Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
12 décembre 2021 7 12 /12 /décembre /2021 12:15

LE NAVIGATEUR SUR LES MERS DU DESTIN

Michael Moorcock

1976

 

En 1976 paraît Le navigateur sur les mers du destin, où Michael Moorcock revient au personnage d’Elric, prince de Melniboné, dont il avait raconté la fin en 1963 et 1963 dans les quatre nouvelles réunies sous le titre Stormbringer.

Elric a laissé son trône de Melniboné à son cousin Yrrkoon et il a abandonné Cymoril qui devait devenir sa reine, afin de se mêler à la population humaine des Jeunes Royaumes. Ce faisant, il espérait apprendre à la connaître, « mais il avait été rejeté, soit avec une haine sans détour, soit avec une humilité circonspecte et factice : nulle part il n’avait rencontré quiconque qui fût disposé à croire qu’un Melnibonéen (encore ignorait-on qu’il fût l’Empereur) voulût de son plein gré partager le sort des humains qui avaient jadis été sous le joug de cette race antique et cruelle. » (édition Presses Pocket 1988, p. 9) Elric reste donc un personnage marqué, tourmenté, incapable de se mêler aux autres, de s’en faire aimer, comprendre ou simplement accepter. Au début du roman, il est au bord d’une mer sinistre, attendant des poursuivants animés d’intentions meurtrières. Sa seule compagne ? Son épée noire, Stormbringer, source de vie et cause de son malheur, qui se sert de lui pour se nourrir des âmes de ceux qu’elle pourfend et lui procure en échange la force vitale dont il manque. Elric l’albinos a une constitution trop faible pour survivre sans Stormbringer. « Tu existes pour vivre et prendre des vies », dit-il, ricanant, à son épée. « Est-ce qu’alors j’existe, moi, pour mourir et apporter à ceux que j’aime comme à ceux que je hais la miséricorde de la mort ? Il m’arrive de le croire. Triste programme, si tel devait être le programme ! Pourtant, il doit y avoir autre chose dans tout cela… » (p. 10) Cette « autre chose », c’est l’espoir auquel se raccroche le héros tourmenté, l’espoir d’une destinée moins sombre que celle qu’il traîne depuis Melniboné.

C’est là que commence l’aventure. Car un navire entouré de brume approche du rivage et, à son bord, un guerrier en armure qui propose de l’embarquer. Sur le bateau, et dans l’aventure. Car ce guerrier n’est pas arrivé par hasard au rivage où Elric se lamentait sur son destin. Il a déjà recueilli d’autres guerriers et, à leur tête, trois héros dont le sort est lié à celui d’Elric. Ce sont des héros que Moorcock a fait exister dans d’autres cycles : Corum, Erekosë, Hawkmoon. Leur destin est d’être les Quatre qui ne font qu’Un. Le Capitaine du navire, aveugle comme le sont souvent les devins, pour mieux voir ce qui se trouve au-delà des limites de ce monde, en sait plus qu’il ne le dit, mais il prétend ne pas pouvoir, justement, en dire plus que ce qu’il consent à révéler.

Le navigateur sur les mers du destin est constitué de trois Livres : « Cap sur l’avenir », « Cap sur le présent », « Cap sur le passé ». Chacun conte une aventure d’Elric située dans une dimension différente du Temps. Certains personnages et événements relatés ailleurs dans le cycle d’Elric sont évoqués au fil de ces trois aventures, mettant en perspective l’odyssée du héros tout en constituant une sorte de parenthèse dans son voyage. Les trois aventures en effet se déroulent hors du monde « réel », dans une incertitude des formes qui tient de l’onirisme. Elric lui-même ne sait s’il rêve ces aventures ou s’il les vit. Dès la première, d’ailleurs, il apprend qu’il a déjà rencontré certains de ses acolytes, bien qu’il n’en ait pas gardé le souvenir. Il en ira de même de ce qu’il est précisément en train de vivre sur « cette mer anonyme et intemporelle » (p. 63). Lorsqu’il s’endort sur le rivage, au début du roman, c’est dans l’idée d’attendre la mort, souhaitant que ses poursuivants la lui infligent dans son sommeil. A son réveil, lorsqu’il aperçoit l’étrange navire, est-il donc mort ? Est-il passé dans un autre monde, où il rencontrerait d’autres guerriers, peut-être morts comme lui ? Différentes époques se côtoient dans cet environnement insolite, certains ayant, comme lui, fui le monde dont ils étaient issus, comme Saxif D’Aan, ancien souverain de Melniboné, qui vécut bien avant Elric, protagoniste du second Livre.

« Elric rêva.

Il ne rêva pas simplement à la fin de son propre monde, mais à la fin d’un cycle entier de l’histoire du cosmos. Il rêva qu’il n’était pas seulement Elric de Melniboné mais d’autres hommes également – des hommes qui s’étaient voués à quelque cause transcendante qu’eux-mêmes étaient incapables de définir. Et il rêva qu’il avait rêvé du Sombre Vaisseau et de Tanelorn et d’Agak et Gagak pendant qu’il gisait épuisé sur une grève quelque part au-delà des frontières du Pikarayd. Et quand il s’éveilla, un rictus sarcastique aux lèvres, il se félicita d’avoir une imagination aussi fertile en grandes envolées. Mais il ne put entièrement évacuer de son esprit l’impression laissée par ce rêve. » (p. 73)

Après s’être fondu en un être unique constitué d’Erekosë, Hawkmoon, Corum et lui-même pour vaincre Agak et Gagak dans « Cap sur l’avenir », il quitte le navire étrange et aborde une terre qui n’est pas celle du Pikarayd où il se trouvait au début du roman. Il s’y endort à nouveau et, à son réveil, a déjà oublié l’essentiel de sa première aventure. La lumière « d’un bleu insolite » dans laquelle il baigne lui indique qu’il n’est pas dans son plan d’existence naturel, dans sa réalité.

« Elric, qui avait fort peu de souvenirs de sa traversée à bord du Sombre Vaisseau, ne devait jamais savoir comment il avait été amené à atteindre le monde dans lequel il se trouvait à présent. Dans les années à venir, lorsqu’il évoquerait ces événements, il aurait l’impression de les avoir rêvés ; et, d’ailleurs, ils faisaient l’effet de rêves alors même qu’il les vivait. » (p. 89)

Il fait bientôt la rencontre d’un guerrier à la barbe noire, Smiorgan Tête-Chauve, un des Seigneurs de la Mer des Cités Pourpres (c’est lui-même qui se présente ainsi), lui-même au milieu d’une aventure. Les deux hommes vivent ensemble une aventure qui leur fait rencontrer le comte Saxif D’Aan, lequel poursuit une femme en qui il voit la réincarnation de sa défunte fiancée Gratyesha à laquelle il veut être uni à nouveau, et est poursuivi lui-même par un mystérieux cheval blanc. Inutile d’en dire plus ici, le lecteur ira se faire une idée lui-même. Au terme de « Cap sur le présent », Elric et Smiorgan essaient de quitter ce plan d’existence par une Porte Pourpre… et sombrent dans une tempête. A leur réveil, ils sont sur un autre navire, sains et saufs, et ont réintégré semble-t-il leur niveau d’existence.

Une nouvelle aventure, alors, leur est offerte par leur sauveur, le duc Avan Astran du Vieux Hrolmar, « célèbre aventurier, explorateur et négociant » (dixit Smiorgan, p. 134). Leur destination ? L’antique cité de R’lin K’ren A’a, le Lieu où se Rencontrent les Très-Hauts, une cité pleine de richesses selon le duc Avan, un mythe selon Elric, qui n’en désire pas moins se faire une idée en accompagnant Avan à sa recherche, entraînant Smiorgan Tête-Chauve à sa suite. C’est dans le passé mythique de Melniboné que se plonge ainsi Elric, qui fera de nouveau l’expérience de la malédiction de l’Epée Noire, qui se nourrit parfois, malgré lui, des âmes de ses amis. L’aventure se referme pourtant sur une note d’optimisme puisqu’Elric entrevoir la possibilité de se reposer dans un lieu où il sera accepté, enfin, et doté d’un ami. Un ami en vie. Pour l’instant en tout cas.

Laissons à cet ami le mot de la fin, qu’il adresse à Elric dans les dernières lignes du roman : « L’homme doit faire confiance à l’homme, Prince Elric, mais peut-être notre monde n’échappera-t-il jamais à la folie tant que les hommes n’auront pas appris à faire confiance à l’humanité. Cela impliquerait la mort de la magie, je crois. » (p. 188-189) C’est-à-dire la mort du monde qu’a connu Elric, au profit d’un nouvel âge de l’humanité, celui précisément qu’Elric essaiera de faire advenir dans son chant du cygne, que conte Stormbringer.

Le roman s’achève d’ailleurs sur le frémissement de Stormbringer au côté d’Elric, comme si l’épée elle-même était troublée par cette annonce d’un âge sans magie.

Thierry LE PEUT

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

commentaires