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15 août 2022 1 15 /08 /août /2022 10:23

HISTOIRE DE LA NUIT

(THE STORY OF THE NIGHT)

Colm Tóibín

traduit de l’anglais par Anna Gibson

1996 (10/18, 2001)

 

Quel est le sujet du roman ? Si vous souhaitez lire la réponse à cette question, entrez volontiers. Si vous préférez le lire avec un esprit vierge, lisez d’abord et revenez ensuite, car le point de vue qui va suivre risque de vous en dire trop.

Quand j’ai lu Histoire de la nuit de Colm Tóibín, je ne savais à peu près rien du livre sinon que le personnage principal était homosexuel. La photo de couverture de l’édition 10/18 (2001) met cet élément en avant. La quatrième de couverture présente un extrait d’une chronique de Nathalie Crom dans La Croix apportant un autre élément, celui du contexte historique :

« C’est l’Argentine, aux heures les plus oppressantes de la dictature des généraux, qui est tout à la fois le décor et le sujet de ce livre, au cœur duquel est le destin de Richard, né et élevé à Buenos Aires, d’une mère britannique et d’un père argentin très tôt disparu. »

Or, cette présentation introduit une forme de malentendu dont j’ai pris conscience à la lecture. Elle vaut surtout pour la première partie du roman, et encore. Nous sommes bien en Argentine, sous la dictature des généraux, et le pays restera la toile de fond du roman entier. Mais pas la dictature des généraux, et pas non plus ses « heures les plus oppressantes ». Du moins, pas directement. Richard, le narrateur, est un jeune homme solitaire. Sa double origine, britannique et argentine, aidée par la personnalité de sa mère qui rejette la part argentine et exacerbe au contraire la part britannique, qui représente pour elle un désir inassouvi d’échappée, tant elle se sent prisonnière d’une vie et d’un pays qui lui pèsent, placent Richard à part. A part des autres, à part aussi de l’actualité, donc, justement, des « heures les plus oppressantes » de la dictature. Les disparitions, dont il est beaucoup question, sont évoquées comme un élément connu mais jamais éprouvé, au point que le narrateur, même quand il prendra part à l’Histoire, doutera de leur réalité. La peur est perceptible mais, pour le narrateur, elle est double : il y a celle du régime, donc de l’Histoire qui se déroule en effet à côté de sa vie personnelle, mais il y a surtout celle, intime, de l’homosexualité qu’il identifie en lui et qu’il redoute de révéler à sa mère. Le monde de Richard est largement circonscrit à l’appartement où il vit reclus avec sa mère, dont la figure envahissante trace les limites d’un univers en quelque sorte détaché de la réalité historique de l’Argentine.

Le récit étant conduit par Richard, cette part intime tient à distance la part historique, politique et sociologique. La mort de la mère, qui survient assez vite (ce qui ne veut pas dire que l’influence de la mère disparaît de la vie du narrateur), fait du fils un solitaire désormais livré à lui-même, sans attaches solides dans le monde qui l’environne : « J’étais seul maintenant, il n’y avait personne pour me connaître ou m’aimer. Je venais de perdre le peu d’ancrage que j’avais eu dans le monde : rien de ce que je pouvais faire n’importait à qui que ce fût. » (10/18, p. 83)  Histoire de la nuit est le roman de cet ancrage problématique qui tient autant à la nature du régime politique au début du roman, favorable à l’enfermement dans lequel vivent le narrateur et sa mère, qu’à la personnalité du narrateur, influencée par celle, farouchement solitaire et malheureuse, de sa mère. Le lien est explicite : la mort de la mère coïncide avec le changement de régime et est suivi d’une modification de l’espace autour du narrateur. « Cependant l’atmosphère était en train de changer dans la ville, un changement réel, net et indubitable. Soudain, les journaux, la radio et la télévision devenaient intéressants, comme si notre monde avait acquis une nouvelle dimension et que les gens renouaient avec la vie publique. » (10/18, p. 89) Mais ce changement ne correspond pas à la fin de la dictature des généraux, il s’explique par la guerre des Malouines, déclenchée par l’invasion des Malouines par le gouvernement de Galtieri. L’adhésion d’une grande partie du peuple argentin à cette invasion provoque un fort élan nationaliste qui oppose l’Argentine à l’Angleterre mais replace aussi l’Argentine dans le concert des nations, en amenant le reste du monde à prendre position et à s’intéresser à l’Argentine. Un mouvement d’ampleur est alors mis en marche, dans lequel Richard trouvera une place : c’est celui de la libéralisation de l’économie argentine, accompagnée d’un changement de régime et de l’ouverture à la démocratie.

L’évolution politique de l’Argentine est donc bien la toile de fond du roman. Elle entre en résonance profonde avec la vie du narrateur, qui est comme happé par le monde en même temps que son pays, et dont la double appartenance, argentine et britannique, constitue l’atout décisif pour réussir cette transition. A travers l’histoire particulière de Richard se lit donc, aussi, une histoire beaucoup plus large, celle de toute une société brusquement libérée d’une « oppression » et emportée dans une libéralisation (celle, économique, du pays et celle, intime, du narrateur). Impliqué dans la transformation économique du pays (il sert d’interprète et plus encore de médiateur aux intérêts économiques américains, prenant sa part de la manne financière déversée sur le pays), Richard en est le témoin privilégié pour le lecteur, non sans candeur. N’étant pas intéressé au premier chef, il observe les événements avec une certaine ingénuité et prend conscience peu à peu du changement profond dont il n’est que l’un des rouages. La facilité avec laquelle il se retrouve impliqué et l’aisance dont il bénéficie grâce au ruissellement d’argent qui inonde l’Argentine donnent une idée de la transformation profonde du pays. Les relations privilégiées de Richard avec les Ford, Donald et Susan, émissaires de Washington chargés d’accompagner la transition politique et de permettre l’ouverture de l’Argentine aux capitaux étrangers, en premier lieu américains, le placent au cœur de la machine. Plus, donc, qu’un roman de la dictature des généraux, Histoire de la nuit est le roman de la libéralisation d’un pays, de son ouverture à l’économie mondiale de marché. A travers l’histoire personnelle de Richard, que la mort de sa mère et la fin de la dictature autorisent à vivre son homosexualité de plus en plus ouvertement, à sortir peu à peu d’une clandestinité étouffante, c’est l’histoire de la libération des mœurs que raconte Colm Tóibín.

La famille Canetto témoigne des transformations en cours. Richard entre en relation avec elle en donnant des cours d’anglais à l’un des fils, Jorge, qu’il accompagne bientôt à Barcelone, un an après la mort de Franco. Fenêtre sur un pays d’Europe lui aussi engagé dans une transition, servant de refuge à de jeunes gens ayant fui l’Amérique latine en raison des persécutions, écho donc à la situation que Richard a connue – sans la connaître – en Argentine. Opposition morale de Richard et de Jorge qui vivent différemment le contact avec ces jeunes réfugiés, mise en abyme de la situation vécue d’une autre manière en Argentine. Pablo, le frère de Jorge, personnage ambigu, joue bientôt un rôle majeur dans l’évolution de Richard, en s’inscrivant lui aussi dans le motif de la famille oppressive et d’une émancipation difficile. La mère, possessive et frivole, et le père, péroniste aux ambitions politiques affirmées. Toile de fond, tous, mais intimement liés à l’évolution de Richard.

L’influence américaine s’avère essentielle dans la progression du roman. C’est celle du couple Ford sur la vie de Richard – ils le font entrer dans le mouvement et deviennent des amis, Susan surtout, seule personne vers qui le narrateur pourra se tourner quand, à la fin du roman, son destin amorcera un virage tragique. Mais Pablo a lui aussi un pied en Amérique. Les années qu’il a passées à San Francisco recèlent un secret qui, révélé, prend place dans la trajectoire personnelle de Richard mais qui, aussi, témoigne d’une évolution sociétale profonde de l’Argentine.

A mesure que le récit avance, la vie intime de Richard y prend une importance grandissante, au point d’être elle aussi « le sujet » du roman. Les années 1980, que traversent les personnages, sont aussi celles du Sida, de son apparition et de son expansion. La maladie s’invite dans la vie du narrateur à travers un couple d’Américains, Mart et Jack, issus du passé de Pablo. Elle s’impose brutalement en mettant un coup d’arrêt à la prospérité extraordinaire dont a profité Richard, comme si elle constituait un autre aspect de la libéralisation du pays, le cadeau empoisonné de la mondialisation.

Le roman devient alors celui d’un personnage qui, ayant grandi dans la nuit (celle de l’appartement vétuste et sombre qu’il occupait avec sa mère), s’est brusquement retrouvé à la lumière (reflet de sa réussite professionnelle, il quitte l’appartement sombre pour une grande maison lumineuse où il vit des mois de bonheur conjugal inespérés), et qu’une tragédie précipite tout aussi brusquement dans la nuit qu’il avait quittée (retour à l’appartement). Evidemment, la nuit est aussi celle de la clandestinité homosexuelle : le « monde de la nuit », ce sont les rencontres secrètes et furtives, qu’elles aient lieu sous la dictature ou ensuite, entre anonymes de Buenos Aires, dans la campagne argentine où l’enfant Richard fait l’expérience de jeux clandestins entre jeunes garçons, ou entre diplomates et hommes d’affaires, sur fond de drogue et de boîtes branchées à New York. Cette nuit, omniprésente dans le roman, est précisément ce que passe presque sous silence l’extrait de la chronique de La Croix reproduite en quatrième de couverture de l’édition 10/18, en cherchant à donner la prééminence au contexte politique.

Résumer ainsi la trajectoire de Richard revient bien sûr à réduire de façon grossière la trame du roman. Le rapport que fait le narrateur de son histoire épouse les nuances et les ambivalences qu’un résumé ne peut que suggérer et la richesse du roman tient dans cette découverte presque au jour le jour d’une personnalité qui ne se laisse pas facilement cerner car elle se révèle à elle-même à la faveur des événements et des rencontres. « Il y a quelque chose de bizarre chez toi », dit à un moment Susan Ford à Richard. « Par certains côtés, tu es quelqu’un de fort et de vraiment sérieux, et puis tout à coup, tu changes, tu parais tout faible, tu hésites. J’aime bien cela, chez toi ; qu’il soit si difficile de te connaître. » (10/18, p. 192) La même ambiguïté préside au portrait de Pablo mais elle peut s’étendre, dans une certaine mesure, à d’autres personnages, et même à la société que Richard voit évoluer autour de lui. C’est celle d’une réalité qui ne se laisse pas saisir aisément, qui change, de l’intérieur comme de l’extérieur, une réalité vivante, à l’image des êtres humains. Personnalité renfermée, confinée aux murs d’un vieil appartement, Richard évolue brusquement vers l’homme affairé, impliqué dans le ballet des relations internationales, tout en restant un homme travaillé par sa sexualité, en proie à des émotions contradictoires auxquelles font écho les personnages qu’il rencontre et qui, à leur tour, révèlent, parfois, leur part d’ambiguïté. Le rythme du roman épouse l’évolution du narrateur. Chronique grise et froide d’une vie triste et ennuyée, clandestine, soudain emportée dans la lumière et le mouvement, pénétrée par l’enthousiasme amoureux, Histoire de la nuit nous invite dans l’intimité d’un narrateur qui se révèle à lui-même en même temps qu’il découvre les autres. C’est cette dimension humaine et intime qui constitue le vecteur par lequel le lecteur entre dans le monde de Richard, et la part la plus touchante d’Histoire de la nuit.

De ce point de vue, le point d’incandescence du roman est la description de l’amour que partagent Richard et son amant. La construction du roman en fait le point culminant de la destinée du narrateur, à la fois révélation d’une beauté d’abord dissimulée et quintessence de l’amour homosexuel tel que le vit le narrateur. Colm Tóibín, qui explore ce motif dans d’autres romans, parvient à rendre émouvant le bonheur auquel touche son personnage, entre sexualité assumée et intimité du quotidien (presque) libérée de la clandestinité. Histoire de la nuit est, aussi, et peut-être d’abord, le roman de la nuit qui recouvre brutalement la lumière de l’amour, lorsque la maladie détruit irrémédiablement un bonheur éclatant présenté comme l’apogée d’une vie. Histoire de la nuit est donc aussi un roman du Sida, dédié par l’auteur à son ami Gerry McNamara in memoriam, où la maladie frappe par trois fois en se rapprochant inexorablement du narrateur jusqu’à le toucher de très près. Tóibín, en décrivant les effets de la maladie sur les corps et les psychés de ses personnages, expose à la fois sa réalité crue et la tragédie qu’elle constitue, condamnant à une forme d’ostracisme des personnages qui ont déjà dû lutter pour sortir de la clandestinité.

Thierry LE PEUT

lundi 15 août 2022, 8 h 38 – 10 h 30

 

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