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15 novembre 2014 6 15 /11 /novembre /2014 19:40

THIEF (LE SOLITAIRE), aka VIOLENT STREETS, de Michael Mann

United Artists, 1980

 

Mann - Thief 2

 

Condamné à la nuit

Mann - Thief 5Thief (Le Solitaire)est le premier long métrage de Michael Mann, qui a réalisé auparavant le téléfilm Comme un homme libre dans la prison de Folsom. Mann avait effectué des recherches poussées à la prison de Folsom pour le documentaire Aucune bête aussi féroce, et John Santucci, le cambrioleur real life qui a inspiré en partie le personnage de Frank dans Thief (Le Solitaire), est à l’affiche du film dans le rôle d’un flic ripou (tandis que l’ex-flic de Chicago Dennis Farina, qui sera Jack Crawford dans Manhunter (Le Sixième sens) et Mike Torello dans la série Crime Story, joue le rôle d’un tueur). Ces quelques remarques pour souligner la parenté de ces travaux « de jeunesse », par lesquels Mann crée une véritable « famille » qui sera impliquée dans les deux séries Miami Vice et Crime Story (où l’on retrouve Farina, Santucci et nombre d’acteurs et de collaborateurs à l’œuvre dans les premiers films, tels que Mel Bourne, Dov Hoenig, Bonnie Timmerman, Robert Rutledge, Richard Brams côté coulisses et Kim Greist, Michael Talbott, Willie Nelson ou Stephen Lang côté acting). Thief inaugure aussi la collaboration de Mann avec le groupe Tangerine Dream, qui signera la partition de (The Keep) La Forteresse Noire et que Mann aurait voulu avoir sur Miami Vice (il demandera au compositeur Jan Hammer de composer un score sous influence Tangerine Dream).

James Caan incarne Frank, un cambrioleur « professionnel » qui a passé à la prison de Joliet quinze années de sa vie, de l’adolescence à l’âge de 30 ans. Ses casses lui permettent de mener une belle vie en toute discrétion. Propriétaire d’une entreprise de vente de voitures d’occasion et d’un bar, il fait une cour succincte à Jessie, une femme qui lui plaît, en lui expliquant qu’il n’a pas de temps pour les finesses. Elle a envie d’être avec lui, il a envie d’elle, c’est suffisant. Au terme d’une longue séquence de conversation devant la baie vitrée d’un diner, qui préfigure la réunion de De Niro et Pacino dans Heat (une idée soufflée par Chuck Adamson, ex-flic de Chicago, collègue de Dennis Farina et co-créateur de Crime Story, également acteur dans Thief), Jessie accepte de partager la vie de Caan. C’est une séquence poignante, à la fois captivante et distanciée, au cours de laquelle Caan raconte la vie de Frank en prison et explique pourquoi il n’a pas la patience de regarder la vie se dérouler devant ses yeux, pourquoi il doit la prendre à bras le corps, parce que tout va très vite. C’est ainsi que Mann conduit lui-même le film, non, dira-t-il dans le livre de F. X. Feeney, parce qu’il est lui-même ainsi mais parce qu’il est attiré par les hommes qui « ont une attitude très agressive vis-à-vis de ce qu’ils font dans la vie » (Michael Mann par F. X. Feeney, Taschen, 2006, p. 9).

L’agressivité de Frank est celle d’un homme qui a appris la vie en prison, qui s’est formé en marge de la société, en marge de tout ce qui définit une époque. Ses valeurs sont simples, « bourgeoises » comme le dit Mann : il veut de l’argent, une famille, une belle maison. Le rêve américain, en somme. Comme il a fait son éducation en prison, il ignore comment courtiser une femme, et cela ne l’intéresse pas : il veut aller droit au but, droit à la vie de famille. Il aborde de la même manière l’incapacité de Jessie à avoir un enfant : une adoption lui va très bien. Son rapport direct à la vie se heurte pourtant à la réalité ; bien vite, il perd son calme devant l’assistante sociale qui lui pose des questions dans la perspective d’une adoption, et il finit par l’insulter. La solution viendra alors du monde « invisible », de la marge, sous la forme d’une proposition de son « patron », qui lui permet d’adopter très facilement, hors du circuit légal.

 

Mann - Thief 12


Tout le film se situe dans cette marge. Frank est de presque toutes les scènes, depuis le premier plan – où il perce un coffre-fort – jusqu’au dernier. Même les flics appartiennent à la marge puisqu’ils sont ripoux et ne traquent Frank que pour avoir leur part du magot que, ils en sont persuadés, il est sur le point de rafler. Ce parti pris épouse la vision du monde de Frank, qui ne pense pas en termes de lois dans un cadre prédéfini par la société, mais suit ses propres codes, ses propres rêves. Lorsqu’il parle de ceux-ci à Jessie, dans le diner, il lui met dans les mains une carte toute pliée qu’il garde toujours sur lui, un collage réalisé en prison qui résume, à partir de photos découpées dans des magazines ou ailleurs, sa vision de son avenir. Maison, voiture, enfants – toutes choses qui semblent sortir d’un numéro de Life ouvert au bas de la carte -, le tout marqué par la mort (un empilement de crânes et un cimetière) et un mentor (Willie Nelson, qui joue le vieil Okla, père de substitution de Frank en prison, et dont le visage se découpe sur un fond bleu). La « véritable » enfance de Frank, c’est peut-être cette tête de femme dont on a découpé le visage, et le buste d’un homme jeune qui surmonte l’une des pierres tombales du cimetière.

On songe à des films de gangster tels que Little Caesar et Scarface (celui de De Palma), mais Thief est un film de casse, et un film ancré dans la ville, comme le seront les futurs polars de Mann. Le réalisateur la filme non pas comme un décor plat mais comme un élément essentiel du cadre, un espace en trois dimensions (c’est ce qu’il a demandé à son chef opérateur) où les lumières et leurs reflets tracent des perspectives dans le noir. La manière dont Frank traverse la nuit en voiture est à l’image de la façon dont il traverse la vie, comme dans un tunnel. Les lumières de la ville sont présentes tout au long de la séquence du diner, elles se dessinent derrière Frank et Barry lorsqu’ils pénètrent par le toit dans l’immeuble de leur second casse, à L.A. Lorsque le film se déroule en plein jour, c’est pour montrer la réussite sociale visible de Frank, son entreprise, sa belle maison – tout ce qu’il détruira avant le finale, une fois qu’il aura compris qu’il s’est bercé d’illusions.

 

Mann - Thief 7


Si les scènes de famille ne sont pas toujours les plus réussies, elles sont nécessaires à l’armature du film. Comme pour Will Graham, le profiler de Manhunter (Le Sixième sens), la famille est un havre, un lieu de paix – mais, à la différence de Graham, Frank n’en jouit que « par erreur », durant un temps limité. La réalisation de ses rêves est suspendue à la menace d’un retour au réel qui se joue entre gangsters et flics ripoux et qui pèse sur le personnage comme une lourde fatalité. Le sort d’Okla est une sorte d’avertissement : il n’est libéré de prison que pour mourir avant d’avoir pu en profiter. Il en est sorti, certes, mais Frank n’aura pas eu le temps d’en jouir. Les séquences de casse apparaissent comme des parenthèses magiques dans le film : elles représentent les moments où Frank fait ce qu’il sait faire, joue ses « tours de magie », selon sa propre expression, des moments hors du temps, déconnectés de tout rapport au bien ou au mal – un dialogue avec le « boss », Leo, nous apprend d’ailleurs la relativité des pertes essuyées par les victimes des casses, ceux-ci étant parfois complices des voleurs pour toucher l’assurance. Flics ripoux, propriétaires eux-mêmes corrompus : l’environnement de Frank montre surtout des gens auxquels on n’a aucune raison de s’identifier, comme si le film évacuait purement et simplement la question du crime. Mais c’est, aussi, un environnement peu rassurant, impersonnel, qui affecte la peinture de la vie « normale » de Frank. C’est une normalité surfaite, plate comme la carte montrée à Jessie. Une illusion.

 

Mann - Thief 9


Comme Manhunter, Thief est un film tendu. Toute l’action est tournée vers le dénouement, et les quelques moments de violence qui ponctuent l’histoire sont l’annonce du déchaînement qui survient à la fin. La violence est la réalité la plus prégnante de la vie de Frank, dès le départ. Elle est d’ailleurs présente, aussi, dans la façon dont il « fait la cour » à Jessie, en l’entraînant de force dans sa voiture pour la conduire au diner. Quels que soient les efforts faits par Frank pour s’acheter l’existence dont il rêve, et à laquelle il estime avoir droit, le tunnel qu’il longe le conduit à la violence. Mann filme celle-ci comme une apothéose mi-rock mi-silencieuse, où les corps propulsés par les déflagrations sont filmés au ralenti. Le même procédé sera repris dans Manhunter. Si la question du bien et du mal n’est pas posée par le film, l’acte final de Frank apparaît malgré tout comme un acte de justice, perpétré entre gangsters. Une justice amère, désenchantée et expéditive. Mais justice quand même.

Thierry LE PEUT

 

Mann - Thief 8 

 

 

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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