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27 novembre 2021 6 27 /11 /novembre /2021 17:39

ELRIC LE NECROMANCIEN

STORMBRINGER

Michael Moorcock

1977

voir aussi Le Navigateur sur les mers du destin

 

 

La geste mélancolique d’un héros maudit

Elric, le personnage de Michael Moorcock, appartient désormais à la légende. Adapté plusieurs fois en bande dessinée, il a pris les traits d’un guerrier longiligne et ténébreux à la longue crinière blanche, ancêtre du Sorceleur d’Andrzej Sapkowski. En France, Elric le Nécromancien et Stormbringer sont les traductions, par Michel Demuth et Frantz Straschitz, de The Weird of the White Wolf et Stormbringer. On y découvre le début et la fin de l’odyssée ténébreuse du héros de Moorcock, l’un des derniers survivants de l’antique Melniboné dont il précipita la chute, l’albinos aux yeux rouges dont l’âme mélancolique hante une série de titres qui constituent désormais une vaste saga. (1)

Elric le Nécromancien contient un prologue et quatre récits indépendants qui composent une geste chronologique liant deux âges du monde, les dix mille années du Glorieux Empire de Melniboné puis l’âge des Jeunes Royaumes. Le premier récit, « Le songe du Comte Aubec », ne met pas en scène Elric mais un autre héros dont l’exploit ici conté marque le début de l’Age des Hommes. C’est dans cet Age des Jeunes Royaumes qu’Elric apparaît ensuite, dans le deuxième récit intitulé « La Cité qui Rêve », dirigeant une expédition de pirates à l’assaut de la glorieuse cité d’Imrryr. C’est par ce raid qu’Elric consacre la chute de Melniboné dont il est le dernier Prince, accomplissant le destin qui lui fut annoncé et qui jamais ne cessera de le hanter, jusqu’au terme de son aventure, à la dernière page de Stormbringer.

Elric, c’est ce tourment toujours renouvelé d’un être qui sait que son destin est de mettre fin au monde dont il est né. Après Melniboné, c’est aux Jeunes Royaumes qu’il est destiné à mettre fin, afin de permettre l’avènement d’un ordre nouveau. Il est l’instrument du Chaos et de la Loi, deux puissances antagonistes dont la lutte immémoriale doit maintenir un équilibre indispensable à l’existence du monde. Issu d’un âge où le Chaos dominait, faisant allégeance lui-même aux Seigneurs du Chaos qu’il appelle à son secours quand il en sent le besoin, Elric est un jour sollicité par le Destin – en l’occurrence les Dix cavaliers de Nihrain, dirigés par Sepiriz à la peau aussi sombre que celle d’Elric est blanche, réveillés afin d’accomplir le destin du monde – pour conduire la lutte ultime des Jeunes Royaumes contre les forces du Chaos qui ont choisi pour instrument le Théocrate Jagreen Lern. C’est cette lutte que conte Stormbringer en quatre Livres qui composent une mini-saga : chaque Livre rapporte une bataille et narre les épreuves que doit surmonter Elric pour espérer gagner la bataille suivante.

Si les récits d’Elric le Nécromancien sont autonomes, les Livres de Stormbringer sont complémentaires et forment les épisodes d’un unique récit. Tous cependant gardent la mémoire des aventures antérieures, donnant une épaisseur et une perspective à la geste d’Elric. Plusieurs personnages accompagnent Elric dans cette geste, depuis sa bien-aimée Cymoril et son cousin Yyrkoon jusqu’au compagnon fidèle Tristelune l’Elwherien, qu’il rencontre dans le troisième récit d’Elric le Nécromancien, « Tandis que rient les dieux », et qui le suit jusqu’au terme de Stormbringer. Personnage torturé, Elric connaît aussi l’amour avec sa cousine Cymoril puis Zarozinia, mais les femmes qu’il aime, comme ses amis, sont parfois destinés à souffrir, et parfois de la main même d’Elric.

Car Elric n’est pas entièrement maître de ses actes. Albinos, doté d’une constitution si faible qu’il pourrait se trouver réduit à traîner péniblement un corps constamment épuisé, il tire sa force vitale des âmes que boit son épée runique Stormbringer, issue d’un autre plan de l’existence. Compagne farouche de ses batailles, Stormbringer vibre et gémit dans sa main quand il la dégaine, mais la lame maudite est douée d’une vie propre qui lui permet de s’élancer parfois seule, guidant le bras de celui qui la tient plutôt que l’inverse. Et sa soif insatiable d’âmes ne distingue pas entre amis et ennemis, pour le plus grand malheur d’Elric. Il la déteste pour cela mais ne peut s’en passer. Le destin de l’homme et celui de la lame sont liés, comme le démontre Stormbringer.

« Je suis un homme possédé », gémit Elric dans « Tandis que rient les dieux », « mais sans cette lame diabolique que je porte au côté, je ne serais pas un homme du tout. » Cette plainte retentit périodiquement dans les aventures du prince de Melniboné et résume le dilemme irréductible du personnage, plusieurs fois réduit à la mort et tirant son salut de la seule Stormbringer, qui refuse d’ailleurs d’être abandonnée, s’immobilisant au-dessus des flots où Elric la jette, ou rampant d’elle-même vers le corps du héros pour reprendre place dans sa main. « Et il lui semblait », au bout de son aventure, dans l’ultime page de Stormbringer, « que l’épée s’était toujours servie de lui, et non le contraire, qu’en fait il n’avait été qu’une émanation de Stormbringer ».

Les péripéties des récits de Moorcock peuvent paraître répétitives, puisant à la même source que des milliers de contes de fantasy et d’heroic fantasy. Il est question de lutte entre le Chaos et la Loi, avatar de l’éternel combat entre les ténèbres et la lumière, dans un univers qui se présente comme antérieur au monde tel que nous le connaissons mais qui est bien le nôtre, aux temps très anciens où la domination du Chaos donnait une force effective à la magie et à la sorcellerie, une époque de créatures hybrides et de Dragons, de combats épiques et de châteaux partagés entre plusieurs plans d’existence, de Seigneurs du Chaos et de nains. Ce qui confère une originalité forte aux contes de Moorcock, ce n’est pas la figure du héros tourmenté, d’un héroïsme farouche plus que valeureux, mais bien la personnalité que lui attribue l’auteur et qui constitue le lien puissant entre les multiples avatars du récit héroïque. D’un récit à l’autre, dans les batailles et les déchirements du cœur et de l’âme, Elric possède une voix qui résonne profondément, tragique dans sa tonalité, aussi vibrante que l’épée noire dont les évolutions ne cessent de boire les âmes qui ont le malheur de croiser le chemin de l’albinos à la sombre casaque.

Thierry LE PEUT

 

 

(1) La nouvelle "La Cité qui rêve", première aventure d'Elric dans Elric le Nécromancien, date de 1961. Elle est donc la première dans la chronologie de notre monde (celui où Michael Moorcock écrivit les aventures d'Elric) mais pas la première dans la chronologie de la vie d'Elric. Elric des Dragons, publié en 1972, est considéré comme le début du cycle d'Elric. 

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