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5 août 2022 5 05 /08 /août /2022 17:33

2084 LA FIN DU MONDE

LE TRAIN D’ERLINGEN ou LA METAMORPHOSE DE DIEU

Boualem Sansal

2015 et 2018

 

 

Avec 2084 La fin du monde, Boualem Sansal propose une variation sur 1984 de George Orwell : cette fois, le futur qu’il imagine après une guerre nucléaire, qualifiée de Guerre Sainte, prend la forme d’une dictature intégriste de type islamique. L’Abistan est un immense territoire qui tire son nom du prophète Abi, délégué de Yölah sur Terre. Yölah est grand et Abi est son délégué. Le lien avec 1984 est explicite : la dernière puissance à avoir essuyé le feu nucléaire avant que le monde ne devienne l’Abistan est l’Angsoc, le régime totalitaire au sein duquel se déroulait le roman d’Orwell. 2084 se présente ainsi comme le futur de 1984. L’Abistan a aussi sa novlangue, cette langue artificielle inventée par l’Angsoc pour tuer la pensée : c’est l’abilang. En abilang, Big Brother est devenu Bigaye, autrement dit Big Eye, le Grand Œil qui vous regarde et qui voit tout, même vos pensées. Jeu ? Sans nul doute, et Boualem Sansal s’amuse à créer ses propres néologismes, souvent des abréviations, comme Jobé pour Jour Béni ou Joré pour Journée de la Récompense, ou des acronymes qui constituent au fil des chapitres le langage particulier à l’Abistan, un cadre serré d’obligations et de rituels qui enferment les habitants dans une vie et une pensée contrôlées par le régime. Au cœur de celui-ci, une religion, un Livre Saint, le Gkabul, qui se résume, pour faire vite, à la formule sans cesse répétée, Yölah est grand et Abi est son délégué. Ce que l’on fait, ce que l’on pense, ce que l’on dit, tout est dicté par le Gkabul, contrôlé par des fonctionnaires zélés et par la population elle-même, où chacun surveille chacun et où dénoncer les mauvaises actions des voisins est un moyen de se préserver soi-même.

Comme dans 1984, aussi, le récit suit le parcours d’un personnage qui, un jour, se pose des questions. Ati, au cours d’un séjour dans un lointain sanatorium où sont soignés les tuberculeux, traités en Abistan comme des pestiférés mais regardés comme des miraculés s’ils survivent à la maladie, s’interroge. La distance, l’immobilité favorisent l’observation, qui peut conduire à la réflexion. Ati ne parvient pas à se détourner des questions qu’il se pose, des contradictions qu’il relève, des incohérences du « système » et, poussé par le désir de savoir, il cherche les réponses. En lui faisant énoncer les contradictions béantes qui s’offrent partout, Sansal souligne le degré d’aveuglement et de soumission qui seul permet l’existence d’un régime totalitaire comme l’Abistan. Dans sa quête, Ati trouve bien sûr des alliés, parfois inattendus, et met au jour – au moins pour le lecteur – l’hypocrisie des garants du système, qui s’affranchissent en réalité des règles prétendues immuables et absolues qu’ils imposent à la population. Comme dans tous les régimes totalitaires de l’Histoire, l’Abistan est aux mains d’intrigants qui accaparent les richesses mais sont eux-mêmes à la merci les uns des autres. Comme dans Matrix, la révolte contre le système finit par servir le système et Ati ne sera finalement qu’un instrument dans les luttes d’influence et de pouvoir des dirigeants. Lorsque tout change, c’est pour que rien ne change, en Abistan comme ailleurs. Le régime n’autorise-t-il pas, d’ailleurs, l’existence d’un groupe de renégats au sein même de l’Abistan, avec lequel des transactions sont possibles ?

Résumé ainsi, dans ses grandes lignes, 2084 La fin du monde n’a rien de très original. De fait, le roman vaut par le système qu’il invente pour mieux dénoncer les germes déjà présents dans notre monde. En exergue, l’auteur invite le lecteur à se tranquilliser : tout ce qui est raconté ici n’est qu’une fiction, cela n’existe évidemment pas et ne peut pas exister, dormez tranquilles. Hélas, nous voyons déjà à l’œuvre, sous une forme ou une autre, même confiné à l’intérieur de frontières extérieures (extérieures, vraiment ?), une pensée dont l’Abistan de 2084 n’est que l’extrapolation dans un avenir évidemment lointain. Après tout, il n’y avait que trente-cinq ans entre 1949 (publication de 1984) et 1984, il y en a soixante-neuf entre 2015 (publication de 2084) et 2084. N’est-ce pas rassurant ?

Chose étonnante, l’épilogue de 2084 repose sur des textes issus de différents médias disponibles dans l’Abistan : on découvre alors l’existence d’une parole plurielle au sein d’un régime que le roman décrit comme totalitaire. Emanations de différents corps constitués à l’intérieur du régime, les paroles questionnent les autres groupes, mettent en doute ses propos et finissent par suggérer une lutte d’influences qui est déjà le signe d’une fissure. Serait-ce que l’odyssée d’Ati a semé les germes d’un débat et donc d’une remise en cause ? Laissons le lecteur se faire son idée au terme du roman.

On songe aussi à La Planète des singes (le film de 1968) avec la découverte d’un village reculé où sont trouvés des signes d’un autre monde, antérieur à l’Abistan. Comme l’Abistan est censé avoir existé de tout temps, malgré l’idée même d’une Grande Guerre Sainte l’ayant opposé à des ennemis qu’il aurait finalement vaincus, le régime doit bien trouver le moyen de récupérer cette découverte afin de l’intégrer au grand récit fondateur. L’épisode souligne cependant que l’information circule et n’est pas totalement contrôlée, ce qui est l’une des nombreuses contradictions du système, comme la pluralité des médias.

En contant son histoire sans renoncer à l’humour, brocardant les incohérences de l’Abistan en se faisant le témoin des interrogations d’Ati, Boualem Sansal s’inscrit dans le fil de son exergue : son roman est une satire qui, souvent, semble s’amuser de l’hypocrisie d’une dictature religieuse, et la distance temporelle aide à regarder « de loin » la société qu’il dépeint avec force détails. Ati, dont les observations ne sont pas exemptes d’une certaine naïveté, est l’instrument de cette satire plus qu’un personnage « réaliste », proche du lecteur, auquel celui-ci pourrait s’identifier. On est dans le conte, dans la fable politique, sous l’influence de Voltaire, plus que dans le roman qui dénonce avec force et cherche à émouvoir le lecteur. S’il y a des souffrances, des moments de tension, des disparitions et des morts, elles se fondent dans un ensemble qui, d’une certaine manière, les banalise en imposant une tonalité d’évidence : ces choses existent dans toute société et l’Abistan n’échappe pas à la règle. C’est bien sûr une façon de relativiser un régime qui prétend à l’absolu mais c’est aussi un parti pris qui atténue l’effet dramatique des péripéties. On est tenté de dire, à mesure que l’on avance dans cet Abistan si proche et si lointain, ce qu’a déjà dit L’Ecclésiaste il y a bien longtemps : rien de nouveau sous le soleil. Signe, peut-être, d’une banalisation des idées qui est l’un des caractères de notre monde post-post-post (où faut-il s’arrêter ?)-moderne. Ou caractère inhérent, simplement, au genre de la dystopie, valable aussi pour 1984 ou Le Meilleur des mondes.

***

Trois ans plus tard, avec Le train d’Erlingen, sous-titré La métamorphose de Dieu, Boualem Sansal revient sur le thème de la dictature religieuse mais d’une manière plus ancrée dans la réalité contemporaine. Le caractère religieux n’est d’ailleurs pas le plus prégnant : il apparaît avec la mention des « Serviteurs », des fanatiques qui exigent la soumission à leur dieu, mais ceux-ci sont presque incidents, l’essentiel du roman reposant sur la nature mystérieuse de « l’ennemi », dont la particularité est justement de ne pas apparaître.

Le train d’Erlingen se compose de deux parties. La première, intitulée « La réalité de la métamorphose », s’ouvre sur cet exergue : « Toi qui entres dans ce livre, / abandonne tout espoir / de distinguer la fantasmagorie de la réalité. » La seconde, intitulée « La métamorphose de la réalité », s’ouvre sur l’exergue : « Toi qui entres dans ce livre, / abandonne tout espoir / de reconnaître la réalité de la fantasmagorie. » Jeu de mots sous l’influence de Dante, bien sûr, dans lequel se lit un désir de brouiller les cartes, à commencer par celle qui préside à toute fiction, la frontière entre le réel et la fiction. Dans la première partie, ce n’est visiblement pas le réel : on est dans un avenir incertain, quelque part en Allemagne, où un ennemi non identifié étend son ombre sur le monde civilisé. On est sûr qu’il a déjà soumis une partie du monde, sa venue est certaine, elle n’est qu’une question de temps et il faut bien songer à se sauver. Les autorités de la ville (Erlingen, donc, une localité imaginaire) annoncent donc à la population que le gouvernement a décidé de l’évacuer en train vers la ville voisine de Morlingen. On attend ce train mais on sait déjà, si l’on analyse en tout cas les informations avancées, qu’il ne permettra pas d’évacuer toute la population. Certains devront rester, ou fuir par leurs propres moyens. La narration est confiée à la baronne Ute Von Ebert, héritière d’un empire industriel et financier, qui, depuis les hauteurs de son manoir, observe les événements en stigmatisant l’incurie et la lâcheté des « autorités » locales. Elle les inscrit dans les lettres qu’elle adresse à sa fille Hannah, qui vit en Angleterre, en supposant que là-bas les choses sont différentes et qu’Hannah trouvera un jour ces documents : le courrier ne circule plus, faute de service postal encore actif.

Ambiance de fin du monde, donc, inspirée du Désert des Tartares : un ennemi dont on attend l’arrivée imminente mais que l’on ne voit jamais, que l’on n’a d’ailleurs jamais vu et dont on ignore même si l’existence est avérée. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que la civilisation a commencé de s’effondrer et que les pouvoirs en place réagissent à la menace sans pouvoir l’éradiquer, ne disposant même, apparemment, d’aucun moyen de la combattre. Kafka n’est pas loin non plus : selon la baronne, les habitants ont déjà commencé de se métamorphoser. On ne sait pas exactement en quoi mais la métamorphose est certaine, elle l’a constatée de ses yeux. L’ennemi n’a pas besoin de se montrer, son existence est avérée dans la métamorphose de la population. Il se passe quelque chose de grave à Erlingen, dans le pays et dans le monde. Autre influence littéraire, encore : Henry David Thoreau, l’auteur de Walden, chantre de la désobéissance civile, contemporain du fondateur de l’empire Von Ebert, et qui inspire sans doute la méfiance instinctive (ou héréditaire ?) de la baronne à l’égard des « autorités ». Elle ne cesse de fustiger les notables locaux réunis au sein du conseil municipal, le Gemeinderat, dont elle doute de la capacité à sauver qui que ce soit.

Le second degré enveloppe toute cette première partie, qui aux lettres de la baronne ajoute des notes de lecture, des retranscriptions de conversations (celles des notables, justement), des idées destinées à un roman que la baronne projette mais dont elle ne sait pas encore quelle forme il prendra. Il n’en prendra aucune, ou plutôt il en a déjà une, que Sansal réitèrera dans la seconde partie, celle justement de la juxtaposition de ces pièces prétendûment disparates qui semblent casser la forme de l’ensemble mais qui en vérité sont cette forme. Sansal mêle ainsi le ton familier et le contenu quotidien, parfois anodin, des lettres à des réflexions sur l’Histoire, la littérature, la société qui, loin d’être des parenthèses, composent une mosaïque à plusieurs entrées. Il reconstitue l’histoire des Von Ebert, exprime les préoccupations actuelles de la baronne, questionne le postulat de son roman à la lumière de l’Histoire et de la littérature.

On ne comprend pas encore, tandis que l’on parcourt cette première partie, le lien avec le prologue dans lequel l’auteur nous informe que « Ce roman raconte les derniers jours de la vie d’Elisabeth Potier, professeure d’histoire-géographie à la retraite, habitant la Seine Saint-Denis, victime collatérale de l’attentat islamiste du 13 novembre 2015 à Paris. » Car rien, ni les faits ni les noms ni l’atmosphère, ne paraît en rapport avec ce programme.

La seconde partie s’offre comme une réponse à cette ambiguïté. Elle est prise en charge, cette fois, par Léa, la fille. Il apparaît bientôt que Léa est « Hannah » et que la baronne était sa mère. Non pas une Von Ebert mais Elisabeth Potier, professeure d’histoire-géographie à la retraite. Agressée par des intégristes à barbe dans le métro parisien, victime d’un traumatisme crânien, Elisabeth Potier a partagé ses derniers mois de vie entre deux personnalités, la sienne et celle de Ute Von Ebert. Pourquoi ? C’est l’une des questions que se pose Léa en écrivant à sa mère déjà morte. Elle cherche à comprendre l’expérience qu’a vécue sa mère tandis qu’elle-même vivait à Londres, sans soupçonner ce qui se passait à Paris. C’est cette enquête que retrace la seconde partie du roman. Respectant la multiplicité des entrées instaurée par sa mère dans les écrits qu’elle a laissés, Léa s’emploie à démêler le réel de la fiction. Mais on comprend, en la lisant, que la réalité depuis laquelle elle s’exprime n’est pas tout à fait, non plus, la nôtre. A moins que… si ? Dans la réalité de Léa, en effet, un quartier de Paris est sous le contrôle de fanatiques appelés les Serviteurs, « uniques exécuteurs de la Volonté divine », qui imposent leurs croyances et leurs rituels. Le territoire qu’ils contrôlent est appelé Zone aride, par opposition à la Zone verte qui ne leur est pas soumise. Ils y ont instauré la Cité, celle de Dieu, leur dieu. C’est à leur sujet que Léa évoque la métamorphose de Dieu. « Dieu n’est plus Dieu, le Dieu de l’univers et des êtres vivants, il est seulement le Dieu des Serviteurs, ses élus, son dessein n’est plus le bonheur de tous sur terre comme dans les cieux mais autre chose. » (Folio, 2020, p. 208) Ce ne sont pas les hommes qui ont changé, comme l’écrivait « la baronne », c’est Dieu. Les Serviteurs ont fait main basse sur Dieu, rien que cela, et leur influence est un cancer qu’on a laissé s’installer dans la Cité et qui menace de s’étendre.

Voici donc l’ennemi insaisissable de la première partie du roman. La mort d’Elisabeth Potier leur est imputable : au retour d’une manifestation contre l’islamisme, à Paris, Elisabeth et quelques amis ont été agressés par quatre jeunes islamistes qui n’ont pas supporté leurs pancartes clamant « Halte au terrorisme, l’islamisme ne passera pas ! » « S’il est un mot qui fâche les islamistes », écrit Léa / Sansal, « c’est islamisme, il déclenche chez eux des rages de dents. » (Folio, p. 216) C’est à la suite de cette agression qu’Elisabeth souffrira d’un dédoublement de la personnalité, dont les lettres à Hannah et les notes laissées à sa mort seront la trace. Un ami d’Elisabeth témoignera, dans une lettre adressée à Léa : « Les médecins avaient l’air de dire que votre maman était… n’avait pas toute sa tête. C’est faux, elle savait mieux qu’eux. C’est une chose que nous connaissons, Maria et moi, notre Cité a été envahie par des gens comme ça, des métamorphosés qui sont apparus une nuit et qui avant le matin ont soumis la Cité. Ceux comme nous qui n’ont pas réussi à fuir à temps vivent avec le sentiment que le piège s’est refermé sur eux et que le monde libre les a abandonnés à la soumission. Pour donner le change, nous nous montrons pleins d’élan et confiants en l’avenir, comme tout bon soumis se doit de l’être. Nos voisins voient avec sympathie notre bonne évolution vers la métamorphose bénie, mais jusqu’à quand sauront-ils attendre ? Chaque vendredi, à l’heure où la Cité entre en activité pour la grande cérémonie d’invocation des forces du Ciel, on se dit que c’est le dernier jour pour nous. » (Folio, p. 262)

La réalité de Léa, celle des lendemains des attentats de 2015, bascule donc en quelques lignes dans une réalité alternative qui annonce la dictature religieuse de 2084 La fin du monde. Il ne s’agit plus de décrire cette dictature comme un régime lointain, dans l’espace et dans le temps, mais bien d’en dénoncer la présence, déjà, au sein de notre réalité. La soumission, la mainmise sur un quartier d’un groupe de fanatiques religieux, la terreur des résidents obligés de se soumettre ou de mourir : nous ne sommes effectivement plus dans le conte philosophique, d’une certaine manière rassurant même s’il entend dénoncer un danger déjà existant, mais bien dans une actualité dont on entend les échos dans la presse et dans les débats politiques. Aux Serviteurs peuvent se substituer plusieurs noms d’organisations ou d’associations réelles, et la fiction mise en récit par Boualem Sansal n’en est déjà plus une, si l’on en croit certains de ces débats.

Comme dans 2084 La fin du monde, Boualem Sansal ne renonce pas à l’humour et à la fable, dont est empreinte toute la première partie de Le train d’Erlingen. Mais il ancre résolument son récit, cette fois, dans l’actualité douloureuse de notre époque, et met en garde sous couvert d’une réalité alternative mâtinée de fiction : une « métamorphose » est en cours, qui déjà tue et qui, transcrite en fiction littéraire, prend la forme d’un ennemi terrifiant, invisible et dont pourtant l’influence est visible. Il est d’autant plus terrifiant, dans la réalité de Léa, qu’il n’est pas du tout invisible : il opère déjà à visage découvert et a entrepris de changer les mentalités par la terreur, en réussissant en quelque sorte le casse du siècle, la métamorphose de Dieu. Que Sansal lui donne un nom fictif, les Serviteurs, est-il vraiment rassurant ?

Thierry LE PEUT

vendredi 5 août 2022, 15 h 26 – 17 h 32

 

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