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19 août 2022 5 19 /08 /août /2022 11:16

MON GRAIN DE SABLE

(IL MIO GRANELLO DI SABBIA)

Luciano Bolis

traduit de l’italien par Monique Baccelli

1946 (traduction, 1997)

 

Luciano Bolis (1918-1993) entra dans la Résistance en Italie durant la Seconde Guerre mondiale. Arrêté et torturé par les fascistes, il survécut et décida de laisser le témoignage de ce qui lui était arrivé. En 1946, durant sa convalescence, il écrivit d’un seul jet le récit de son arrestation et des tortures qu’il avait subies, voulant ainsi contribuer à l’obligation de témoignage qui incombe, selon lui, à ceux qui ont vécu ce genre d’événement. Mon grain de sable est le titre de ce récit : chaque expérience étant selon lui un grain de sable insignifiant en soi mais qui, joint à tous les autres, peut avoir une incidence sur la réalité.

L’authenticité annoncée du témoignage engage un type de lecture particulier. Sans elle, certaines circonstances du récit paraîtraient si invraisemblables que l’on pourrait accuser l’auteur d’exagération ou de complaisance. Bolis en effet mêle à la chronique des événements les pensées qui furent les siennes, telles en tout cas qu’il les reconstitue au moment de l’écriture, qui suit de quelques mois les événements. Or, ces pensées constituent parfois une sorte de contrepoint ironique ; si l’humour est la politesse du désespoir, il permet à l’auteur de mettre à distance les circonstances insupportables de ce qu’il a subi. Ce contrepoint rend hommage aussi à la volonté qui, au moment des faits, a permis à Bolis de résister mentalement et physiquement au traitement que lui infligeaient les brutes chargées de lui arracher des informations.

Mon grain de sable est un texte court mais qui, sans prétention littéraire, entend porter un témoignage direct et précis sur les tortures et l’état d’esprit de celui qui les a subies. Résistant, Bolis savait quels dangers il courait, il connaissait des exemples de camarades passés entre les mains de la police fasciste, il était donc prévenu, quand son tour vint d’être détenu et interrogé, du sort qui pouvait l’attendre ; pourtant, écrit-il, « je n’arrivais pas à croire que la férocité humaine puisse aller jusque là ». Les lecteurs sont hélas prévenus, eux aussi, du fait de l’importante littérature qui, aujourd’hui, porte témoignage de ces agissements, qu’elle concerne la Seconde Guerre mondiale ou d’autres circonstances. La lecture du récit de Bolis n’en est pas moins éprouvante ; les interventions de l’auteur-narrateur n’empêchent pas l’objectivité du rapport des faits, qui en quelques lignes font du Résistant un objet livré impuissant à la férocité de bourreaux que l’absence d’états d’âme apparents rend terrifiants. Bolis évoque, à un moment du récit, toutes les tortures qu’il n’a pas encore subies, mais dont il a connaissance par d’autres récits ; d’aucuns pourraient alors penser qu’il n’a pas subi le pire, mais ce qu’il décrit est pourtant insupportable. L’humour allège le poids du lecteur autant qu’il offre à l’auteur un moyen de ne pas avoir l’air de faire l’apologie de son propre courage. Il a fallu en effet une force d’esprit admirable pour conserver sa capacité de réfléchir et la volonté de ne livrer aucune des informations que ses tortionnaires voulaient lui arracher.

Bolis ne cache rien, non plus, de sa volonté de mourir pour mettre un terme aux souffrances. Témoignage d’un homme torturé par les fascistes, son récit est aussi, de ce point de vue, et selon les mots de l’auteur lui-même, le témoignage d’un suicide manqué. De sa chronique, il écrit en exergue : « Elle n’est donc pas une défense du suicide, ni un acte d’accusation contre l’ennemi et encore moins la valorisation de mon propre comportement, mais un simple exposé des faits et un éclaircissement des circonstances, alternant avec le rappel d’états d’âme et de pensées qui m’a semblé indispensable à la compréhension d’un épisode peut-être intéressant en soi, l’expérience d’un suicide manqué n’étant pas des plus courantes. » Suicide manqué qui fut autant une expérience effroyable – ces pages sont parmi les plus éprouvantes du texte – que la voie de sortie du cachot où avait souffert Bolis, même s’il fallut d’autres circonstances encore pour le sauver.

Comme il l’écrit lui-même, Mon grain de sable ne cherche pas non plus à être « un acte d’accusation contre l’ennemi ». En dépit de la cruauté dont il fut la victime, Bolis dépeint ses tortionnaires non comme des monstres mais comme des hommes. Il fait le portrait rapide de plusieurs des brutes qui lui appliquent les premiers coups : ce ne sont pas des monstres sanguinaires mais des hommes, que chacun d’entre nous pourrait rencontrer au coin de la rue, mais qui, placés dans ces circonstances extra-ordinaires, laissent libre cours à une brutalité dont on fait rarement l’expérience personnelle mais qui n’en est pas moins une potentialité toujours présente.

« Ce qui se passe à mon arrivée est indescriptible. On m’oblige à saluer la sentinelle à la manière fasciste et on me jette dans le corps de garde. Ma venue avait manifestement été annoncée car une vingtaine de jeunes voyous sont là à m’attendre, les uns en uniforme, les autres en civil (ces derniers étaient de la brigade politique), qui m’accueillent avec des signes de grossière satisfaction.

L’un d’eux, une véritable tête de délinquant, mâchoire proéminente et petits yeux injectés de sang, s’approche de moi et ricane :

- C’est toi le communiste, hein ?

Deux terribles gifles me font vaciller.

Un autre, un type apparemment distingué, grand, maigre, visage glacial, veut m’imprimer la « marque de fabrique », comme il l’appelle : il me prend l’oreille gauche entre ses dents, appuie ses mains sur mon épaule pour mieux s’arc-bouter, et tire de toutes ses forces.

Un autre, encore tout jeune – un véritable enfant -, se met à m’arracher des touffes de moustache, pendant que les autres se tordent de rire à la vue de la lèvre qui se soulève démesurément et des grimaces de douleur que j’ai du mal à réprimer.

Ensuite l’un d’eux, qui se vante de connaître les arts martiaux, tente de me fendre la nuque avec les deux mains réunies, frappant de toutes ses forces le sommet de ma tête comme une hache, et entre chaque coup de massue il crie :

- C’est comme ça qu’on assomme les lapins ! »

Je reproduis ce passage in extenso car ce sont pour moi des lignes terrifiantes. En eux-mêmes, les mots n’ont rien d’effroyable, le style est froid, circonstancié, chaque portrait est croqué en quelques traits, les faits sont rapportés avec une précision qui n’accepte que très peu de commentaires (« une véritable tête de délinquant », « un véritable enfant » rendent compte des impressions du narrateur mais ne comportent aucune charge de jugement). Mais un homme se trouve ici livré à ses bourreaux sans aucun état d’âme, avec une évidence qui se donne dans les faits ; de ce moment, Bolis reste un homme pour nous qui lisons son témoignage mais devient un objet entre les mains de ses tortionnaires. Ceux-ci sont des êtres ordinaires, aucun grade, aucune fonction particulière ne les distinguent, ce sont des hommes cueillis dans la foule, à qui est donnée la liberté de laisser libre cours à leur puissance, ni raffinée ni « barbare » : simplement, ils font ce qu’ils veulent. Et ce qu’ils veulent, c’est faire souffrir, humilier, ce qu’ils font en s’amusant, en plaisantant, en riant entre eux. L’humanité de leur victime disparaît complètement.

Il arrive, dans le récit, que Bolis évoque des circonstances liées au moment des faits : arrêté en février 1945, il était aux mains de gens qui savaient leur défaite proche. Mais le récit des tortures échappe lui-même à toutes circonstances particulières : il est, en soi, le récit de la cruauté des hommes envers un autre homme, en cela il dépasse le cadre même de la Seconde Guerre mondiale et du fascisme nazi. C’est en cela, aussi, qu’il constitue un témoignage non seulement historique mais valable en tout temps, vérifié dans d’autres circonstances historiques, en d’autres lieux du monde. Un « grain de sable » qui, hélas, est le portrait de tous les tortionnaires qui, ici et maintenant, exercent le même pouvoir ou attendent de le faire demain.

A aucun moment cependant Luciano Bolis ne se livre lui-même à ce genre d’élargissement. Il ne livre pas une leçon sur l’homme, ne tire aucune morale. Le rapport des circonstances qui lui permettent finalement de survivre rend hommage au courage de personnes qui, résistantes ou non, mettent leur vie en danger pour sauver un autre homme, mais là encore le récit s’en tient essentiellement aux faits, laissant le lecteur en tirer une morale s’il le souhaite.

Cette réserve, cette honnêteté rendent ce témoignage d’autant plus efficace d’un point de vue littéraire, et précieux d’un point de vue humain.

Thierry LE PEUT

 

 

 

 

 

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