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3 août 2022 3 03 /08 /août /2022 17:30

LE SYNDROME DU SCAPHANDRIER

Serge Brussolo

1991

 

Dans Le syndrome du scaphandrier, la plongée dans le rêve est comme une plongée en eaux profondes. Certains individus, les chasseurs de rêves, ont la capacité d’effectuer cette plongée et d’en ramener un objet, matérialisé durant leur plongée. Certains de ces objets se vendent à prix d’or, artefacts d’un nouvel art qui repose non seulement sur la contemplation mais également sur l’influence réelle de l’objet. C’est ainsi que le fameux grand rêve de Soler Mahus a mis fin à une guerre, en amenant les deux armées qui l’ont contemplé à déposer les armes, après quoi on a exposé l’artefact sur la Béatitudeplatz, où il continue d’exercer une influence bénéfique sur les locataires alentours, dans des appartements vendus à prix d’or. Rien de tel pour David : les objets qu’il rapporte, lui, sont rachitiques et ne se vendent que comme des bibelots, que les acquéreurs exposent sur le manteau de la cheminée. Antonine, la boulangère aux formes généreuses, s’est entichée de ces petits objets et les collectionne – elle s’est entichée aussi de l’artiste, qui lui achète son pain et passe des heures sensuelles dans son lit, quand il n’est pas en plongée.

Le syndrome du scaphandrier s’ouvre en pleine « mission » : comme ses confrères rêveurs, David nourrit ses rêves de son imaginaire, lequel s’est construit dans la fréquentation de livres d’aventures. Il retrouve donc dans chacune de ses plongées un monde sans cesse plus étendu où il s’est ménagé deux complices : la sexy Nadia et Jorgo, l’as de la moto. Chacun des objets qu’il rapporte est, dans le rêve, le butin d’un casse, arraché de haute lutte à un coffre-fort muni de défenses qui rendent la mission délicate. Mais ces missions sont de plus en plus difficiles à réussir, contrariées par les cauchemars qui altèrent la « réalité » du rêve et menacent de renvoyer David à la surface avant qu’il n’ait pu mettre la main sur son butin. Le dernier rapporté ne survit pas à la batterie d’examens et de « vaccins » que doit subir tout artefact ramené du rêve, et David se voit bientôt menacé d’être classé avec les rêveurs peu fiables, ceux dont les objets ne sont pas viables et qui coûtent plus cher qu’ils ne rapportent. Car le marché des objets est très encadré, comme l’est l’activité des chasseurs de rêves. Pour exercer, David n’a pas le choix, il doit se soumettre aux règles, que lui rappelle l’infirmière Marianne, une femme sèche qui s’installe dans son appartement pendant qu’il plonge, afin de maintenir son corps en vie car la plongée peut durer plusieurs jours et, en cas d’accident, le rêveur peut tomber dans le coma.

Le roman suit David pas à pas, de son rêve initial jusqu’à l’ultime plongée. Peu à peu se dessine la personnalité de ce rêveur atypique, et se constitue autour de lui la galerie de personnages qui compose son environnement quotidien. La vie réelle de David n’a rien de romanesque, elle est même ennuyeuse, mais le récit, en dévoilant d’un chapitre à l’autre le monde du rêveur et une part d’enfance qui permet de mieux le connaître, sait, lui, maintenir l’intérêt du lecteur. Le destin qui menace David est celui des rêveurs que leurs plongées ont fini par dévorer et qui, un jour, ne sont plus capables de plonger. Le cerveau changé en porcelaine (dont il sera peut-être possible d’extraire des miniatures à l’image des créatures de leurs rêves, collectionnées par les connaisseurs), le corps peu à peu privé de vie, ils meurent dans l’indifférence ou sur un lit d’hôpital. Même le grand Soler Mahus en est réduit à soliloquer sur un lit, contant comme s’il les avait réellement vécues les aventures qu’il a rêvées, à chaque visite de David.

Quand, se révoltant contre l’interdiction de plonger dont le menace Marianne, David brave les règles et plonge à nouveau, au risque de mourir, il se retrouve dans une situation peut-être moins enviable encore que celle de Mahus : arraché à son rêve par Marianne qui prétend l’avoir sauvé du coma, incapable de bouger et de parler, il doit supporter auprès de lui la présence de l’infirmière qui profite de son inertie pour faire de lui sa créature en le soignant secrètement. David parviendra-t-il à plonger de nouveau ? Découvrira-t-il enfin si le monde qu’il rêve possède une existence propre ou s’il est conditionné à la survie de son corps réel ? Une chose est sûre : quand il est absent du rêve, le monde qu’il a créé se désagrège et est menacé de destruction. Mais Marianne fera son possible pour l’empêcher de jamais replonger…

Roman d’aventure insolite dont certaines scènes évoquent Matrix (avant l’heure) ou Misery, Le syndrome du scaphandrier ouvre une fenêtre sur un futur pas forcément désirable qui évoque, aussi, Les Crimes du futur de Cronenberg. Là, la génération de tumeurs physiques devient prétexte à une nouvelle forme d’art, comme ici les objets rapportés du rêve, et Brussolo comme plus tard Cronenberg démasque les travers de notre monde en narrant la vie de son héros.

Thierry LE PEUT
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