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31 décembre 2021 5 31 /12 /décembre /2021 10:15

LES NEUF PRINCES D’AMBRE

Roger Zelazny

1970

 

 

 

 

Commencé à l’orée des années 1970, le Cycle des princes d’Ambre est considéré comme l’œuvre majeure de Roger Zelazny. Poursuivi au fil de dix titres, il s’ouvre avec Les neuf princes d’Ambre, qui expose donc les éléments du Cycle. Un homme revient à lui dans un hôpital (Greenwood), sans souvenir de ce qui l’y a amené ni même de son identité. Il apprend qu’il a été victime d’un grave accident de voiture et qu’il a eu notamment les jambes fracturées ; pourtant, il parvient à se lever, à marcher et même à avoir raison d’un infirmier hostile. Bien qu’il ne sache pas grand-chose des circonstances qui ont précédé son hospitalisation, il soupçonne quelque complot et sent que sa vie est menacée. Apprenant que sa sœur Evelyn l’a fait hospitaliser, c’est chez elle qu’il se rend. Là commence un jeu d’intelligence qui consiste à parler et recueillir des informations sans admettre son amnésie, dans le but de reconstituer peu à peu la vérité qui lui échappe. S’il a été hospitalisé sous le nom d’Earl Corey, il découvre qu’il s’appelle en réalité Corwin, que sa sœur est Flora et non Evelyn, qu’il en a d’autres, ainsi que des frères. Tout ce petit monde (qui ressemble déjà à une foule) est engagé dans une partie d’échec redoutable dont l’enjeu est un trône, mais aussi rien de moins que leur vie et leur mort.

Corwin est en effet l’un des neuf princes d’Ambre. Son frère Eric est sur le point de se faire couronner mais Corwin, avant de perdre la mémoire, lui contestait cet honneur – comme d’ailleurs une partie de leurs frères. Quelle place joue Flora dans la partie, ce n’est pas clair, et Corwin doit se placer sous sa « protection » tout en comprenant qu’elle n’a pas forcément intérêt à le protéger. Mais les révélations ne s’arrêtent pas là : la Terre sur laquelle Corwin a passé manifestement plusieurs siècles (il s’est battu en Russie, a connu Napoléon, entre autres) n’est que l’un des mondes-Ombres, tous dépendants du seul monde réel, Ambre. Pour se rendre à Ambre, il faut emprunter une route dangereuse qui consiste en fait en traversée des Ombres, mais une traversée où chaque faux pas peut être fatal.

Il n’est pas utile de révéler toutes les composantes de l’univers que met en place Zelazny et qui est appelé à connaître de multiples péripéties. La donnée de base est la lutte pour le trône d’Ambre, qui amène Corwin à affronter son frère Eric de façon directe dans ce premier opus, où il reçoit l’aide de certains frères et sœurs tout en devant se garder des autres, certains s’opposant ouvertement à lui, d’autres jouant double jeu (voire plus, selon les circonstances). Zelazny lève le voile progressivement sur l’univers qu’il crée à la faveur de péripéties qui conduisent Corwin à recouvrer la mémoire et à cheminer jusqu’à Ambre où il découvre – contrairement à l’idée initiale qu’il en avait – qu’il est de taille à vaincre Eric. Il n’en faut pas plus pour le pousser à s’allier avec l’un de ses frères et recruter une gigantesque armée constituée de guerriers issus de plusieurs mondes-Ombres afin de tenter le siège d’Ambre. Zelazny conte cette guerre à grands traits, ne s’attardant pas à dépeindre chaque bataille avec force détails mais combinant de vastes manœuvres en quelques pages, pour se concentrer sur son personnage principal.

Le roman est en effet conté par Corwin lui-même, qui partage avec le lecteur ses découvertes et ses réflexions, passant du candide au joueur expérimenté. Car il s’agit bien ici d’un jeu de rôles, illustré par les cartes dont se servent les princes d’Ambre pour entrer en contact les uns avec les autres et – on le découvre en cours de route – passer plus ou moins aisément d’un lieu à un autre. Il leur suffit de regarder intensément les cartes et, pour rompre le contact, de passer la main sur elles. Des échanges sont ainsi possibles entre les différents lieux et les différents niveaux du jeu. Pour corser l’aventure, cependant, Zelazny insiste sur la mortalité de ses personnages ; les princes d’Ambre ne sont pas immortels, ils risquent réellement leur vie dans ce jeu, et Corwin le premier le découvre à ses dépens. On songe un temps à l’effet Game of Thrones (par anticipation, évidemment) en concevant la possibilité que le personnage désigné comme principal puisse mourir avant la fin du roman. Capturé, emprisonné, rendu aveugle, Corwin semble bien près de finir son existence au fond d’un cachot dont son frère le sortira chaque année (tant qu’il vivra) pour l’exposer comme signe de son triomphe.

On ne s’étonne pas que le Cycle ait fait l’objet d’un merchandising : au fil des pages, on imagine bien quels objets, quels personnages, quelles créatures peuvent se décliner en cartes, figurines et autres plateaux permettant aux fans de jouer eux-mêmes la partie délicate qui oppose les princes d’Ambre dans leur guerre pour le trône. Mêlant les époques, les genres (tout commence comme un thriller réaliste avant de basculer dans le fantastique, entre conte, fantasy et science-fiction), les couleurs aussi (les costumes sont très colorés mais également les mondes traversés par les personnages), Zelazny combine les péipéties sur un ton léger et alerte, privilégiant la rapidité et les dialogues vifs plutôt que les grands développements explicatifs. Le lecteur découvre avec Corwin, au fil de l’action, les caractéristiques de l’univers, s’attachant à une galerie de personnages qu’il peut désirer revoir, suffisamment ambigus pour autoriser tous les rebondissements au gré d’alliances dictées par les intérêts changeants des uns et des autres. La multiplicité des mondes-Ombres ouvre le champ à un imaginaire sans limites qui autorise l’auteur à jouer sur tous les tableaux, sans aucune vergogne, avec pour ligne directrice le plaisir de créer et d’étendre son univers.

Au terme du premier volume, des questions restent en suspens, invitant le lecteur conquis à découvrir la suite : qu’est-il arrivé à Random dans le monde de Rebma, sous les eaux ? qu’est-il advenu de Bleys ? quel secret entoure la disparition d’Oberon, le père des neuf princes ? Et ce ne sont là que quelques pistes parmi celles qu’ouvre Zelazny dans ce premier acte. A suivre, donc !

Thierry LE PEUT

 

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