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15 août 2022 1 15 /08 /août /2022 12:22

MAISON DES RUMEURS

(HOUSE OF NAMES)

Colm Tóibín

traduit de l’anglais par Anna Gibson

2017 (Robert Laffont, 2018 ; 10/18, 2020)

 

En choisissant de porter sa plume dans le mythe des Atrides, revisitant l’Orestie d’Eschyle, Colm Tóibín rejoint les nombreux auteurs qui, depuis l’Antiquité grecque, ont déjà exploré ce territoire. Maison des rumeurs transporte le lecteur au temps de la guerre de Troie, lorsque le roi grec Agamemnon sacrifie sa propre fille Iphigénie en croyant obéir à une injonction divine, afin que les vents autorisent enfin son armée à porter les armes jusqu’à la lointaine Troie. Partageant le roman entre les récits de Clytemnestre, d’Electre et d’Oreste, Tóibín met l’accent sur les sentiments intimes de ces figures souvent visitées, triturées, mises en scène en des siècles différents. Il parvient à leur donner une humanité moderne, à les rendre proches de nous en insistant davantage sur des émotions intemporelles que sur les aspects historiques du mythe.

La « maison des rumeurs », c’est le palais d’Agamemnon à Mycènes, celui-là même où, à peine revenu de la guerre de Troie, dix ans après le sacrifice de sa fille, il est assassiné par son épouse Clytemnestre et l’amant de celle-ci, Egisthe, libéré par les soins de la reine des geôles où il était, déjà, moins prisonnier qu’il n’y paraissait. Un palais hanté par des voix, celles du peuple qui murmure mais aussi celles des morts qui continuent, semble-t-il, d’y errer librement.

Les dieux, ici, sont déjà relégués. « Je vis seule avec la certitude que le temps des dieux est révolu », déclare Clytemnestre (10/18, p. 15) « Je sais mieux que personne que les dieux sont loin ; ils ont d’autres préoccupations. Ils se soucient des joies et des détresses humaines à la manière dont je peux, moi, me soucier des feuilles d’un arbre. Je sais que les feuilles sont là, elles tombent, repoussent et tombent encore, comme les humains vivent et sont remplacés par d’autres qui leur ressemblent. Je ne peux rien faire pour leur venir en aide ou pour les empêcher de tomber. Je ne suis pas concernée par leurs désirs. » (ibidem) Ainsi, les humains sont face à eux-mêmes. L’excuse divine n’exonère pas Agamemnon de l’odieux sacrifice de sa fille, aggravé par le mensonge (il la fait venir avec sa mère en prétendant la marier au glorieux Achille, pour la livrer sournoisement aux prêtres), pas plus qu’elle n’explique le comportement des personnages par leur ascendance mythique, la fameuse malédiction des Atrides dont l’histoire d’Agamemnon et Clytemnestre n’est que l’un des épisodes. L’indifférence des dieux rend d’autant plus coupable la complaisance des hommes, et notamment de la foule des Grecs qui encourage Agamemnon à faire mourir sa fille et réduit Clytemnestre, de force, au silence.

Agamemnon est un lâche qui se plie à l’exigence de la foule pour conserver son pouvoir, un lâche qui n’ose pas affronter le regard de son épouse ni entendre la voix de sa fille, un lâche qui meurt sous la hache d’une femme sans rien voir de la haine qu’elle a nourrie contre lui durant dix années de solitude dans le palais dont il était absent. Clytemnestre, une femme emmurée dans sa souffrance, contrainte de taire un cri de douleur que nul ne veut entendre, déterminée cependant à venger la mort de sa fille. Une reine, mais une femme, condamnée à vivre dans l’ombre des hommes, soumise à l’autorité toute-puissante d’Agamemnon et à celle, indirecte, du peuple de Mycènes, contrainte à se trouver un allié mâle, Egisthe, qui possède peut-être, en dépit des apparences, plus de pouvoir qu’elle dans les murs de Mycènes. En lui ouvrant son lit et le faisant complice de ses secrets, Clytemnestre risque aussi de se soumettre de nouveau au pouvoir d’un homme. Dans les ombres du palais, où elle ourdit son crime, Clytemnestre estime cependant qu’elle agit en pleine lumière, claire avec elle-même, sûre de son bon droit. Les dieux absents ne puniront pas Agamemnon, c’est donc sur elle seule qu’elle doit compter, quelles qu’en soient les conséquences.

Electre conserve la puissance vénéneuse que lui confère le mythe. Jeune, certes, femme comme sa mère, elle ne saisit la vérité des événements que par bribes mais bientôt se forge en elle la conviction que sa mère est l’ennemie, qu’elle doit être châtiée à son tour pour le meurtre d’Agamemnon. De la mort d’Iphigénie sa sœur, Electre, toute jeune, n’a guère saisi les enjeux. Son père à ses yeux a conservé l’aura que lui dénie Clytemnestre et la présence d’Egisthe au palais, après la mort du père, est une imposture. Electre nourrit en son sein un désir de vengeance qui a besoin d’une main pour s’accomplir. Cette main, ce doit être celle d’Oreste, le petit frère.

Le mythe envoie Oreste grandir loin du palais, où il reparaît une fois devenu homme, afin d’accomplir la vengeance voulue par Electre. Tóibín lui ouvre une place importante, en faisant l’une des voix majeures du roman, à côté de celles de Clytemnestre et, dans une moindre mesure, Electre. L’exil de l’enfant fait l’objet d’un chapitre conséquent dans lequel l’écrivain prend ses distances avec le mythe. Emmené par des soldats au moment du meurtre de son père, dont il n’aura connaissance que plus tard, l’enfant encore jeune est retenu prisonnier avec d’autres garçons très loin du palais, dans la campagne grecque. On comprend que c’est sur ordre d’Egisthe, que l’enfant sert d’otage, au même titre que les autres garçons enlevés aux familles alliées d’Agamemnon, pour exercer un pouvoir sur Clytemnestre aussi bien que sur les notables. Loin de la protection du palais, Oreste apprend la vie au contact de garçons qui ne lui vouent aucune adoration. Il doit se faire seul une place, cherchant une autre protection qui sera celle d’un camarade, Léandre, avec lequel il s’enfuit, accompagné d’un troisième garçon. Ils grandiront dans une ferme isolée, en compagnie d’une vieille femme. Là, une intimité amoureuse se noue entre Oreste et Léandre, dans laquelle ce dernier a le rôle d’aîné. Cette relation cristallise la personnalité d’Oreste qui, jamais, n’aura le contrôle de sa destinée. Même revenu au palais, où le trône du roi devrait lui incomber, il reste le jouet de son entourage, incapable de saisir les enjeux réels et de démêler l’écheveau des intrigues dont il est l’instrument. Il tue sa mère, accomplissant la vengeance voulue par Electre, pour découvrir que cette dernière aussitôt semble prendre la place devenue vacante : « Certains jours, Oreste était frappé par le fait qu’elle traitait les serviteurs exactement de la même façon que leur mère. Elle avait cette voix impérieuse qui tenait à faire savoir qu’elle contrôlait tout alors qu’elle était à l’évidence gravement préoccupée par autre chose. Parfois, elle donnait l’impression de ne parler que pour parler. » (10/18, p. 257) Puis le pouvoir semble passer entre les mains de Léandre, qui a pris la tête d’une révolte, mais Léandre non plus ne se comporte pas comme Oreste l’aurait pensé, et voulu. Tandis que l’histoire avance et que les autres réalisent leurs plans, Oreste reste le garçon qu’il a toujours été, protégé et d’une certaine façon inconscient de la réalité. L’acte qu’il commet, le meurtre de sa mère, ne rétablit pas l’équilibre auquel il croyait parce qu’il s’est mépris sur son propre rôle, instrument aux mains des désirs des autres.

« Il était resté dans ce monde de l’ombre, ce monde hanté où Electre et Léandre avaient vécu, eux aussi, avant de le quitter au profit d’un autre, lumineux et plein de promesses, que sa simple présence paraissait ternir. Il était étrange de penser que, pendant tout le temps où il était resté au palais, Léandre, lui, était parti dans le monde ; pendant qu’il demeurait dans l’orbite de sa mère, d’Electre et d’Ianthé, Léandre était devenu un guerrier à l’image du père d’Oreste. De plus en plus, le meurtre de sa mère prenait les allures d’un événement irréel, auquel personne ne faisait allusion, comme s’il n’avait jamais eu lieu. » (10/18, p. 269)

Oreste est le témoin d’un monde qui change mais dans lequel il n’y a pas de place pour lui. Bien qu’il ait participé au changement, sa part semble réduite à rien. Il n’a jamais aspiré au pouvoir mais d’autres, en revanche, l’ont convoité, dans les plans desquels il a été un instrument (otage d’Egisthe puis bras vengeur d’Electre), et, cela accompli, on ne sait que faire de lui. Lui-même, privé enfant de la protection de son père, privé ensuite de celle de Léandre et de celle de sa mère, meurtrière du père, est perdu quand tout le monde le délaisse et le traite comme un indésirable. Un éternel enfant. L’intimité qu’il a partagée enfant avec Léandre, il en rêve encore alors que Léandre, devenu homme, a pris sa place dans le monde. Oreste, lui, reste confiné aux limites du palais, sans prise sur des enjeux qui témoignent de l’existence d’un monde extérieur auquel il demeure étranger. « Tous, y compris Ianthé, étaient à l’aise dans un réseau complexe de projets et d’alliances dont eux seuls comprenaient les subtilités. Il aurait aimé être de nouveau un enfant, revenir au temps où tout cela ne signifiait rien pour lui, où il était le petit garçon sollicitant les adultes pour qu’ils jouent avec lui au combat d’épée. » (10/18, p. 270)

Jusqu’au bout, Oreste est celui qui n’a pas de place dans le monde et qui ne contrôle pas même son propre destin. Mais les autres, au fond, sont-ils si différents ? « Avec le temps, une fois qu’eux-mêmes seraient passés du côté des ombres, ce qui était advenu ne hanterait plus personne et n’appartiendrait plus à personne. » (p. 286) L’histoire est faite de violence et d’intrigues, elle charrie le drame et la tragédie mais laisse derrière elle une galerie d’ombres qui, un temps, la hantent encore, comme les esprits des morts hantent le palais d’Agamemnon et de Clytemnestre, puis finissent par s’effacer.

« Nous vivons une époque étrange », dit Electre à Oreste. « Les dieux s’éloignent et s’évanouissent. Certains d’entre nous les aperçoivent encore, bien que, même pour nous, à certains moments, ils se dérobent. Leur pouvoir décroît. Bientôt, ce sera un monde différent, gouverné par la lumière du jour, qui méritera à peine qu’on l’habite. Tu devrais être heureux d’avoir connu le monde ancien et que, dans cette maison où tu as été, il t’ait effleuré de son aile. » (p. 216)

C’est ce monde ancien qui, dans Maison des rumeurs, nous effleure nous aussi de son aile. Le monde des mythes qui ont façonné notre culture, encore prégnant aujourd’hui, mais qui peut-être, a déjà commencé de s’effacer. Pas, en tout cas, dans la littérature où les mythes continuent de nourrir un imaginaire qui ne cesse de les remettre au goût du jour, en faisant la matière d’une interrogation toujours vivante sur l’histoire et sur les êtres qui, la font ?, l’habitent ?, la hantent ? Peu importe. Dans House of Names (le titre original de Maison des rumeurs), les noms anciens d’Agamemnon, Clytemnestre, Electre, Oreste résonnent encore et leurs ombres ont une présence bien réelle. Maison des rumeurs conte une histoire de sang hantée par des figures qui voudraient en finir avec le crime mais qui, quoi qu’elles en disent, perpétuent la loi du sang.

Thierry LE PEUT

lundi 15 août 2022, 10 h 40 – 12 h 20

 

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