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6 août 2022 6 06 /08 /août /2022 11:57

UN AUTRE TAMBOUR

(A DIFFERENT DRUMMER)

William Melvin Kelley

1962

 

Quand un homme ne marche pas du même pas

que ses compagnons,

c’est peut-être parce qu’il entend battre

un autre tambour.

Qu’il accorde donc ses pas à la musique qu’il entend,

quelle qu’en soit la mesure ou l’éloignement.

Henry David Thoreau

(extrait de Walden, traduction Brice Matthieussent, Ed. Le mot et le reste)

 

Publié en France par Casterman en 1965, Un autre tambour a été réédité en 2019 par les éditions Delcourt et repris en 2020 dans la collection 10/18, ce qui permet aujourd’hui sa redécouverte par un large public.

En juin 1957, Tucker Caliban, jeune fermier noir, retourne la terre de son champ et y sème du sel, puis il abat sa vache et son cheval, brûle sa maison et quitte la ville de Willson City avec sa femme et leur bébé. Tout cela sous le regard intrigué d’une poignée d’habitants blancs qui n’y comprennent mais. Dès le lendemain, d’autres Noirs quittent la ville, abandonnant tout derrière eux, et peu à peu ce sont tous les Noirs de l’Etat qui s’en vont, comme s’ils répondaient à un appel. Les Blancs s’interrogent, cherchent à comprendre mais disposent de peu d’éléments pour y parvenir et chacun a son avis sur la question. Le romancier retranscrit leurs conversations et, de chapitre en chapitre, s’intéresse plus particulièrement à certains d’entre eux, livrant une sorte d’anatomie de Willson City.

William Melvin Kelley a situé son roman dans un Etat fictif, coincé entre le Mississippi et l’Alabama, bordé au nord par le Tennessee et au sud par le Golfe du Mexique, ce qui lui permet de donner corps à une histoire ancrée dans un contexte historique précis, et de vider entièrement un Etat entier du sud de toute sa population noire. La plupart des familles montent vers le nord, espérant se loger chez un parent et refaire leur vie là-bas. Aucun, cependant, ne semble savoir exactement pourquoi il part, sinon parce qu’une sorte d’évidence leur souffle que c’est la seule chose à faire. Une évidence qui s’est imposée d’abord à Tucker Caliban, identifié donc comme l’instigateur de cet étrange exode, mais dont le mutisme obstiné ne livre aucune information.

Le Gouverneur de l’Etat se fend d’une déclaration : « Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Nous n’avons jamais eu besoin d’eux, nous n’avons jamais voulu d’eux et nous nous en passerons fort bien. Le Sud s’en passera fort bien. Quoique notre population s’en trouve diminuée d’un tiers, tout ira très bien. Il nous reste quantité d’hommes de valeur. » (10/18, 2020, p. 14) Les habitants n’en sont pas moins circonspects mais réduits à l’attente, impuissants devant un fait accompli qu’ils sont incapables de comprendre. « Ils avaient tous envie d’y croire. N’ayant pas encore vécu assez longtemps dans un monde dépourvu de visages noirs, ils n’étaient sûrs de rien, mais ils espéraient que tout irait bien et essayaient de se persuader que c’était réellement fini, même s’ils sentaient bien que, pour eux, cela ne faisait que commencer. » (10/18, ibidem)

Kelley ne donne pas le point de vue des Noirs. Chacun des chapitres du roman emprunte celui d’un Blanc ou d’une famille blanche. C’est par leurs yeux donc que l’on assiste au départ de Tucker Caliban, par leurs bouches que sont formulées ensuite les interrogations que suscite l’exode, ses causes, ses conséquences, dans leurs souvenirs que l’auteur va rechercher les événements qui se sont produits avant, reconstituant progressivement sinon un sens du moins une perspective. Le sens de l’événement, son sens profond, échappe à cette enquête, il doit être saisi entre les lignes, là où se dessine la silhouette de Tucker Caliban.

Tucker Caliban est le dernier d’une lignée commencée avec l’Africain, un colosse noir arrivé au port de New Marsails dans un négrier et acquis par l’ancien général confédéré Dewey Willson, propriétaire d’une plantation à Sutton, fondateur de la capitale Willson City à la fin du XIXe siècle. Tucker a travaillé toute sa vie pour les Willson, jusqu’au jour où il a demandé – pour ne pas dire exigé, de sa voix butée, avare de mots – à David Willson de lui vendre le terrain sur lequel travailla jadis le premier des Caliban. Bien qu’il n’ait jamais été fermier, sans la moindre connaissance du travail de la terre, il s’y est installé avec sa femme Bethrah. Sa motivation, il l’a clairement exprimée à David Willson : « Là maintenant, tout ce que je peux dire, c’est que mon bébé travaillera pas pour vous. Il sera son propre maître. On a travaillé pour vous assez longtemps, monsieur Willson. » (10/18, p. 243) Par ces mots, Tucker place l’exode à venir sous le signe de l’émancipation, une émancipation soudaine et radicale : à sa suite, tous les Noirs de l’Etat se soustraient aux conditions de vie qu’ils ont toujours connues dans cet Etat du Sud, ils prennent leur liberté, même si c’est pour se jeter dans l’inconnu, et laissent les Blancs devant le fait accompli.

En racontant l’histoire par le truchement du regard blanc, Kelley confine les Noirs dans une sorte d’étrangeté qui est celle qu’ils ont aux yeux des Blancs. Ils sont là, on est habitué à leur présence, celle-ci revêt un caractère d’évidence mais elle est reste opaque, ce qui n’apparaît que quand on tente de saisir les raisons de leur comportement, ce que les Blancs n’ont, en temps normal, aucune raison de faire. La pluralité des points de vue adoptés – celui de Harry Leland, un homme simple et honnête, de son petit garçon « Monsieur » Leland, de M. Harper l’homme cultivé (il lit le journal), qui a l’autorité de son grand âge, de Bobby-Joe McCollum, à peine vingt ans, pas finaud et finalement le plus dangereux, des différents membres de l’actuelle famille Willson, les plus familiers de Tucker et de sa femme Bethrah – permet de donner à cette étrangeté plusieurs facettes et plusieurs tonalités. Elle révèle ce que chacun de ces Blancs perçoit des Noirs qui les entourent, les limites de leur jugement qui constituent le cadre dans lequel les Noirs « existent » aux yeux des Blancs. Un cadre limité, qui prend rarement en compte la personnalité véritable des Noirs, simplement parce que cette personnalité n’a pas droit de cité et donc, le plus souvent, ne s’exprime pas.

C’est le regard des Willson qui approche le mieux la vérité des Noirs, sans toutefois la livrer entièrement. Les Willson ont vécu au contact des Caliban et de Bethrah, qui n’est venue travailler chez les Willson que récemment et a bientôt épousé Tucker. Elément venu de l’extérieur, étrangère à l’histoire des Caliban tout entière assujettie à celle des Willson, Bethrah est plus accessible, notamment grâce aux confidences qu’elle échange avec la fille des Willson, Dymphna. La personnalité du père, David Willson, se détache bientôt du groupe, ouvrant un second mystère dont on pressent qu’il contient une partie des réponses aux questions soulevées par l’attitude de Tucker Caliban. Mais c’est bien ce dernier qui apparaît comme le « noyau », le cœur opaque de l’événément, puisque l’enquête vise à pénétrer le sens de l’exode dont il a été, dès le début du roman, le déclencheur. Or, sa personnalité résiste à l’enquête, elle ne se laisse saisir qu’à travers les rares paroles qu’il prononce, les actes – souvent incompréhensibles – qui sont toujours rapportés par d’autres. On s’étonne de l’attraction qu’il exerce très vite sur Bethrah, dont la spontanéité et le naturel souriant contrastent avec sa gravité perpétuelle, son air buté, l’agressivité passive qui semble être son mode de communication permanent. Tout chez lui doit être interprété puisqu’il ne s’exprime que rarement, refusant de livrer sa vérité.

Tucker est un homme en colère. Il ne le dit jamais lui-même, pourtant toute son attitude exprime ce sentiment. Une colère rentrée, accumulation de plusieurs générations de servage. Il est incapable de montrer la même soumission que son père John Caliban qui a passé cinquante ans au service des Willson. Sans doute ne l’exprime-t-il pas pour lui-même, il le ressent. Il sait que les choses ne peuvent plus continuer ainsi. La mort du vieux John précipite la rébellion de Tucker. Entendant les mots qu’un ami noir prononce à l’église, en tentant de manière embarrassée de résumer la vie du défunt : « John Caliban était de ces hommes qui se sacrifient toujours pour les autres. C’était un homme bon, un honnête travailleur, une âme noble. » (Folio, p. 163), il se lève, s’indigne, mais ne trouve pas les mots pour aller plus loin : « Se sacrifier ? Est-ce que c’est tout ? Est-ce que c’est vraiment tout ? Au diable le sacrifice ! » Dewey Willson III, dont ce chapitre épouse le point de vue, commente : « Je le vis lever le bras, puis l’abaisser dans un geste de dégoût, comme s’il voulait effacer les mots qui venaient d’être prononcés. » Puis il quitte l’église et se replie dans le mutisme. Bientôt, il achète sa terre, commence à la travailler et, un jour, la quitte.

La scène de l’église cristallise ce qui se joue dans le geste de Tucker, imité ensuite par tous les Noirs de l’Etat. Il n’est plus possible de continuer mais il n’est pas possible non plus de produire un discours capable d’expliquer. La voix des Noirs n’existe pas. Si elle existait, elle ne serait sans doute pas entendue. En tout cas pas comprise. Reste donc le geste, l’acte d’émancipation, qui laisse les Blancs devant leur incompréhension.

Un Noir essaie cependant de comprendre, lui aussi. Il apparaît à Sutton, à l’arrière d’une limousine noire, et commence à interroger les Blancs. Il questionne le petit « Monsieur » Leland, il questionne aussi Dewey Willson III, qui a grandi avec Tucker – sans pour autant le comprendre. Cette figure énigmatique se révèle liée au passé de David Willson, qui recèle un secret. L’énigme, cependant, génère aussi une forme de menace, qui à son tour engendre le drame final, dans lequel l’incompréhension des Blancs tente de se résoudre en explosion de violence.

Un autre tambour propose une réalité alternative et pose un acte qui, pour refondateur qu’il aurait pu être, ne s’est jamais produit. Le roman prend la forme d’une enquête dont les Noirs sont l’objet mais qui ne repose que sur le point de vue des Blancs, exprimé par un auteur noir. Au lieu de faire entendre la voix de la révolte noire, William Melvin Kelley fait entendre le désarroi des Blancs, incapables de saisir le sens comme les enjeux de l’exode brutal des Noirs. En ne laissant aux Noirs que la toile de fond, cependant, et en laissant les Blancs se débrouiller avec leurs points de vue tronqués, face à une opacité irréductible, Kelley donne aussi à ses personnages noirs une liberté et une dignité qui ne se laissent pas saisir. Publié en 1962 par un jeune auteur de 24 ans, Un autre tambour a été célébré comme un grand roman, porté par des accents faulknériens. Oublié en son temps, aujourd’hui redécouvert, il constitue une excellente introduction à l’écriture de Kelley, accessible également à travers d’autres œuvres traduites en français (Jazz à l’âme, Danseurs sur le rivage, Dem).

Thierry LE PEUT

 

 

 

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