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12 décembre 2021 7 12 /12 /décembre /2021 16:25

LE CRIMINEL

Jim Thompson

1953

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Le Criminel de Jim Thompson n’est pas, paraît-il, un roman très connu. Il n’est pas considéré en tout cas comme le plus célèbre de son auteur ; Michael McCauley, dans Jim Thompson, Coucher avec le diable, le qualifie de « roman très sous-estimé de Thompson ». Pourtant, il a des allures de classique.

Autant, évidemment, préciser ce que j’entends par « classique », parce qu’après tout vous avez sans doute vous aussi votre idée de ce qu’on met sous cette étiquette. Pour moi, un classique est un livre simple dans son fond et dans sa forme, qui donne une apparence de limpidité par son intrigue autant que par son style, et dont on dira volontiers que : il n’y a rien à en retirer. Un livre qui exprime une vérité qui, à sa lecture, paraît évidente.

Le Criminel n’est pas tant l’histoire d’un crime, ni celle d’un criminel, que celle d’un processus. Ses quatorze chapitres donnent la parole à neuf personnages différents. L’un est le criminel. Présumé. Et « présumé » est essentiel. On ne saura pas s’il est coupable. Qu’il ne le soit pas est même le plus vraisemblable. Pourtant, coupable, il l’est aux yeux des autres, selon un processus d’une telle simplicité qu’il en devient glaçant. Effrayant.

Robert Talbert est un adolescent que l’on dirait sans histoire. Un gamin normal, enfant tendre et sage entré un jour dans l’adolescence, ce qui aux yeux de ses parents se caractérise d’abord par une sorte d’éloignement. Il s’est mis à moins parler, à montrer moins d’affection, à moins regarder son père comme un héros. Non qu’il se soit rebellé, ou mis à faire des reproches. Quelque chose, simplement, s’est insinué entre ses parents et lui, ou entre les autres et lui, quelque chose qui n’est pas nommé mais qui rend les relations moins innocentes. Une gêne, un malaise, le sentiment d’une incompréhension. Bref, quelque chose comme… l’adolescence.

Josie Eddleman est elle aussi adolescente. S’il fallait la qualifier d’un mot, pour les besoins de ce résumé (qui bien entendu ignore les subtilités du roman), je dirais : aguicheuse. Elle en a la réputation dans le voisinage et même ses parents en sont conscients. Dans notre affaire simplissime, Josie est la victime. Avant d’être assassinée, elle a couché avec Robert. Il n’a rien cherché, c’est plutôt elle qui est venue le chercher, mais il n’a pas dit non. Et puis après…

Après, quoi ? C’est bien la question. Après, l’adolescente a été retrouvée morte. Robert l’a-t-il tuée ? Josie n’a pas voix au chapitre. Robert, oui. Un chapitre, pour tout dire. Les treize autres vont à ses parents, Allen et Martha Talbert, à des journalistes, à un avocat, à un policier, un procureur, un témoin. Chacun livre sa part du récit. Les parts se complètent, mais pas au point de dévoiler la vérité qui, elle, reste insaisissable – ou en tout cas insaisie. On découvre que Robert, s’il ne montre aucune disposition particulière au crime, n’est pas aidé par ses parents, deux spécimens assez antipathiques d’une humanité « ordinaire », plutôt poltronne, insipide et mesquine. Ils ne seront pas les derniers à croire, sans grande résistance, à la culpabilité de leur fils. Après tout, pourquoi pas ? L’amour filial, ici, n’est pas assez fort pour générer une indignation, encore moins un combat. Les parents Talbert sont plutôt du genre à s’apitoyer sur leur sort en se demandant pourquoi cela leur arrive à eux, et pourquoi ils n’ont rien vu venir.

Le « processus » est pris en charge par un procureur trop heureux de faire signer des aveux à un adolescent perdu et insouciant, qui ne comprend pas bien ce qu’on attend de lui et qui est prêt à confirmer ce qu’on lui dictera, et un journaliste que son cynisme et son opportunisme rendent peu scrupuleux. Un journaliste syndiqué, tant qu’à faire : au temps pour la « bonne » conscience syndicale. Chargé d’écrire un article sur l’adolescent dont on ne sait rien, et qui à ce moment-là semble tout simplement à deux doigts d’être relâché, faute d’éléments probants contre lui, ledit journaliste fait ce que lui a suggéré, mais à demi-mots, son rédacteur en chef, lui-même sous l’influence d’un patron de journal cynique, qu’il méprise et qui le méprise. Un rédacteur en chef par ailleurs tourmenté par la maladie de sa femme. Bref, on a là une poignée de gens ordinaires eux aussi : chacun a sa vie, sa perception du monde, ses soucis, ses rancoeurs, et une tendance à rendre les autres responsables de ses problèmes.

La machine est lancée. L’article à charge encourage le procureur à faire avouer à l’adolescent, désormais présumé coupable et non plus présumé innocent, un crime dont on se moque bien, au fond, côté justice comme côté presse, et, plus scandaleux peut-être, côté familles également, de savoir qui l’a réellement commis. Personne ne pleure, sur la victime ou sur le « coupable ». Et tout le monde, au bout du compte, est coupable de quelque chose. Certains se sentent coupables, d’autres pas. L’avocat commis à la défense de l’adolescent connaît les rouages de la machine mais se heurte à l’inconscience de son client, qui ne saisit pas aussi bien les enjeux.

Si tout cela a l’air compliqué, ça ne l’est pas. Au contraire, c’est d’une grande simplicité. Comme dans la vie, où une apparente complexité due à la multiplicité des points de vue et des émotions mises en jeu cache dissimule (à peine) la reproduction de processus qui broient l’humain sans en avoir l’air. On peut voir un scandale dans l’indifférence et le cynisme mêlés qui transforment un adolescent en coupable, mais le roman ne porte pas d’autre jugement que celui qui s’exprime à travers les différentes voix qui se succèdent. Chacune apparaît isolée, et la « machine » accomplit son œuvre non pas mue par une volonté unique mais plutôt parce que personne, justement, ne garantit la justice du processus. Celui-ci est le résultat de volontés qui s’additionnent, se croisent, s’affrontent parfois mais n’empêchent pas l’arbitraire de triompher. Parce que chacun a ses raisons de dire et faire ce qu’il fait, ou au contraire de ne rien dire, de ne rien faire.

Après tout, il ne s’agit que d’un adolescent (le coupable idéal) et d’une adolescente (la victime). Deux êtres humains. L’indignation est laissée au lecteur.

Thierry LE PEUT

 

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