires auxquelles l’enfant a du mal à croire tant elles sont invraisemblables : elle parle d’un temps où les arbres auraient existé partout, où on lisait des livres (comme celui que possède le père de Samaa et dans lequel elle a, grâce à son père, appris à lire, bien que cela ne serve à rien, selon sa mère en tout cas), où les hommes vivaient dans des villes, et pas seulement les riches, où le monde fourmillait d’animaux. Un tel temps n’a sans doute jamais existé, c’est trop fantaisiste. Des animaux ? A part les bêtes, qui s’attaquent aux chasseurs et emportent les Anciens, et les kralls, qui s’introduisent parfois dans le village et dont la morsure est mortelle, qui a vu des animaux ?

Samaa est une fille, la seule enfant de sa famille à avoir survécu. Son père, désespéré de voir mourir ses garçons, s’est résolu à lui apprendre ce qu’il savait, même si, étant une fille, elle ne deviendra jamais un chasseur. Elle en pince pour Solas, un peu plus âgé qu’elle, qui vient d’accompagner sa première expédition. C’est un chasseur, désormais, et il semble s’intéresser davantage à Tewida qu’à Samaa. Mais celle-ci est déterminée à accompagner les chasseurs. Elle est persuadée qu’elle est capable, elle aussi, de survivre dans le désert, de trouver des arbres, de se hisser à leur sommet – son père lui a appris à monter au mât, elle est peut-être même meilleure que Solas !

Aussi, un jour, elle suit l’expédition en cachette. Elle a dissimulé de la nourriture et de l’eau, elle est prête à tenir dans le désert jusqu’à ce qu’elle rejoigne les chasseurs et qu’ils ne puissent plus la renvoyer. Hélas, elle s’égare et, seule désormais, tombe dans une profonde trouée. Blessée, elle n’a guère d’espoir de remonter. Et comment survivrait-elle, maintenant, dans le désert ?

Alors commence l’histoire de la survie de Samaa. Dans la trouée. Mais, contre toute attente, elle découvre qu’elle n’est pas seule. Des yeux brillent dans l’obscurité. Un arbre se dresse au-dessus d’elle. Un arbre ! Elle a trouvé un arbre ! Et ce chant, tout près… c’est une source d’eau claire ! Grâce à ses rations, elle peut survivre plusieurs lunes. Grâce à l’eau, elle se lave et s’abreuve. Grâce à l’ombre de l’arbre, elle est protégée de la brûlure du soleil. Contrainte de se débrouiller seule dans cet environnement, elle apprend à tirer parti de ces richesses, et elle apprend à connaître l’arbre. Ce qu’elle découvre alors la bouleverse. L’Ancienne n’aurait-elle pas raconté que des bêtises ?

De jour en jour, Samaa apprend à voir le monde autrement, à voir ce que les hommes ont perdu et pourraient, peut-être, retrouver. A condition qu’ils cessent de tuer les arbres, d’empêcher leurs enfants de grandir – car les arbres aussi ont des enfants, mais ils demandent des soins, comme ceux des hommes, et ceux des animaux -, et qu’ils comprennent, eux aussi, l’horreur de ce qu’ils font.

Et le désert disparaîtra est conté comme une fable écologique, au fil d’une narration simple, poétique comme peut l’être un regard innocent. Sans grands effets, Marie Pavlenko reste au plus près de son personnage principal, Samaa, qui représente l’espoir que la jeune génération porte encore en elle parce qu’elle n’est pas encore totalement formatée, « adultisée ». La fin du récit comporte quelques moments cruels, qui rappellent que l’espoir n’est possible qu’au prix d’une lutte, mais possible néanmoins. Si l’on est capable de voir, d’écouter, et de changer.

Thierry LE PEUT
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