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3 août 2022 3 03 /08 /août /2022 14:09

LES JARDINS STATUAIRES

Jacques Abeille

1982, Flammarion

réédition 2016, Le Tripode

 

« Est-on jamais assez attentif ? Quand un grand arbre noirci d’hiver se dresse soudain de front et qu’on se détourne de crainte du présage, ne convient-il pas plutôt de s’arrêter et de suivre une à une ses ramures distendues qui déchirent l’horizon et tracent mille directions contre le vide du ciel ? Ne faut-il pas s’attacher aux jonchées blanchâtres du roc nu qui perce une terre âpre ? Etre attentif aussi aux pliures friables des schistes ? Et s’interroger longuement devant une poutre rongée qu’on a descendue du toit et jetée parmi les ronces, s’interroger sur le cheminement des insectes mangeurs de bois qui suivent d’imperceptibles veines et dessinent comme l’envers d’un corps inconnu dans la masse opaque ?

C’est le vide de toute part qui tâche et joue à se circonvenir et creuse lentement les lignes de la main de la terre. Les réseaux se nouent, se superposent, s’effacent. Les signes pullulent. Il faut que le regard s’abîme.

Pourtant d’autres contrées sont à venir. Il y aura des pays. »

 

C’est sur ces lignes que s’ouvre Les Jardins statuaires de Jacques Abeille. A quoi invitent-elles le lecteur ? A ne pas détourner le regard, peut-être. A le plonger, au contraire, dans la réalité des phénomènes qui travaillent la terre, la roche, le bois et qui, insensiblement, mais profondément, modifient la nature même de la terre sur laquelle nous prospérons, grignotant les structures mêmes que nous érigeons sur elle, en elle. Le monde change tandis que l’homme s’y affaire et, s’il n’y prend garde, peut-être, demain, sera-t-il surpris de le voir si changé, et de découvrir si fragiles les ouvrages qu’il y a érigés. La dernière ligne commence par une opposition, une invitation, encore, à élargir le point de vue et à prendre en compte un changement non anticipé. Avec en ligne de perspective les temps « à venir », et les frontières.

Ces lignes sont un exergue. On ignore qui y parle, s’il s’agit du narrateur qui, dès la page suivante, prend en charge le récit en disant « Je », ou s’il s’agit d’une autre voix, inconnue, celle de l’auteur peut-être, ou celle d’un autre personnage qui ne serait jamais nommé, ni même, apparemment, évoqué. Quand s’ouvre le récit qui occupera les cinq cents pages du roman, l’identité et la provenance du narrateur sont de même nimbées de mystère. On ne sait pas d’où il vient. En quelques lignes, il entre « dans la province des jardins statuaires », où se déroulera l’ensemble du récit, à une échappée près.

« Je vis de grands champs d’hiver couverts d’oiseaux morts. Leurs ailes raidies traçaient à l’infini d’indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit.

J’étais entré dans la province des jardins statuaires. »

Commence alors une description minutieuse de cette province, des domaines qui la constituent, entre lesquels les relations sont limitées et codifiées. Pas un pays à proprement parler : si les usages sont communs, nul gouvernement, nulle entité fédératrice ne surplombe les domaines. Le voyageur – rare – y est accueilli, hébergé, invité à découvrir les activités du domaine, il peut circuler librement sur les routes avec la garantie d’un accueil identique derrière chaque porte qui annonce l’entrée d’un nouveau domaine, ceint comme le précédent d’une muraille qui ne laisse rien deviner de ce qu’il abrite, ni de la superficie qu’il occupe. Très vite, on apprend que l’activité principale de ces domaines est la culture des statues, d’où leur nom de jardins statuaires. Ici, les statues poussent dans le sol, leur croissance, naturelle, est accompagnée par la main de l’homme à chaque stade de la croissance, jusqu’à la révélation de la forme définitive que prend la statue.

Le narrateur sait où il arrive. Il est venu pour s’informer de cette activité, pour en découvrir les conditions et se familiariser avec les spécificités de chaque domaine. Le lecteur est donc amené à voir ce qu’il voit, entendre ce qu’il entend, sans que la nature même de cette culture insolite ne soit mise en question. Il entre de plain-pied, en quelques lignes seulement, dans cet univers.

Pourquoi l’hiver ? Pourquoi ces oiseaux morts dont le narrateur note la présence, à l’exclusion de toute autre indication ? Pourquoi, soudain, la nuit, avant l’entrée dans la province des jardins statuaires ? C’est au lecteur de répondre à ces questions, au fur et à mesure que le récit prend de l’ampleur, gonfle comme les statues elles-mêmes, d’abord minuscules « champignons », puis formes changeantes dont les excroissances doivent être taillées ou laissées par les jardiniers pour qu’enfin la statue, au fil de multiples changements, parvienne à la maturité d’une forme fixe. D’un domaine à l’autre, la taille des statues, leur thème varient mais dans tous les domaines la vie s’ordonne selon les mêmes principes et le même emploi du temps.

A mesure qu’il se familiarise avec cet ordonnancement, à la faveur des explications riches qui lui sont prodiguées volontiers, le narrateur prend conscience, cependant, de ce qui n’est pas dit. Non que l’on veuille dissimuler quoi que ce soit, simplement certains aspects de la vie des domaines sont laissés dans l’ombre, par une forme de secret ou de pudeur que le narrateur, bientôt, décide de cerner, et de comprendre. En particulier, où sont les femmes ? Invisibles, elles ne participent pas aux cultures, qui sont l’unique activité des domaines, pourtant leur existence est indéniable et nécessaire. Autour du guide, aussi, qui s’offre spontanément à introduire le narrateur dans un premier domaine, et de l’aubergiste au visage fermé qui lui sert ses repas – préparés par qui, puisque ce n’est pas une activité qui regarde les hommes ? – et qui semble personnellement intéressé au tour que prendra son voyage, se dessinent des zones d’ombre(s) qui sont autant de questions et de mystères auxquels le narrateur entend trouver les réponses. Ainsi la trame descriptive s’enrichit-elle, ou se double-t-elle, à tout le moins, d’une autre trame, plus secrète, qui conduit le narrateur à pénétrer l’organisation intime des domaines. A mesure qu’il comprend les tenants et les aboutissants de la culture des statues, il en vient aussi à une connaissance approfondie de la société des jardiniers. Et le lecteur avec lui.

Le charme du récit, déroulé sans chapitres, continûment, tient à cette construction en élargissement continu, qui fait écho à la croissance des statues mais qui comporte aussi un risque oedématique. Le risque est un gonflement que rien n’arrêterait car la curiosité du narrateur est aussi inépuisable que les découvertes qu’il fait sur les jardins statuaires. Ce risque est matérialisé par un domaine auquel parvient finalement le voyageur, où la croissance des statues a échappé à tout contrôle à la suite de dérèglements qui sont contés au narrateur, qui à son tour les met en récit. Livrées à elles-mêmes, sans intervention humaine, les statues ont fini par constituer une formidable boursouflure qui n’en finit plus de s’étendre, menaçant d’engloutir ce qui reste du domaine. Et au-delà ? On l’ignore, mais le narrateur, en pénétrant à l’intérieur de cet ultime domaine, y découvre aussi des réponses aux questions qu’il s’est posées jusqu’alors. La boursouflure est à la fois une résolution et une nouvelle découverte, la conséquence d’un dérèglement et le point de départ d’un destin qui, désormais, va s’imposer au voyageur. Celui-ci garde le contrôle des décisions qu’il prend mais, à un moment, une décision s’impose à lui qui change le cours de sa vie.

En explorant les confins de la province des jardins statuaires, le voyageur en atteint les limites. Au-delà s’étend… quoi donc ? Non un pays mais une steppe. Dans cette steppe, on dit que s’est constitué un peuple sous l’autorité d’un ancien jardinier, d’un enfant venu de la province des jardins statuaires. Légende ou réalité ? Le voyageur cherche la réponse, et la trouve. Il découvre, du même coup, ce que nul dans les domaines ne veut voir, en dépit des signes. Là-bas, aux confins, le contrôle des jardiniers a commencé de prendre fin. Dans la steppe se prépare une horde conquérante. Danger réel ou fantasme de la décadence ?

L’odyssée du voyageur, en attendant, a introduit les germes du changement. Ses voyages dans les confins ont donné forme, déjà, à une sorte de légende à l’intérieur même de la province. Ce qu’il a découvert, et fait, dans le domaine devenu fou, porte atteinte à l’ordre jusqu’alors immuable sur lequel reposent les domaines. En revenant là où tout a commencé, dans l’auberge dont les secrets ont depuis été révélés, et en ne revenant pas seul, le voyageur provoque à son corps défendant une série d’événements qui entérinent le changement. Quel destin s’ouvre alors aux jardins statuaires ? Accepter l’inéluctable, ou entrer en résistance ?

On laissera le lecteur appréhender lui-même ces enjeux et, surtout, s’immerger dans le récit qui les dessine. Si la construction des Jardins statuaires est l’un de ses charmes, ceux-ci s’enracinent également dans la langue parfaitement maîtrisée de Jacques Abeille, qui compose avec une précision remarquable une vaste fresque dans laquelle chaque détail trouve sa place et qui gagne progressivement en épaisseur, s’étendant par les côtés mais également en profondeur. Un livre-univers, patient, minutieux, gagné bientôt par un sens de l’épique et le sentiment de l’inexorable. Certains parlent de livre culte et l’on comprend pourquoi. D’autres soulignent un paradis littéraire, quelque chose de rare.

Il n’y a qu’un moyen de vous faire une idée : lisez-le !

Thierry LE PEUT

L’univers des Contrées, inauguré par Les Jardins statuaires, est exploré dans plusieurs romans de Jacques Abeille, aujourd’hui réunis sous le titre générique de Cycle des Contrées.

 

 

 

 

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