Partager l'article ! Vera Cruz: VERA CRUZ, de Robert Aldrich United Artists, 1954 Changez de partenaire Michel Maheo écrit, dans son Robert Aldrich (Rivages ...
Michel Maheo écrit, dans son Robert Aldrich (Rivages / Cinéma, 1987, p. 75), qu’il n’y a pas de personnage
sympathique et honnête dans Vera Cruz. Ni Benjamin Trane, incarné par Gary Cooper, ni Joe Erin, que campe Burt Lancaster, ne sont des « héros
positifs », puisque chacun d’eux poursuit un but intéressé et cultive le cynisme de préférence à l’altruisme. Lorsque le général Ramirez leur propose de se battre à ses côtés pour une cause
juste, ils préfèrent suivre le marquis de Labordere qui leur promet une récompense sonnante et trébuchante autrement plus substantielle, et se servent d’enfants pour exercer un chantage sur
Ramirez et son armée populaire. Ce n’est pas LA scène qui résume l’« amoralité » des deux protagonistes : dès le début du film, la première rencontre des deux hommes s’en est
chargée. Contraint de se séparer de son cheval blessé, qu’il abat pour lui éviter de souffrir – tandis que Joe Erin, lui, l’aurait vendu, malgré sa patte cassée -, Trane en achète un autre à Joe
Erin qui en exige un prix exorbitant ; il découvre quelques minutes plus tard que le cheval qu’on vient de lui vendre a été volé à un soldat de l’empereur Maximilien, auquel les les deux
aventuriers loueront ensuite leurs services. La répartition des rôles est claire dès cette séquence liminaire : peut-être pas « sympathique et honnête » à tous points de vue, Trane
est quand même le personnage le plus moral du film, par opposition à Erin qui se distingue, lui, par son amoralité, c’est-à-dire son refus de laisser la morale entraver sa liberté d’agir dans son
seul intérêt. Lors de la scène du bar, peu après, Erin affirme qu’il n’a aucun ami, alors même que les hommes qui forment sa « bande » étaient sur le point de faire un sort à Trane en
l’accusant d’avoir tué Erin pour voler son cheval. En une vingtaine de minutes et une petite poignée de scènes, Aldrich et ses scénaristes (Borden Chase, Roland Kibbee et James R. Webb)
établissent ainsi la « structure morale » du film, sur laquelle se greffe l’histoire qui suit et dans laquelle le dénouement est déjà inscrit.
L’amoralité de Vera Cruz tient d’abord au refus d’Aldrich de prendre position. Les personnages du film agissent dans
leur propre intérêt et jouent (au moins) double jeu : les deux aventuriers Trane et Erin, bien entendu, qui acceptent d’escorter le carrosse de la jolie comtesse mais convoitent le trésor
qu’il recèle ; mais la comtesse également, qui projette de s’enfuir avec le trésor en trahissant autant le marquis de Labordere et l’empereur Maximilien que ses « alliés » d’un
moment, Trane et Erin ; le marquis lui-même, qui feint la confiance alors qu’il connaît parfaitement les intentions et même le plan de la comtesse ; l’empereur, qui promet fortune aux
aventuriers américains dont il envisage en réalité de se débarrasser par le fusil avant paiement du salaire ; la belle et farouche marchande, Nina, qui dépouille Trane en l’embrassant puis
se joint au cortège impérial pour mieux le surveiller et renseigner l’armée populaire de Ramirez ; les « amis » d’Erin, qui, prêts à lyncher Trane pour le meurtre d’Erin, n’en sont
pas moins prêts à tuer Erin eux-mêmes pour mettre la main sur le trésor de l’empereur. Dans cet amalgame d’intérêts personnels contradictoires se dessine malgré tout une morale, car si les uns
songent uniquement à leur profit d’autres sont au service d’une cause commune : la figure du général Ramirez se détache ainsi avec dignité, toujours accompagnée de centaines d’anonymes armés
de fusils et prêts à mourir pour leur liberté. Si l’on soupçonne Nina de n’agir, au fond, que dans son intérêt personnel, au gré des opportunités, il semble aussi qu’elle soit fidèle malgré tout
à la cause du peuple et que ses sentiments envers Trane soient sincères. En filmant les deux personnages à la fin du film, Aldrich les présente ainsi comme les figures-repères de l’histoire,
celles qui illustrent l’issue la plus « morale ». Si donc les personnages ne se signalent pas par leur générosité et leur altruisme, ils ne sont pas non plus forcément immoraux ;
et le film souligne, sans s’y appesantir, les motivations qui permettent de comprendre leurs choix.
Trane (Cooper) est indéniablement la figure maîtresse du film. A la fougue de Joe Erin, plus jeune, plus dynamique, plus souriant, il oppose d’abord la stature de
Gary Cooper, ensuite la maturité et la circonspection d’un homme amer qui, s’étant battu en vain pour préserver le mode de vie du Sud des Etats-Unis, ne songe aujourd’hui qu’à retrouver une
partie de l’aisance perdue. Sa motivation n’est pas égoïste, puisqu’une famille l’attend au pays : sa présence au Mexique n’a d’autre but que de trouver les moyens de faire vivre cette
famille. Opportuniste, Trane l’est assurément : il est venu profiter de la révolution mexicaine pour s’enrichir et fait peu de cas de la cause que lui offre le général Ramirez, ne voyant
aucune objection morale à se servir d’enfants pour faire pression sur les rebelles. La justice ne l’intéresse pas : du moins au début, car en constatant le courage des rebelles au combat il
renonce à s’emparer du trésor. Celui-ci revient aux insurgés. Trane est un homme d’honneur, un ancien colonel sudiste qui a conservé un code de conduite tout militaire. Son opportunisme est un
dévoiement ponctuel, imposé par la ruine qu’a causée la guerre : en cela, il rejoint l’opportunisme de Nina, justifié par la pauvreté et la cause révolutionnaire. Trane fait ainsi bonne
figure face au général Ramirez lors de la scène du pont qui scelle leur alliance : « J’ai votre parole et vous avez la mienne »,
déclare le chef des insurgés.
Erin est évidemment l’opposé de Trane. Son sourire, signe de « fair-play » au début du film (il reconnaît et respecte la bravoure et la force d’un
adversaire, Trane), devient peu à peu une grimace qui ne résiste pas à la haine et à la colère : se sentant trahi par la comtesse, Erin se révèle un homme brutal et sans pitié. Le récit
qu’il fait à Trane de son adoption par le meurtrier de son père, et le meurtre de ce père adoptif commis sans honte, est aussi important que l’alliance scellée entre Trane et Ramirez sur le
pont : elle illustre l’impossibilité d’une entente entre Erin et Trane, l’un étant résolument amoral tandis que l’autre reste attaché à un code de conduite où la parole et la famille ont une
importance fondamentale. C’est toute la différence entre le couple Erin-comtesse et le couple Trane-Nina : le premier ne repose que sur la cupidité et non sur la confiance, tandis que le
second fait le choix inverse.
L’amoralité n’est donc pas absolue dans Vera Cruz, bien au contraire. Le sourire d’Erin, qui illustre à la fois la séduction et la duplicité, contraste avec la gravité de Trane, qui fait preuve d’une assurance moins arrogante précisément parce qu’il conserve un code moral. Sa force cependant est équivalente à celle d’Erin. En choisissant l’un des deux hommes au terme de l’aventure, Aldrich affirme bien une position morale.
Ce qui fait l’originalité de Vera Cruz, toutefois, c’est bien
le spectacle de l’égoïsme et de la duplicité tous azimuts. Ce sont eux qui rendent possibles tous les rebondissements et interdisent de se fier à l’alliance, de toute façon improbable, des deux
protagonistes. Aldrich ne s’appesantit pas sur la méfiance et la noirceur, cependant, mais filme plutôt l’action comme une danse, avec le dynamisme et la légèreté que celle-ci suppose. La scène
mondaine dans le palais de Maximilien apparaît ainsi comme une mise en abyme du film lui-même. La somptuosité du lieu et le luxe déployé font ressortir avec acuité les différences de nature et de
style de vie qui séparent les personnages, aventuriers américains d’un côté, convenances et noblesse européennes de l’autre ; Trane, par son vêtement et son sens des convenances, se pose
déjà en trait d’union entre ces deux univers dissemblables, affirmant son originalité et se posant comme la « troisième voie » : il est le seul à savoir naviguer d’un monde à
l’autre, par conséquent le plus apte à survivre. La compétition de tir à laquelle se livrent Erin, Trane et Maximilien établit l’équivalence des forces mais aussi l’importance de l’esprit comme
recours « palliatif » : Erin et Trane sont de force équivalente, tandis que Maximilien, moins performant, s’en tire par un mot d’esprit qu’il faut rattacher à la ruse dont est
capable son monde ; l’empereur en effet s’est entendu avec le marquis pour se débarrasser des aventuriers sitôt leur mission remplie, et la confiance existant entre les deux hommes et la
comtesse n’est qu’hypocrisie. La manière dont le marquis entraîne la comtesse sur la piste de danse est elle-même signifiante : il s’empare d’elle pour la soustraire aux mains des
aventuriers américains, qu’il voit approcher avec une mine conquérante. Les personnages ne feront pas autre chose durant le trajet vers Vera Cruz que danser les uns avec les autres, changeant de
partenaire au gré des alliances fugaces : Erin-Trane, marquis-comtesse, Erin-comtesse, Trane-Nina, Trane-Ramirez, l’intrigue progresse et rebondit par alliances et par couples, jusqu’au duel
final entre Erin et Trane, prélude à la marche du survivant vers la femme qui lui correspond.
Thierry LE PEUT
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