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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 09:42

"UN ETE BRUTAL D'AMOUR ET DE FUREUR" (1)

(1) Tu, mio, Rivages poche, 2000, p. 106.

 

DE LUCA - Tu, mioTu, mio, publié en 1998, contient des motifs annonciateurs de Le Tort du soldat, publié en 2012. La guerre, le génocide, l’après, le yiddish, le secret et la culpabilité. A première vue, c’est un roman de l’été où tout bascule : un adolescent en vacances sur une île, les sorties avec les amis, l’amour, mais aussi la relation privilégiée avec un vieux pêcheur qui a connu la guerre, et avec une jeune fille qui porte un lourd secret.

Les « passages obligés » de ce classique de l’été d’enfance, Erri De Luca les subordonne à une tension qui oriente tout le roman vers sa fin. C’est la tension de la réponse. Le jeune narrateur est un adolescent plutôt solitaire qui partage les soirées d’un groupe d’amis plus âgés que lui sans vraiment faire partie du groupe. Il est là, il observe, mais on lui parle peu, et lui-même se plaît à regarder. Quand il en a assez vu et entendu, il se lève et s’en va sans même dire au revoir. L’une des filles du groupe, pourtant, commence à faire attention à lui ; mais ce n’est pas pour nous offrir un récit de premier amour. Il y a de ça, certainement, et là encore Erri De Luca sacrifie à des situations déjà vues ailleurs. Simplement, il les habite à sa manière, en regardant au-delà. Cet au-delà, Nicola y a aussi sa part. Nicola le pêcheur, qui parle peu lui aussi, mais que le narrateur réussit parfois à faire parler de la guerre. Dans cette île de la mer Tyrrhénienne où déambulent des Américains qui ne sont jamais repartis après la Libération, mais aussi des touristes allemands, la guerre reste présente. Elle l’est, aussi, dans les souvenirs de Nicola. Il a connu la honte d’être un soldat au service du fasciste et de la machine à tuer nazie. S’il évite les touristes allemands, ce n’est pas par haine, car il sait que la haine est une illusion qui disparaît quand l’autre a cessé d’être l’ennemi. C’est qu’il éprouve un malaise à se retrouver dans une proximité qui lui rappelle la guerre et les sentiments qu’elle fait remonter en lui.

La jeune fille, Caia, et le pêcheur, Nicola, sont les deux forces qui encadrent le narrateur. Sa curiosité à l’égard de la guerre trouve en Caia un écho inattendu. C’est le mystère de Caia qui fait pressentir au narrateur ce qu’est l’amour. « C’est ainsi qu’on tombe amoureux, en cherchant dans la personne aimée le point qu’elle n’a jamais révélé, qu’elle offre en don uniquement à celui qui interroge, qui écoute avec amour. » (Rivages poche, 2000, p. 30) Le secret de Caia, le narrateur sera seul à le connaître, après l’avoir désiré. C’est ce secret qui l’attire, non l’attention exclusive de Caia, qu’il voit sans jalousie au bras d’autres garçons durant l’été. Mais c’est aussi ce qu’il cherche en Nicola, et ce qui sommeille en chacun de ces deux êtres est lié par la guerre, lié à une douleur tue. L’amour adolescent n’est ici qu’une surface, un leurre, et le temps passé par le narrateur à pêcher avec Nicola et avec son oncle est la traduction factuelle de sa tension vers une vérité qu’il aspire à saisir. Le roman est le récit de cette tension, la révélation progressive d’une vérité qui se cristallise en un mot : réponse.

Le narrateur cherche auprès de Nicola des réponses à sa curiosité. Il cherche auprès de Caia une réponse à un besoin d’agir qui se dessine en lui, de plus en plus clair. D’agir pour répondre. Mais répondre à quoi ? Au silence, d’abord. « J’étais la seule personne que ces histoires intéressaient. Après la guerre, les vivants avaient durci leur silence, un cal sur la peau morte de la guerre. Ils voulaient habiter un monde nouveau. » (Rivages poche, 2000, p. 22) Les parents du narrateur ont connu la guerre et ils n’en parlent pas. La voix du père se livrera à la fin du roman, ajoutant à celle de Nicola une autre forme de culpabilité. On entendra, aussi, celles de touristes allemands convoqués dans une scène violente – d’une violence essentiellement intérieure, comme tout ce qui se déroule dans le roman. De cette scène surgira la fièvre d’agir qui mènera au dénouement.

Ce n’est pas l’acte, cependant, qui compte le plus dans Tu, mio. C’est le chemin qui y mène. Et la beauté du récit d’Erri De Luca est la rencontre de l’Histoire avec les sentiments, mêlés dans la confusion de la sensibilité adolescente exprimée à la première personne. L’amour qu’éprouve le narrateur pour Caia – Haia, Haiele, « la vie » - s’inscrit dans le même mouvement de fond qui embrasse la guerre et ses lendemains, le silence qui n’est pas apaisement mais étouffement. En cherchant à comprendre ce qui l’attire et le « possède » chez Caia, le narrateur cherche aussi à embrasser une douleur qui n’est pas la sienne mais qui, pourtant, lui a été transmise par ses parents, par la parole contenue de Nicola et par tous ces vivants silencieux qui « n’en parlent pas » mais vivent, malgré tout, dans le sillage douloureux du passé.

Comment réagir à ce silence ? Comment saisir cet héritage, comment y répondre ? Ces questions ont été posées directement par nombre d’écrivains, les survivants d’abord, les héritiers ensuite. Tu, mio n’est pas un témoignage ou un livre de réflexions, c’est un récit porté par la voix de l’adolescent et ancré dans l’émotion de la vie. Un moment hors du temps et de l’espace, celui d’un été sur une île, dans une période où l’à-venir cherche à se détacher du passé. On songe parfois à Mishima, Le Tumulte des flots, mais la plume d’Erri De Luca est plus éthérée, plus accrochée au mouvement intérieur qui crée entre les personnages des liens plus forts que leurs actes. Si l’amour adolescent n’est pas, en tant qu’incident estival, l’élément central du récit, c’est tout de même l’amour qui en occupe le cœur. L’amour en tant que communion, même imparfaite, fondée sur la compréhension de deux êtres, sur la capacité à entendre la voix intérieure qui souvent se tait. Le lien qui se crée entre le narrateur et Caia est un lien qui dépasse leurs deux individualités pour plonger dans l’intimité profonde de la jeune fille, son rapport à son père et à une douleur tue. C’est une relation qui touche au fantastique par sa façon d’invoquer la voix des morts et de suggérer leur présence dans les vivants. Les gestes du narrateur deviennent pour la jeune fille les vecteurs d’une communication par delà la mort. Le narrateur de Tu, mio est, de fait, le véhicule de sentiments et de pensées dont l’enjeu dépasse largement sa personne. Mais cela n’empêche pas le roman d’être, aussi, une belle histoire d’amour.

Le mot de la fin à l’auteur : « Je mesurais seulement ma chance d’être pour elle un point de jonction avec son enfance. » (Rivages poche, 2000, p. 91-92)

Thierry LE PEUT

 

TU, MIO, de Erri De Luca

1998 - Payot & Rivages, 1998 - Rivages poche, 2000

traduit de l'italien par Danièle Valin

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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