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15 août 2022 1 15 /08 /août /2022 15:51

UNE IMMENSE SENSATION DE CALME

LE SANCTUAIRE

Laurine Roux

2018 et 2020 (Folio, 2020 et 2021)

 

 

Les deux premiers romans de Laurine Roux. Une immense sensation de calme, publié aux Editions du Sonneur en 2018, et Le Sanctuaire, chez le même éditeur en 2020, imposent un style naturel et maîtrisé, que l’on a envie de qualifier déjà de classique, agrémenté d’une touche de mystère. Une immense sensation de calme se déroule en un temps indéterminé ; on se croirait volontiers en un siècle passé, dans une région reculée de la Russie (les prénoms : Igor, Grisha, Pavel…), mais il est bientôt question de Grand Oubli consécutif à une guerre au cours de laquelle des bombardiers ont déversé des bombes sur la terre. Même atmosphère de fin du monde au début de Le Sanctuaire, qui suit une famille de rescapés vivant, apparemment seuls, dans les montagnes ; le père part pour des expéditions dont il ramène des objets trouvés dans les vestiges d’un monde apparemment ravagé par un virus, il élève ses deux filles dans la peur des oiseaux, identifiés comme les porteurs du virus. On peut donc dire que, dans les deux romans, la civilisation que nous connaissons a globalement disparu, dans des circonstances non explicitées. Le mystère joue un rôle central dans Le Sanctuaire, roman à twist final, il est plus diffus dans Une immense sensation de calme, où il imprègne l’ensemble du récit qui se lit comme un conte, avec des personnages et des situations qui sont à la fois d’une grande simplicité et énigmatiques, baignant dans un rapport particulier à la nature.

Igor, le personnage central d’Une immense sensation de solitude, « n’est pas un homme. Il répond à des instincts. De même qu’on ne demande pas à un renard pourquoi il creuse un terrier, on ne peut exiger d’Igor qu’il explique pourquoi courir dans cette direction plutôt qu’une autre. Il en est incapable. C’est un animal. » (Folio, p. 11-12) Plus loin : « Il y a des gens qui sont bâtis pour exister toujours, leur corps éblouissant érigé pour résister aux assauts du temps, de la maladie et de la mort. Des anatomies de soleil et d’éclat. Igor était de ceux-là. » (Folio, p. 47) On songe à une figure totalement intégrée à la nature, en marge des hommes, comme le personnage principal de Un mâle de Camille Lemonnier (1881), mais c’est autre chose. Igor est en effet « une force », un être, plus que, simplement, un homme. C’est de ce mystère de l’être, communiqué à l’ensemble du récit, que procède le caractère de conte du roman, et la révélation de la « vraie nature » d’Igor accomplit ce mystère et achève de nous faire entrer dans le conte.

Le roman est pris en charge par une narratrice qui, du jour où elle rencontre Igor, est liée à lui par un désir brut, qui n’a pas besoin d’explication. Il existe, il s’impose à tous et la narratrice, dès lors, suit Igor quand il repart dans la nature. A sa suite, elle rencontre d’autres personnages qui composent une galerie réduite dont chaque figure, peu à peu, prend sa place dans un tableau d’ensemble dont le lecteur ne prend conscience qu’en avançant dans le roman. Des éléments du passé sont rapportés, une logique s’inscrit dans la trame du récit et prend sens à mesure qu’il touche à sa fin. Cette logique à base de conte et de mystère participe de la dimension envoûtante du roman qui, par sa brièveté (environ 120 pages en édition Folio), invite à une expérience de lecture unique, d’un seul trait, pour mieux se laisser pénétrer par une atmosphère et ne rien perdre de la logique du récit. L’auteure nous entraîne dans une aventure littéraire qui se découvre comme un tableau, d’un détail à l’autre jusqu’à l’appréciation de l’œuvre globale. Le détail de Saint Serge le Bâtisseur de Nicolas Roerich est une illustration appropriée de l’univers à la fois naïf et harmonieux que Laurine Roux parvient à imposer dès les premiers mots du roman.

Le Sanctuaire, qui conserve la brièveté du premier roman, est d’une autre nature. On n’en dira pas trop pour ne pas le déflorer, même si l’envie nous titille de citer au moins une référence cinématographique. La majuscule du mot Sanctuaire souligne le caractère exceptionnel du lieu où se déroule le roman et renvoie à ces terres promises, dernier asile des rescapés, dont regorgent les histoires d’apocalypse. Laurine Roux garde le mystère sur les circonstances du cataclysme qui ont amené la famille de son héroïne à vivre dans les montagnes, se protégeant encore d’un virus véhiculé par les oiseaux et qui semble avoir décimé la population. Le père se détache comme la figure centrale d’une famille constituée, autour de lui, de trois femmes : la mère et deux filles, Gemma (la narratrice) et June. La seconde a connu le monde d’avant et elle souffre de l’isolement, d’un retour à la nature forcé qui la prive de tout ce dont elle a profité avant. La première, en revanche, est née après la pandémie, elle ne connaît que le Sanctuaire, dont le père a désigné très clairement les limites. Elle a intégré le danger que représentent les oiseaux, immédiatement tués et brûlés quand ils se manifestent, et le monde extérieur, quel qu’il soit.

Très vite, cependant, cette image si nette, si simple parce que rattachée à un genre prolifique, les récits de fin du monde, révèle ses angles morts, ses mystères. La soumission de la mère aux volontés du père, la dureté de celui-ci envers ses filles, qui apparaissent d’abord comme la conséquence obligée de la survie en milieu hostile, laissent deviner une réalité plus complexe. La révéler est l’objet du roman, qui choisit de suivre pour cela le parcours de Gemma, à mesure qu’elle découvre que le monde n’est peut-être pas ce qu’elle a toujours cru qu’il était. Un vieil homme (un fantôme ?) et un aigle sont les vecteurs du dévoilement, qui se fait par un durcissement progressif de l’image trop simple du début, à mesure que Gemma est affrontée à une nature plus sauvage, insidieuse et brutale que celle qui l’entoure : la nature humaine.

Si le style de Le Sanctuaire est moins envoûtant que celui d’Une immense sensation de calme, car les univers sont différents, l’efficacité du récit en revanche demeure et confirme la maîtrise qu’attestait le premier roman. Les deux livres offrent au lecteur une expérience littéraire qui s’apprécie mieux si on les lit d’une traite, sans s’en laisser distraire. Depuis, elle s’est enrichie d’un troisième opus, L’autre moitié du monde, à découvrir d’urgence.

Thierry LE PEUT

lundi 15 août 2022, 15 h – 15 h 50

 

Nicolas RoerichSaint Serge le Bâtisseur, 1925

 

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