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5 août 2022 5 05 /08 /août /2022 12:41

DE PURS HOMMES

Mohamed Mbougar Sarr

2018

 

Troisième roman de Mohamed Mbougar Sarr, titulaire du prix Goncourt pour son quatrième, La plus secrète mémoire des hommes, De purs hommes se déroule au Sénégal, à Dakar. Il s’inspire d’un fait divers homophobe : une vidéo devenue virale, montrant l’exhumation par une foule furieuse du cadavre d’un homme présumé homosexuel, à qui l’on refuse le droit d’être enterré auprès de bons musulmans, provoque une vague d’homophobie à l’échelle du pays, dont l’une des conséquences est l’interdiction par le gouvernement de la seule évocation d’auteurs homosexuels dans les classes. Ndéné Gueye, un homme de trente-sept ans, professeur de littérature française à l’université, suscite ainsi la réprobation de ses étudiants en évoquant Paul Verlaine dans son cours. Bien qu’il n’ait pas mentionné l’homosexualité du poète, le seul fait d’en avoir parlé lui est reproché ; les étudiants boycottent le cours, ses collègues exhortent l’enseignant à s’excuser publiquement, il est finalement suspendu et la rumeur enfle très vite hors même de l’université, dans le quartier où il a grandi et où vivent ses parents, son père, pressenti pour être le nouvel imam, lui demande de s’expliquer.

Depuis son obtention du prix Goncourt, Mohamed Mbougar Sarr est la cible au Sénégal d’attaques qui visent particulièrement De purs hommes et voient dans ce roman une apologie de l’homosexualité, un danger pour la société sénégalaise. Au Sénégal, l’homosexualité est punie d’emprisonnement. Les góor-jigéens (homosexuels en wolof, littéralement « hommes-femmes ») sont montrés du doigt, contraints à la clandestinité et perçus comme une menace contre l’intégrité de la société sénégalaise, dénoncés comme tels par des religieux mais aussi des professeurs d’université. Ces attaques réalisent précisément ce que le roman met en scène : Ndéné Gueye est le fils d’un musulman pratiquant pressenti comme le successeur de l’imam de son quartier ; auprès de ses collègues de l’université, il a fait figure de « rebelle » lorsque, à son arrivée, il a prétendu « révolutionner » l’enseignement de la littérature. Se heurtant à la résistance de ses collègues mais aussi à l’apathie de ses étudiants, il a fini par abandonner et « entrer dans le rang ». Conséquence : il a perdu la foi en sa mission et ne sait plus lui-même à quoi sert d’enseigner les lettres françaises à des étudiants qui ne se montrent guère intéressés. Son rapport à la religion est également problématique : il continue d’assister au prêche dans la mosquée de son quartier, par égard pour son père, mais se montre indifférent à l’égard de la question religieuse.

Lorsque surgit la polémique autour de son cours, il se heurte aux deux institutions, l’université et la religion, qui le somment de faire amende honorable. En mentionnant Paul Verlaine, il a suscité l’hostilité de ses étudiants mais a enfreint aussi une directive de son ministère, à son insu puisqu’il n’avait pas pris connaissance d’un mail informant les enseignants de cette directive. Celle-ci proscrit l’enseignement d’auteurs homosexuels ou soupçonnés de l’être, afin de ne pas « provoquer » l’opinion traversée par une contestation homophobe. A l’origine de cette « vague » d’homophobie, la vidéo virale mentionnée ci-dessus mais également un incident largement médiatisé, le lynchage de plusieurs hommes accusés d’avoir célébré plusieurs mariages homosexuels lors d’une réunion « secrète » (en fait simplement privée). La rumeur dont Ndéné Gueye est la cible amène son père à lui demander de s’expliquer, ce qu’il refuse, provoquant sa rupture avec le père.

Les rôles, cependant, ne sont pas aussi clairement définis que pourrait le laisser penser cette présentation. Certes, Ndéné, sommé de s’expliquer par ses étudiants, choque et indigne ceux-ci en déclarant avec force qu’il trouve stupide l’interdiction faite par le ministère et en revendiquant la volonté d’enseigner les auteurs de son choix sans se soucier de leurs préférences sexuelles. Mais il le fait dans un moment de colère qui le surprend lui-même et qui, au fond, n’engage pas chez lui une conviction profonde. C’est l’attitude des étudiants qui l’indigne, et le fait d’être lui-même sommé de s’expliquer. Gueye n’est pas lui-même homosexuel, il se définit comme un hétérosexuel qui n’a jamais aimé que des femmes et en est très heureux. Il vit une liaison passionnée avec Rama, bisexuelle assumée dont il n’est que l’un des amants. Face à son père, qui voudrait entendre son fils lui dire qu’il n’est pas homosexuel, il s’y refuse pourtant. Il prend conscience à ce moment que son père est incapable de comprendre et même d’écouter ce qu’il pourrait lui dire. La tristesse qu’il ressent devant ce constat l’amène à se taire, silence auquel le père oppose une rupture définitive, interdisant à son fils de jamais se représenter chez lui.

« De toute façon, nous ne pouvions pas nous comprendre. Nous en étions arrivés au point où la parole était réclamée alors même qu’elle était impossible : trop chargée d’émotions, d’inconnu, de douleur, elle ne pouvait que blesser. Je préférais partir. Peut-être étais-je lâche. » (Livre de poche, 2021, p. 158)

Quand survient cette confrontation, le parcours de Ndéné Gueye l’a déjà entraîné trop loin pour qu’il puisse même espérer être écouté, moins encore compris. Car il ne suffit plus de se dire hétérosexuel pour écarter les soupçons, non seulement aux yeux des autres mais à ses propres yeux : Ndéné ne comprend pas lui-même l’étrange fascination qu’exerce sur lui la vidéo virale que lui a montrée Rama et à laquelle, d’abord, il a réagi par une sorte d’indifférence aux relents homophobes qui a suscité la colère de sa compagne. Voulant revoir plus tard cette vidéo, il a cherché à comprendre d’où lui venait cette fascination : en particulier, pourquoi avait-il été si frappé par le visage du cadavre, et par son sexe. Dans cette fascination qu’il cherche à comprendre se joue l’ambiguïté de Ndéné Gueye. C’est sur sa propre identité qu’il en vient à s’interroger, de façon douloureuse. S’agit-il d’avoir le courage de regarder en face ce qui suscite l’indignation et la haine de la société sénégalaise ? Ou s’agit-il d’un questionnement plus intime sur sa propre identité ? En essayant de comprendre, de se comprendre, Ndéné rencontre la mère de l’homosexuel dont on a exhumé le cadavre. Mise au ban de son quartier, qui sait qu’elle a enterré le cadavre exhumé de son fils dans la cour de sa propre maison, cette mère apprend à Ndéné que l’homosexualité de son fils n’était pas une vérité mais une rumeur. La rumeur seule a détruit son fils et l’a offert en pâture à l’hostilité générale, au point que, honni de tous, il s’est suicidé. « Je peux être tué demain pour ce que je ne suis pas, mais qu’on croit que je suis à cause d’un mot ou d’une rumeur. » (Livre de poche, p. 118) Ce sont les mots de Samba Awa Niang à Ndéné. Samba Awa, travesti très populaire dans le pays, est une autre énigme pour Ndéné : comment expliquer que cet homme, notoirement homosexuel et qui pourtant affirme à Ndéné qu’il ne l’est pas, rencontre un tel succès auprès des foules populaires alors même que celles-ci haïssent les homosexuels et les vouent au pire traitement ? Pourquoi un Samba Awa suscite-t-il l’engouement des foules alors que des quidams simplement soupçonnés d’homosexualité sont lynchés, poussés au suicide, bannis des cimetières et considérés comme une menace pour la société ? Et que pèse cet engouement si Samba Awa lui-même considère qu’il peut, sur un simple malentendu, du jour au lendemain, être à son tour lynché par la foule enragée ?

Ndéné Gueye se trouve dans une situation similaire. Hétérosexuel, il est peu à peu mis au ban de la société sur la base de soupçons qui, gonflés en rumeur, ont commencé de le détruire. Pourquoi ? Parce qu’il a évoqué un poète homosexuel, parce qu’il a été vu chez la mère de l’homosexuel exhumé, parce qu’il refuse de s’amender publiquement. Il suffirait d’une parole, que pourtant il refuse de prononcer.

Gueye le père n’est pourtant pas, lui non plus, un intégriste. Lui-même est mis au ban lorsque, prononçant un prêche dans lequel il condamne l’homosexualité, il finit en invitant l’auditoire à prier pour le malheureux dont le cadavre a été exhumé. Prier pour un homosexuel ? Le principal rival de Gueye à la succession de l’actuel imam saisit cette « faute » pour discréditer son concurrent. Désavoué, Gueye est écarté, il ne peut plus prêcher, c’est à peine s’il trouve encore une place pour prier avec les fidèles. Pourtant, sommé par Ndéné de prendre une position claire – car, avant d’être sommé de s’expliquer lui aussi, Ndéné a poussé lui-même son père à une parole claire -, le père a affirmé son hostilité à l’homosexualité et déclaré qu’il rejetterait son propre fils s’il le découvrait homosexuel, admettant avoir commis une faute à la fin de son prêche et assumant l’éviction dont il a été ensuite la victime. Son éviction ne manque évidemment pas d’ironie : alors même qu’il affirme devant son fils une condamnation sans appel de l’homosexualité, c’est le soupçon inverse qui le fait mettre au ban de la communauté.

De purs hommes épouse la quête de Ndéné, dont le questionnement se fait de plus en plus explicite et que sa recherche met au contact de plusieurs personnages qui ont quelque chose à dire sur la question de l’homosexualité. Ces contacts donnent l’opportunité au romancier de discuter la question, d’affronter les points de vue, de creuser là où résident des ambiguïtés. Ils dessinent la complexité d’une société travaillée, entre tradition et modernité, la première étant perçue par « la société » comme condition de sa survie, la seconde comme influence délétère de l’Occident. Dans cette « lutte civilisationnelle », quelle place pour l’individu ?

A force de se poser ces questions, Ndéné doute de sa propre identité. Et si sa fascination pour la vidéo virale, puis pour un pêcheur rencontré par hasard et dont le seul regard le hante, s’expliquait par une homosexualité refoulée ? Si Ndéné Gueye, si sûr jusqu’alors de son hétérosexualité, était en fait homosexuel ?

La réponse importe peu. Elle ne se dégage pas du contexte de l’enquête. Il importe peu, finalement, de savoir d’où a surgi le questionnement. A mesure qu’il est condamné par la rumeur, placé dans la situation du présumé homosexuel que la foule a exhumé, dans celle de Samba Awa Niang, voire de son père, sommé de se soumettre au diktat de la société mais incapable de s’y résoudre, car ce serait renoncer à sa propre identité, Ndéné Gueye évolue vers la figure christique. Peu importe ce qu’il est réellement, si tant est qu’il soit lui-même en mesure de le savoir : il sera ce que la société l’accuse d’être et se dressera devant elle, prêt à en assumer les conséquences, même sur la base d’un malentendu. Une autre victime expiatoire, livrée à la haine, à la bêtise, à la mauvaise foi, au désir de châtier.

Face aux attaques surgies de son propre pays, Mohamed Mbougar Sarr a revendiqué la portée politique de son roman. Si c’est la société sénégalaise qui est invitée par De purs hommes à se regarder dans un miroir qui lui renvoie une image déplaisante d’elle-même, le questionnement du roman n’est pas, en réalité, limité par des frontières. Les mêmes forces de haine sont en jeu partout dans le monde, et pas seulement dans les pays à majorité musulmane. L’ignorance que dénonce Sarr ici, la méconnaissance de l’Histoire et le refus de la réalité qui amènent une société à prétendre se sauver en désignant un bouc émissaire à la haine générale, la lâcheté et l’opportunisme de la politique devant une religion ou une morale dévoyées, agitent maintes sociétés de par le monde et remettent en cause une évolution des mœurs que d’aucuns accusent d’être occidentale et qui suscite rejet, colère, désir de mort.

On apprécie, dans le roman de Mohamed Mbougar Sarr, la lucidité et le courage de démasquer les impostures, mais aussi l’ouverture à l’ambiguïté. S’il fait entendre des voix qui revendiquent la liberté individuelle et plaident pour la « libération des mœurs », il fait une place aussi à des avis moins tranchés, comme celui d’un professeur de l’université, M. Coly, qui voit dans l’outrance d’une minorité d’homosexuels « libérés », c’est-à-dire selon lui influencés par les mœurs occidentales, l’une des causes sinon la cause de la vague d’homophobie qui agite le Sénégal. Il dénonce ainsi l’erreur naïve, et dangereuse selon lui, qui consiste à vouloir appliquer ici les idées et les habitus de là-bas. Il regrette le temps où les homosexuels étaient laissés en paix parce qu’ils restaient discrets, vivant en marge ou sacrifiant aux apparences, et accuse la minorité outrancière de mettre en danger l’ensemble des homosexuels du pays en attirant sur eux la colère.

L’ennemi, dans De purs hommes, c’est la rumeur. Nourrie de bêtise, d’intolérance et d’ignorance, elle est une arme terrible entre les mains d’une majorité capable de honnir, de traquer et de tuer dans la volonté furieuse de préserver une prétendue « pureté » de ses mœurs. En cela, le roman de Sarr s’adresse à tous les publics, quelle que soit leur origine. En toile de fond de son récit, une société qui se désintéresse de la littérature (ici, la littérature française enseignée à Dakar, mais le protagoniste s’interroge aussi sur l’intérêt des étudiants pour la littérature même de leur propre pays) et du type de questionnement que met en jeu précisément De purs hommes. La désaffection du livre et le refus de la vérité sont-ils liés ? La littérature est l’un des moyens de donner voix aux nuances, à l’ambiguïté, à la complexité, or ce sont précisément ces qualités que « la société » rejette. Il ne reste que l’abdication : dire à la foule ce qu’elle exige d’entendre car c’est l’unique parole qu’elle tolère, ou le silence : renoncer à communiquer, comme le fait Ndéné Gueye avec son père, mais alors renoncer aussi à dire, et peut-être, à penser. Or, sans parole, et une parole libre, comment se questionner, se chercher, fonder une identité ?

Roman fort, intelligent, poignant aussi, De purs hommes propose un débat plus que des réponses. Il dénonce sans ambages mais accueille la pluralité des paroles et choisit, justement, l’ambiguïté de son personnage principal pour renvoyer, peut-être, ses lecteurs à leurs propres ambiguïtés. Il reste que ce roman, quand on le referme, nous laisse avec l’ombre terrifiante d’une intolérance et d’une haine omniprésentes que l’on sent à l’œuvre partout dans le monde. Comme une menace mondialisée, contre laquelle une envie irrépressible nous prend : celle de lire, encore, de la littérature venue de toutes les régions du monde. Pour se convaincre qu’il est encore possible de penser, de parler et d’entendre.

 

Thierry LE PEUT

 

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