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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 11:04

track-of-the-cat 1La peur tapie dans l'ombre

Track of the Cat (jamais doublé en français, semble-t-il) est un western atypique car plus psychologique que « mythologique ». Les grands espaces ici sont ceux d’un pays enneigé, à la fin du XIXe siècle voire au début du XXe (la date de 1896 apparaît dans la dédicace d’un livre de poèmes de Yeats). Les personnages forment un groupe isolé du monde, un noyau familial étendu rassemblé dans une ferme : la mère, le père, les trois fils, la fille et la fiancée du plus jeune des fils. Le nœud du drame est constitué des relations au sein de ce noyau. Le félin du titre, que l’on ne verra jamais, a une valeur avant tout métaphorique : il est le non-dit, l’inconscient que traquent les personnages et / ou dont ils ont peur.

Tout commence par un vieil Indien, Joe Sam, qui marche dans la neige pour aller réveiller les fils Bridges. Arthur, Harold et Curt. L’Indien annonce que le félin a encore attaqué le troupeau. Il faut sortir dans la nuit et la neige pour aller se rendre compte, et traquer l’animal. Les trois frères se lèvent, s’habillent, s’assoient autour de la table familiale où leur mère leur sert un petit déjeuner tandis que retentissent les rires cristallins de femmes, dans une autre pièce. C’est par le dialogue que se dévoilent les rapports entre les trois garçons et leur mère, mais aussi avec les membres encore invisibles de la famille. On comprend que Curt est le tyran de la famille, celui qui travaille le plus, peut-être, mais surtout celui qui impose ses choix et sa manière de voir aux deux autres. La mère ne semble pas commode non plus. Arthur sert de contrepoids à Curt, dont il questionne les choix et qu’il essaie d’influencer, notamment sur la question du mariage du plus jeune, Harold. Ce dernier ne parle pas. Il semble totalement inhibé face aux autres membres de la famille. Il vient d’amener dans la maison Gwen Williams, la fille d’un fermier voisin, dont il est amoureux et qu’il compte épouser. Mais la question de leur subsistance n’est pas réglée. Arthur considère qu’il a droit à sa part du pécule familial, mais Curt, sans l’exprimer aussi directement, s’y oppose ; il conteste la maturité de son jeune frère et sa capacité à contenter une vraie femme, ce qu’est Gwen. La mère, d’ailleurs, ne paraît pas favorable non plus à ce mariage ; elle voit l’intrusion de la fille comme une menace pour sa famille. Ou pour elle-même. Car la mère, de toute évidence, règne elle aussi sur son petit monde, et l’on découvre bientôt qu’elle entend régenter les choix de sa famille. Le père, lui, se montre bientôt ; c’est un bon vivant, un vieillard de 71 ans tout émoustillé par la présence sous son toit de « la nouvelle », pour laquelle il entend se faire beau. Mais, réduit à la situation de minorité raillée, il ne se déplace pas sans sa bouteille de whisky, et son rôle est celui du trublion en vérité soumis à la dictature de sa femme et de Curt.

track-of-the-cat 8Telle est la situation qui se révèle dans les premières minutes du film. L’action se limite pour l’instant au réveil des frères, mais une sourde menace pèse sur cette famille : matérialisée par le félin qui s’attaque au troupeau, elle provient en fait de Curt et de sa mère. C’est autour de cette menace que se bâtit tout le film. Pendant que Curt et Arthur sortent à la recherche de l’animal, les relations continuent de se révéler entre les autres membres de la famille. Le non-dit s’impose bientôt avec évidence ; il s’agit d’une tension sexuelle entre Curt et Gwen : puisqu’elle est femme, c’est un homme comme Curt qui lui conviendrait, non un enfant tel que Harold. Bien qu’elle ne le formule pas, la mère pense manifestement ainsi, encore qu’elle préférerait, sans doute, garder pour elle ses trois fils sans avoir à souffrir la présence d’une autre femme. Le nœud de cette famille est ainsi de nature incestueuse. Il génère une tension qui ne demande qu’à s’exprimer. Et qui devra bien être résolue.

Les péripéties sont minimales et servent à révéler et attiser cette tension, que le début du film a dévoilée mais qui existe depuis longtemps. La mort d’Arthur, attaqué par le félin, fait disparaître le contrepoids à la toute puissance de Curt et révèle en même temps l’emprise de la mère sur le reste de la famille. Grace, la fille, est au bord de la crise nerveuse, épuisée par le petit drame familial. L’alcool délie la langue du père, mais celui-ci, incapable d’agir, est cantonné dans la provocation verbale par laquelle il résout son impuissance. Bientôt, il accuse sa femme d’avoir toujours été froide, aussi froide que le pays enneigé dont ils sont tous prisonniers. Le décor, comme le félin tapi quelque part, est une métaphore. C’est aussi pourquoi l’arrivée de Gwen représente un espoir : la possibilité d’introduire de la chaleur dans la maison, de desserrer la main silencieuse de Ma Bridges et de Curt. Cet espoir, ce n’est pas Harold qui l’exprime, car il demeure silencieux en dépit des boutades du frère et des silences de la mère, aussi humiliants les uns que les autres. Prise dans cette gangue puissante, Gwen essaie d’éveiller l’homme en Harold, avec bien des difficultés.

 

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L’absence de Curt pendant la plus grande partie du film est à rapprocher de celle du félin, redouté en dépit de l’incapacité à le voir. Curt, en effet, est sur les traces de l’animal durant les trois quarts du métrage. Pourtant, il demeure irréductiblement présent dans la maison, à travers la tyrannie qu’il fait régner sur les esprits. Nulle violence cependant dans cette tyrannie ; sûr de lui, il n’a jamais haussé le ton ni levé la main. Il se contente d’humilier par le verbe, d’intimider par le regard, tout en restant sûr de son fait. Puis il disparaît, et tous continuent de réagir à sa présence invisible : la soumission de Harold, la révolte de Grace, l’impuissance de Pa Bridges tiennent autant à la présence invisible de Curt qu’à la présence silencieuse de Ma.

Bien que le récit soit concentré sur la maison et sur ces ressorts psychologiques, le cadre y a une grande importance. Les nombreux déplacements des personnages d’un bâtiment de la ferme à l’autre imposent le décor froid et sombre – la lumière a autant de mal à pénétrer ici que la chaleur – du ranch, tandis que les échappées dans les grands espaces enneigés, à la suite de Curt, montrent qu’il n’y a justement aucune évasion possible car tout est neige et solitude aussi loin que portent les pas. L’image de la ferme, filmée de loin, dans ce paysage de neige, pourrait être l’un de ces chromos ravissants qui exprime la chaleur d’un foyer au cœur de l’hiver ; c’est plutôt, ici, l’isolement qu’elle exprime.

 

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Le film repose alors sur plusieurs enjeux. La traque de l’animal en est un, qui en contient un autre : le retour – ou non – de Curt. Les rapports de force au sein de la famille en sont un autre. Curt absent, les autres membres de la famille sont-ils capables de contester le pouvoir de Ma Bridges, qui repose essentiellement sur la présence de Curt, dont la tyrannie continue de s’exercer sur les esprits alors même qu’il est ailleurs ? Le motif du retour de l’animal prédateur épouse la même menace que celle du retour de Curt. Tant que cette menace n’est pas résolue, la peur demeure.

Dans ce huis clos psychologique, la présence de Robert Mitchum en Curt fait merveille, mais tout autant celle de Beulah Bondi en Ma Bridges et de Philip Tonge en Pa. Tab Hunter campe quant à lui un Harold au corps puissant mais à l’esprit complètement soumis, face à une Diana Lynn contrainte à un relatif silence mais dont émane la chaleur et la fougue dont les Bridges ont besoin. Teresa Wright confère quant à elle à Grace Bridges la force d’une révolte contrariée qui possède encore l’énergie de se dresser contre la tyrannie maternelle et fraternelle – mais ne le pourra pas éternellement si elle ne trouve pas d’alliés.

 

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Western des confins, Track of the Cat regarde vers l’intérieur de ses personnages plutôt que vers l’extérieur des grands espaces consubstantiels au western « classique ». De là un caractère envoûtant qui s’accommode très bien d’une pincée de fantastique, prise en charge par la figure invisible du félin et celle du vieil Indien, Joe Sam, sorte de coryphée presque toujours silencieux dont le moindre mot prend, du coup, une résonance particulière. Tourné en couleurs, le film tire également un grand parti de celles-ci, pas seulement en opposant la blancheur de la neige au reste de l’environnement mais aussi, au sein même de la ferme, en dessinant des zones de froideur et de chaleur qui s’affrontent dans un combat incertain.

Thierry LE PEUT

       

TRACK OF THE CAT de William A. Wellman

Paramount, 1954

Scénario d’A. I. Bezzerides, d’après le roman de Walter Van Tilburg Clark

 

A lire : 

la critique d'Erick Maurel sur dvdclassik.com

des avis divers ET des photos géniales sur le forum westernmovies

 

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