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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 10:54
VERA CRUZ, de Robert Aldrich
United Artists, 1954

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vera cruz 12Michel Maheo écrit, dans son Robert Aldrich (Rivages / Cinéma, 1987, p. 75), qu’il n’y a pas de personnage sympathique et honnête dans Vera Cruz. Ni Benjamin Trane, incarné par Gary Cooper, ni Joe Erin, que campe Burt Lancaster, ne sont des « héros positifs », puisque chacun d’eux poursuit un but intéressé et cultive le cynisme de préférence à l’altruisme. Lorsque le général Ramirez leur propose de se battre à ses côtés pour une cause juste, ils préfèrent suivre le marquis de Labordere qui leur promet une récompense sonnante et trébuchante autrement plus substantielle, et se servent d’enfants pour exercer un chantage sur Ramirez et son armée populaire. Ce n’est pas LA scène qui résume l’« amoralité » des deux protagonistes : dès le début du film, la première rencontre des deux hommes s’en est chargée. Contraint de se séparer de son cheval blessé, qu’il abat pour lui éviter de souffrir – tandis que Joe Erin, lui, l’aurait vendu, malgré sa patte cassée -, Trane en achète un autre à Joe Erin qui en exige un prix exorbitant ; il découvre quelques minutes plus tard que le cheval qu’on vient de lui vendre a été volé à un soldat de l’empereur Maximilien, auquel les les deux aventuriers loueront ensuite leurs services. La répartition des rôles est claire dès cette séquence liminaire : peut-être pas « sympathique et honnête » à tous points de vue, Trane est quand même le personnage le plus moral du film, par opposition à Erin qui se distingue, lui, par son amoralité, c’est-à-dire son refus de laisser la morale entraver sa liberté d’agir dans son seul intérêt. Lors de la scène du bar, peu après, Erin affirme qu’il n’a aucun ami, alors même que les hommes qui forment sa « bande » étaient sur le point de faire un sort à Trane en l’accusant d’avoir tué Erin pour voler son cheval. En une vingtaine de minutes et une petite poignée de scènes, Aldrich et ses scénaristes (Borden Chase, Roland Kibbee et James R. Webb) établissent ainsi la « structure morale » du film, sur laquelle se greffe l’histoire qui suit et dans laquelle le dénouement est déjà inscrit.

vera cruz 4L’amoralité de Vera Cruz tient d’abord au refus d’Aldrich de prendre position. Les personnages du film agissent dans leur propre intérêt et jouent (au moins) double jeu : les deux aventuriers Trane et Erin, bien entendu, qui acceptent d’escorter le carrosse de la jolie comtesse mais convoitent le trésor qu’il recèle ; mais la comtesse également, qui projette de s’enfuir avec le trésor en trahissant autant le marquis de Labordere et l’empereur Maximilien que ses « alliés » d’un moment, Trane et Erin ; le marquis lui-même, qui feint la confiance alors qu’il connaît parfaitement les intentions et même le plan de la comtesse ; l’empereur, qui promet fortune aux aventuriers américains dont il envisage en réalité de se débarrasser par le fusil avant paiement du salaire ; la belle et farouche marchande, Nina, qui dépouille Trane en l’embrassant puis se joint au cortège impérial pour mieux le surveiller et renseigner l’armée populaire de Ramirez ; les « amis » d’Erin, qui, prêts à lyncher Trane pour le meurtre d’Erin, n’en sont pas moins prêts à tuer Erin eux-mêmes pour mettre la main sur le trésor de l’empereur. Dans cet amalgame d’intérêts personnels contradictoires se dessine malgré tout une morale, car si les uns songent uniquement à leur profit d’autres sont au service d’une cause commune : la figure du général Ramirez se détache ainsi avec dignité, toujours accompagnée de centaines d’anonymes armés de fusils et prêts à mourir pour leur liberté. Si l’on soupçonne Nina de n’agir, au fond, que dans son intérêt personnel, au gré des opportunités, il semble aussi qu’elle soit fidèle malgré tout à la cause du peuple et que ses sentiments envers Trane soient sincères. En filmant les deux personnages à la fin du film, Aldrich les présente ainsi comme les figures-repères de l’histoire, celles qui illustrent l’issue la plus « morale ». Si donc les personnages ne se signalent pas par leur générosité et leur altruisme, ils ne sont pas non plus forcément immoraux ; et le film souligne, sans s’y appesantir, les motivations qui permettent de comprendre leurs choix.

vera cruz 21Trane (Cooper) est indéniablement la figure maîtresse du film. A la fougue de Joe Erin, plus jeune, plus dynamique, plus souriant, il oppose d’abord la stature de Gary Cooper, ensuite la maturité et la circonspection d’un homme amer qui, s’étant battu en vain pour préserver le mode de vie du Sud des Etats-Unis, ne songe aujourd’hui qu’à retrouver une partie de l’aisance perdue. Sa motivation n’est pas égoïste, puisqu’une famille l’attend au pays : sa présence au Mexique n’a d’autre but que de trouver les moyens de faire vivre cette famille. Opportuniste, Trane l’est assurément : il est venu profiter de la révolution mexicaine pour s’enrichir et fait peu de cas de la cause que lui offre le général Ramirez, ne voyant aucune objection morale à se servir d’enfants pour faire pression sur les rebelles. La justice ne l’intéresse pas : du moins au début, car en constatant le courage des rebelles au combat il renonce à s’emparer du trésor. Celui-ci revient aux insurgés. Trane est un homme d’honneur, un ancien colonel sudiste qui a conservé un code de conduite tout militaire. Son opportunisme est un dévoiement ponctuel, imposé par la ruine qu’a causée la guerre : en cela, il rejoint l’opportunisme de Nina, justifié par la pauvreté et la cause révolutionnaire. Trane fait ainsi bonne figure face au général Ramirez lors de la scène du pont qui scelle leur alliance : « J’ai votre parole et vous avez la mienne », déclare le chef des insurgés.

vera cruz 2Erin est évidemment l’opposé de Trane. Son sourire, signe de « fair-play » au début du film (il reconnaît et respecte la bravoure et la force d’un adversaire, Trane), devient peu à peu une grimace qui ne résiste pas à la haine et à la colère : se sentant trahi par la comtesse, Erin se révèle un homme brutal et sans pitié. Le récit qu’il fait à Trane de son adoption par le meurtrier de son père, et le meurtre de ce père adoptif commis sans honte, est aussi important que l’alliance scellée entre Trane et Ramirez sur le pont : elle illustre l’impossibilité d’une entente entre Erin et Trane, l’un étant résolument amoral tandis que l’autre reste attaché à un code de conduite où la parole et la famille ont une importance fondamentale. C’est toute la différence entre le couple Erin-comtesse et le couple Trane-Nina : le premier ne repose que sur la cupidité et non sur la confiance, tandis que le second fait le choix inverse.

L’amoralité n’est donc pas absolue dans Vera Cruz, bien au contraire. Le sourire d’Erin, qui illustre à la fois la séduction et la duplicité, contraste avec la gravité de Trane, qui fait preuve d’une assurance moins arrogante précisément parce qu’il conserve un code moral. Sa force cependant est équivalente à celle d’Erin. En choisissant l’un des deux hommes au terme de l’aventure, Aldrich affirme bien une position morale.

Ce qui fait l’originalité de Vera Cruz, toutefois, c’est bien le spectacle de l’égoïsme et de la duplicité tous azimuts. Ce sont eux qui rendent possibles tous les rebondissements et interdisent de se fier à l’alliance, de toute façon improbable, des deux protagonistes. Aldrich ne s’appesantit pas sur la méfiance et la noirceur, cependant, mais filme plutôt l’action comme une danse, avec le dynamisme et la légèreté que celle-ci suppose. La scène mondaine dans le palais de Maximilien apparaît ainsi comme une mise en abyme du film lui-même. La somptuosité du lieu et le luxe déployé font ressortir avec acuité les différences de nature et de style de vie qui séparent les personnages, aventuriers américains d’un côté, convenances et noblesse européennes de l’autre ; Trane, par son vêtement et son sens des convenances, se pose déjà en trait d’union entre ces deux univers dissemblables, affirmant son originalité et se posant comme la « troisième voie » : il est le seul à savoir naviguer d’un monde à l’autre, par conséquent le plus apte à survivre. La compétition de tir à laquelle se livrent Erin, Trane et Maximilien établit l’équivalence des forces mais aussi l’importance de l’esprit comme recours « palliatif » : Erin et Trane sont de force équivalente, tandis que Maximilien, moins performant, s’en tire par un mot d’esprit qu’il faut rattacher à la ruse dont est capable son monde ; l’empereur en effet s’est entendu avec le marquis pour se débarrasser des aventuriers sitôt leur mission remplie, et la confiance existant entre les deux hommes et la comtesse n’est qu’hypocrisie. La manière dont le marquis entraîne la comtesse sur la piste de danse est elle-même signifiante : il s’empare d’elle pour la soustraire aux mains des aventuriers américains, qu’il voit approcher avec une mine conquérante. Les personnages ne feront pas autre chose durant le trajet vers Vera Cruz que danser les uns avec les autres, changeant de partenaire au gré des alliances fugaces : Erin-Trane, marquis-comtesse, Erin-comtesse, Trane-Nina, Trane-Ramirez, l’intrigue progresse et rebondit par alliances et par couples, jusqu’au duel final entre Erin et Trane, prélude à la marche du survivant vers la femme qui lui correspond.
Thierry LE PEUT

vera cruz 2

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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commentaires

Bloggieman 12/01/2010 17:59


Cher Jongil, vous avez raison ; mais je ne trouve pas le temps d'écrire sur les films que vous mentionnez. Ou peut-être me trouvé-je mieux avec les "vieux" ? C'est à méditer.

Cher Jerem, vous citez là deux titres sur lesquels j'eusse aimé composer quelques lignes, les ayant revus récemment... mais le temps, encore, m'a manqué. Du coup, je crains d'écrire des bêtises si
je ne les revois pas encore ! Patience, patience...


Jerem 12/01/2010 11:05


On semble retrouver, dans ce film, certains thèmes que Mann avait tenté d'explorer dans "Je suis un aventurier" où James Stewart campe un individualiste forcené, poussant jusqu'au-boutisme, son
refus absolu de venir en aide à la communauté et condamnant toute forme de générosité, conçue comme une faiblesse que le déroulement du film tend d'ailleurs à prouver puisque tous les personnages
qui en font preuve sont voués à la mort ou à l'échec et à une honteuse humiliation
ou "Les affameurs" dans lequel le même James Stewart personnage en quête de rédemption qui croise la route deux autres individus troubles et qui n'agissent que pour des motifs personnels, de sorte
que le western repose sur l'ambiguité des rapports entre ces trois hommes.


Jongil 10/01/2010 21:40


Jolie image dont on comprend à la fin qu'elle donne son titre au billet !

Tout de même, quels sombres thèmes donnent leur structure vos comptes rendus : policiers noirs de Chandler, haine dans Arrowhead, "cruautés" indiennes plus bas et amoralité ici !

Vous pourriez parler de choses comme cette belle histoire de Bright Star (actuellement sur les écrans) : enfin des gens doucement paisibles, aux histoires heureuses, se terminant toujours bien, au
milieu des champs de pâquerettes en fleurs. Ou bien d'Avatar (aussi sur les écrans) : mêmes gens tranquilles au milieu des pâquerettes fleuries (en jungle).
Non ?


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