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11 novembre 2021 4 11 /11 /novembre /2021 11:10

UN HIVER SUR LE NIL

Anthony Sattin

2010

 

Séjours croisés sur les eaux de l’Orient

Anthony Sattin (auteur de Lifting the Veil : Two Centuries of Travellers, Traders and Tourists in Egypt, 1988) découvre un jour que Florence Nightingale et Gustave Flaubert ont visité l’Egypte au même moment. Peut-être même ont-ils pris le même vapeur reliant Alexandrie et Le Caire un jour de l’hiver 1849 ? C’est à partir de cette rencontre qui n’en est pas vraiment une – les deux personnages en effet ne se sont pas consciemment croisés, et aucun d’eux n’étant connu à l’époque ils n’avaient aucune raison de se remarquer – qu’Anthony Sattin a décidé de raconter la découverte de l’Egypte par Florence et Gustave, en suivant les journaux et notes de voyage des deux personnalités. Jour par jour, étape par étape, l’auteur retrace leurs parcours, qui se suivent plus qu’ils ne se croisent, chaque groupe suivant son propre programme et découvrant, tour à tour, les mêmes lieux, au contact parfois des mêmes personnes.

A partir de cette idée insolite, Anthony Sattin nous offre un double récit de voyage qui est également une fenêtre sur la vie des deux protagonistes. Florence Nightingale, enfant de l’aristocratie anglaise, se débat avec son rêve de devenir infirmière, une hérésie aux yeux de sa famille qui refuse de la laisser suivre cette voie, qu’elle préfère pourtant à un mariage dont elle n’attend guère autre chose qu’une prison, confortable certes mais incapable de remplir sa vie, voire de lui donner une raison de la vivre. Le séjour en Egypte est un moyen de soigner la dépression qui accompagne ce dilemme douloureux, un moyen aussi, pour la jeune femme, de méditer sur le monde qui l’entoure, sur ce qu’est une vie d’homme (et de femme !), et de mûrir son projet en trouvant la conviction et la force de braver l’opposition de sa famille. Gustave Flaubert, lui, rêve d’écrire, mais quoi ? La lecture qu’il a faite à ses amis de sa première œuvre, La Tentation de saint Antoine, s’est soldée par un constat d’échec : ils n’ont pas compris son intention et lui ont conseillé de tout jeter au feu ! Avant de reprendre sa vie à Croisset, avec sa mère et sa nièce, l’aspirant écrivain accompagne son ami Maxime Du Camp dans son voyage d’Egypte. Il y enregistre une multitude de notations, d’impressions, de sentiments, d’images et de couleurs qui nourrissent sa réflexion sur l’écriture. Même si le roman qu’il écrira ensuite, Madame Bovary, n’aura pas grand-chose à voir avec ce qu’il découvre en Egypte, celle-ci joue un rôle dans le devenir de l’écrivain, qui s’interroge sur ce qu’il voit, sur les êtres et les choses, sans cesser de questionner son désir d’écrire.

On suit donc les deux voyageurs et leurs amis dans leurs haltes à Alexandrie et au Caire, dans leurs visites mondaines et / ou (car tous ne s’intéressent pas aux mêmes aspects de l’Orient !) libertines, dans les impressions aussi qu’ils retirent de ces démarches et de ces rencontres. Nourri des écrits des deux protagonistes, le récit de Sattin est une chronique vivante et dynamique qui replonge dans le passé des deux voyageurs mais ne lâche jamais non plus la perspective de leur vie à venir, celle qui les a inscrits dans l’Histoire. Chronique d’un voyage en Egypte, Un hiver sur le Nil est aussi une réflexion sur le sens de la vie (de la leur en tout cas), qui fourmille en même temps de mille détails concrets à travers lesquels le lecteur découvre lui aussi l’Orient tel qu’il alimente au XIXe siècle l’imaginaire des artistes européens. Ceux qui ne savent pas grand-chose des vies de Florence Nightingale et de Gustave Flaubert apprennent ainsi à les découvrir, partageant leurs pensées, leurs doutes, leurs rêves au fil de leurs pérégrinations ; mais ceux qui ont déjà un aperçu de ces vies n’en prennent pas moins de plaisir à les suivre au fil de l’eau car la plume de Sattin les rend extrêmement proches et familiers.

Au terme du livre, l’auteur laisse ses deux « personnages » au seuil de la vie par laquelle ils sont désormais connus, mais il a offert au lecteur une immersion dans deux âmes en même temps qu’un voyage en terres d’Egyptes nourri d’évocations à la fois personnelles et riches, riches de détails, personnelles autant du point de vue des protagonistes que de l’auteur, qui partage également sa connaissance de l’histoire du tourisme en Egypte, comparant le pays que découvrent les voyageurs du milieu du XIXe siècle à ce qu’il sera plus tard, jusqu’au XXe siècle depuis lequel écrit Sattin. Bref, un récit de voyage, une aventure humaine, un journal éclairé et éclairant, plein de couleurs et de senteurs d’Orient, qui constitue un divertissement autant qu’un document.

Thierry LE PEUT

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