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20 décembre 2021 1 20 /12 /décembre /2021 11:40

ELRIC DES DRAGONS

Michael Moorcock

1972

 

Quand Elric siégeait sur le Trône de Rubis

Publié en 1972, Elric des Dragons (Elric of Melniboné) revient sur le passé d’Elric. On l’avait découvert dernier Empereur de Melniboné mais ayant déjà quitté son royaume pour vivre au milieu des humains des Jeunes Royaumes, accomplissant son triste destin en guidant une expédition ennemie au cœur même de son Empire, à l’assaut d’Imrryr la Cité qui Rêve, dans les nouvelles d’Elric le Nécromancien. Une décennie plus tard, Moorcock reprend les éléments déjà semés dans les nouvelles antérieures et leur donne la consistance d’un récit long, en narrant enfin l’époque où Elric est encore sur le Trône de Rubis. Du haut de son trône, Elric, le Prince albinos qui a recours à des drogues pour préserver une vitalité que sa faible constitution lui refuse, l’Empereur aux yeux de pourpre, amoureux de sa cousine Cymoril, est en butte à l’arrogance d’Yrrkoon, frère de sa bien-aimée, qui lui dispute le trône en l’accusant de faiblesse.

Elric en effet n’est pas un Empereur comme les autres. Orphelin de mère (elle est morte en le mettant au monde), faible par nature, il a lu tous les livres de la bibliothèque d’Imrryr, capitale de son Empire, et il possède un esprit ouvert aux questions philosophiques. Il s’interroge sur le devenir des Melnibonéens, qui ne sont déjà plus le grand Empire conquérant qu’ils ont été. Retranchés dans les limites de leur royaume, beaucoup d’entre eux passent leur vie à rêver grâce à l’absorption de drogues, et aux yeux des Jeunes Royaumes ils sont un Empire en décadence, qu’il est possible de faire tomber définitivement. Leur présence même, si elle n’est plus synonyme de menace guerrière, inquiète encore, et nombre des habitants des Jeunes Royaumes préféreraient les voir disparaître.

Héritier d’une lignée qui régnait par la terreur, perpétuant lui-même une tradition cruelle pour la maintenir aux yeux des Melnibonéens (il assiste aux tortures méthodiques infligées à des espions par le Docteur Jest, sorcier en charge de l’Inquisition impériale) mais n’aspirant pas à sortir son peuple de la torpeur, au contraire de son cousin Yrrkoon, Elric est en effet suspect de faiblesse. Yrrkoon le poursuit de ses provocations et veut prendre la tête de ceux qui, comme lui, rêvent de nouvelles conquêtes et d’exploits guerriers à la hauteur des hauts faits passés. Lorsque des espions de l’extérieur sont capturés et révèlent une attaque imminente, Elric n’a d’autre choix que de prendre la tête de l’expédition qui ira à la rencontre des assaillants, et Yrrkoon le presse de lui confier le commandement de la flotte tandis que lui-même restera à l’arrière. Telle est l’image qu’a Yrrkoon de son cousin, et qu’il voudrait imposer à tout Melniboné en persuadant Elric de rester en retrait.

Mais Elric n’est pas faible, quoi qu’en dise son cousin, et il n’a nulle intention de renoncer à mener ses guerriers. L’expédition est un succès mais s’achève par la trahison d’Yrrkoon : car si l’esprit d’Elric est fort, son corps l’est moins, et épuisé par les combats il aurait besoin d’absorber des drogues pour recouvrer sa force physique. Yrrkoon le pousse alors à poursuivre les survivants ennemis, profitant ensuite de sa faiblesse accrue pour le pousser lui-même dans les flots avant de se proclamer Empereur à sa place.

Elric des Dragons conte, en trois Livres, la chute d’Elric et son retour sur le Trône de Rubis, puis la poursuite du traître Yrrkoon, qui profite encore de la clémence de son cousin pour user de sorcellerie contre lui et enlever Cymoril, qu’il emmène avec lui et ses partisans dans les Jeunes Royaumes, où Elric le traquera en faisant appel aux Elémentaires et aux Seigneurs du Chaos (en particulier Arioch, à l’apparence de beau jeune homme et au regard de vieillard). Il devra lui reprendre Cymoril et lui disputer les deux épées noires qu’il ira chercher dans les Ténèbres, sur un autre niveau d’existence. Entre les mains d’Yrkoon, Stormbringer et Mournblade seraient des armes terrifiantes, capables de lui assurer le pouvoir sur la Terre entière. En saisissant Stormbringer, cependant, Elric lie son destin à l’épée, dont il ne pourra se défaire ensuite qu’à un prix exorbitant (comme on le voyait dans les nouvelles antérieures du Cycle).

Elric des Dragons a donc les atours d’un retour aux origines, d’une genèse du héros maudit, déjà tourmenté par un destin qu’il sait terrible mais que ceux qui en ont connaissance refusent de lui révéler. Le lecteur connaît ce destin, qu’il a vu s’accomplir dans Elric le Nécromancien puis dans Stormbringer, mais Elric l’ignore encore. Le roman est aussi une interrogation sur le pouvoir et la manière de l’exercer. Elric a conscience de n’être pas à l’image des Empereurs qui l’ont précédé, il a intégré l’évolution de Melniboné et les changements qui s’opèrent dans le monde, qui appartient désormais davantage aux Jeunes Royaumes qu’à l’antique Empire dont il est le dernier seigneur. Si la puissance de Melniboné n’est pas éteinte, Elric entérine, par sa personnalité, un changement qu’une partie des siens refuse encore. La lutte d’Elric contre Yrrkoon illustre ce conflit. « S’il le voulait, il pourrait restaurer la puissance de l’Ile aux Dragons et devenir le tyran invulnérable de son royaume et des Jeunes Royaumes. Mais ses nombreuses lectures lui ont aussi appris à se demander à quoi sert la puissance. Ses lectures l’ont ainsi amené à cette ‘éthique’ qu’aujourd’hui encore il comprend mal. Aussi devient-il pour ses sujets une énigme, et pour certains même un danger : en effet, il ne pense pas et n’agit pas comme ils considèrent qu’un vrai Melnibonéen – et qui plus est un Empereur – devrait penser et agir. » (édition Presses Pocket 1987, p. 23) Or, le destin d’Elric, il l’apprendra bientôt, est de précipiter la chute de Melniboné (ce qu’il fait dans Elric le Nécromancien) et de permettre à la Terre d’entrer dans une ère nouvelle (ce sera le sujet de Stormbringer). Ses doutes, son « éthique » en sont le prélude.

Ce qu’apprend Elric dans Elric des Dragons, c’est que l’on n’est pas impunément un Empereur philosophe. Répondre aux provocations par la hauteur d’âme ou la clémence ne suffit pas toujours ; pour conserver son pouvoir, Elric doit répondre par la force, renoncer au seul pouvoir des mots et démontrer sa capacité à exercer le pouvoir par les actes. Les trois Livres s’ouvrent sur un prologue qui met cet enjeu en perspective. « Dans l’Empire de Melniboné règnent encore les rites ancestraux, bien que se soit éteinte, depuis cinq cents ans, la puissance de ce Glorieux Empire. A la croisée des routes des marchands, l’Ile vit aujourd’hui du commerce avec les Jeunes Royaumes. Ces rites ont-ils encore leur raison d’être ? Peut-on s’y dérober sans courir à la ruine ? » (Livre I) « Doutant plus que jamais de lui-même et de sa destinée, l’Empereur albinos fait intervenir ses pouvoirs magiques, sans pour autant oublier qu’il suit une ligne d’action qui n’est nullement conforme à sa conception première de la vie. Mais maintenant la situation doit revenir à la normale. Désormais il gouvernera comme doit gouverner un Empereur. Désormais il se montrera cruel. » (Livre II) « Et maintenant, aucun retour en arrière n’est plus possible. La destinée d’Elric a été forgée avec la même détermination qu’ont été forgées, des siècles aupravant, les épées maléfiques. Ne pourrait-il donc jamais échapper à cette destinée, ne pourrait-il donc jamais être damné et mourir ? Ou bien avait-il été condamné avant même le premier jour ? Condamné par mille incarnations à ne connaître que tristesse, embûches, solitude et remords, à être l’éternel champion d’une cause inconnue ? » (Livre III)

Avant de saisir Stormbringer, Elric combat avec l’épée du comte Aubec, personnage que mettait en scène la nouvelle « Le songe du comte Aubec » en 1964. Aubec, déjà, contribuait à modifier le monde en conquérant des terres nouvelles sur le Chaos. Elric, après lui, a pour destin d’accomplir un nouveau changement qui relève de la lutte entre le Chaos et la Loi et qui doit permettre la naissance d’un nouvel âge de l’humanité. Il s’inscrit donc dans une logique qui dépasse les Empires, quand bien même celui dont il est l’ultime Empereur aurait régné dix mille ans.

Au nombre des références aux nouvelles antérieures que Moorcock intègre à Elric des Dragons, on compte le personnage de Rackhir, l’Archer Rouge, dont le destin s’accomplira dans Stormbringer et qui, ici, prête main forte au héros pour son ultime combat contre Yrrkoon dans le Royaume des Ténèbres. Elric des Dragons se referme sur la décision d’Elric de renoncer au Trône de Rubis et à l’amour de Cymoril pour aller errer durant un an dans les Jeunes Royaumes. C’est là où le trouvait la première nouvelle qui le mettait en scène, « La Cité qui Rêve », en 1961, et c’est là que se déroulent les aventures du Navigateur sur les mers du destin, que publiera Moorcock en 1976, levant un autre coin de voile sur la vie de son héros aux cheveux blancs, aux yeux de pourpre et à l’armure aussi noire que son épée.

Pour l’heure, Elric quitte Melniboné avec confiance : « A mon retour à Melniboné, je serai un autre homme », dit-il à Rackhir, tout en accomplissant un geste qui, bien plus tard, trouvera dans la destinée d’Elric un écho lourd de sens : « Il dégaina et frappa un léger coup dans le dos de Rackhir. » Geste amical, de plaisanterie. Mais, les lecteurs de Moorcock le savent, on ne plaisante pas tant que cela dans la vie d’Elric, et même dans le rire le tragique se fait jour…

Thierry LE PEUT

 

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