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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 16:02

TAMANGO, de Prosper Mérimée

1829

 

tamango 1  tamango 2  tamango 3

 

Structure de la nouvelle :

 

Présentation du Capitaine Ledoux et de ses idées pour « améliorer » le trafic des Nègres. – Départ de L’Espérance et tractations avec Tamango, vendeur d’esclaves, qui dans un moment de colère et d’ivresse donne l’une de ses femmes à Ledoux. – Réveil de Tamango qui nage jusqu’à L’Espérance et réclame son épouse ; il est maîtrisé et jeté à fond de cale, avec les esclaves. – Influence de Tamango sur sa femme Ayché et sur les esclaves ; Ayché lui procure une lime ; il organise la révolte. – La révolte. – Incapacité de Tamango à diriger le navire ; les mâts sont brisés, le navire dérive. – Tamango propose de regagner la terre sur une chaloupe et un canot. La chaloupe coule. Tamango et Ayché regagnent L’Espérance. - Ils dépérissent, Ayché meurt. – Tamango est recueilli par un navire anglais, La Bellone, et amené en Angleterre où, libéré, il travaille pour le gouvernement. Il meurt des suites de l’excès de rhum et de tafia (eau de vie de canne à sucre).

 

***

 

Réquisitoire ou récit d’aventure ? Mérimée ne met pas en accusation à travers cette nouvelle mais son ironie s’exerce incontestablement contre les Européens dont la civilisation est délestée de ses atours trompeurs par les coups de plume de l’auteur. Le sort de Tamango, l’esclave révolté ensuite « adopté » par l’Angleterre, est à lui seul suffisamment parlant : quelle meilleure illustration de l’européanisation du personnage que sa fin pitoyable sous l’effet du rhum et de l’eau de vie ? La nouvelle s’ouvre sur le portrait du capitaine Ledoux, dont le nom est formé par antiphrase, comme le sera celui de son navire négrier, L’Espérance. Mérimée n’en détaille pas moins les idées de ce capitaine pour humaniser, selon lui, tout en le rentabilisant, le transport des Nègres : ne pas se contenter d’aligner deux rangs d’esclaves contre les bords du navire mais remplir aussi l’allée centrale séparant ces deux rangs, en y couchant des esclaves perpendiculairement à leurs compagnons, non sans avoir fait réduire la hauteur de l’entrepont car, après tout, les esclaves n’ont pas besoin de se lever, voilà l’idée de génie de ce navigateur que la fin de la guerre a mis au « chômage technique » et qui s’est recyclé dans le trafic d’êtres humains. La fierté de lui-même est constamment sensible dans ce personnage qui se veut haut en couleurs, pratique volontiers le trait d’esprit et n’entend pas se laisser détrousser par les marchands d’esclaves de la côte africaine, aux prétentions commerciales démesurées. Mais l’est tout autant l’ironie sans appel avec laquelle Mérimée le regarde et qui juge d’un trait sévère l’ensemble des semblables de Ledoux. Ayant nommé son personnage par antiphrase, Mérimée pratique lui-même cette figure de style en décrivant l’attitude et les paroles de Ledoux, sans que le lecteur soit dupe un instant de l’apparente indifférence du narrateur.

Face à Ledoux se dresse Tamango, « guerrier fameux et vendeur d’hommes ». L’expression résume d’emblée le personnage, dont la puissance apparaît dans sa prodigieuse force physique autant que dans son influence sur les Africains, ceux qu’il gouverne dans son village comme ceux qu’il a vendus au négrier français, auxquels il se retrouve mêlé quand il est à son tour embarqué comme esclave, et qu’il pousse ensuite à la révolte avant de les conduire à la mort, sans jamais perdre la superbe majesté qui fait de lui un meneur d’hommes. Il faut le voir, après le massacre de tous les Blancs du navire, tendant négligemment la main à baiser à son épouse agenouillée, lui-même s’appuyant sur le sabre encore rouge du sang du capitaine. Mérimée décrit ainsi plusieurs scènes faites pour l’illustration et qui rendent hommage à la puissance de ce personnage dont le destin pourrait servir d’exemple à une théorie de la vanité du pouvoir.

Mérimée a beau faire de Tamango un personnage mémorable, il ne le glorifie pas pour autant. Bien que la nouvelle s’appuie sur les figures ennemies de Ledoux et de Tamango, mettant en scène avec un indéniable sens du drame leur affrontement ultime au corps à corps, Mérimée n’a pas le mauvais goût du manichéisme. Le capitaine du négrier n’est certes pas sympathique, et sa mort apparaît comme le juste châtiment de son « crime contre l’humanité », d’autant plus condamnable qu’il est commis avec une totale bonne conscience. Mais Tamango, si orgueilleux qu’il soit, n’en est pas pour autant un personnage entièrement noble. Guerrier certes, mais vendeur d’hommes avant toute chose. C’est dans cette fonction qu’il apparaît d’abord, et on le voit abattre sans façon un esclave pour persuader le capitaine Ledoux de lui prendre ceux qui lui restent sur les bras, qui plus est la mère de trois enfants que vient d’accepter le capitaine. Tamango sait être cruel et ne s’embarrasse pas d’humanité. Pourtant, on ne peut ignorer le sentiment qui le pousse ensuite à se jeter lui-même entre les mains des trafiquants d’hommes : le désir de reprendre son épouse, qu’il a cédée au capitaine dans un moment d’ivresse. Outre son attachement à sa femme Ayché, cet acte insensé, qui fait de lui un esclave, révèle le code d’honneur du guerrier, qui ne conçoit pas un instant l’absence d’honneur des Européens qu’il a en face de lui. Car Tamango se croit honnête et n’imagine pas que les Blancs puissent tirer profit d’une situation basée sur un malentendu. Se voyant comme leur égal, impliqué avec eux dans une relation commerciale, il n’envisage pas le danger qui pèse sur sa propre personne, que Mérimée a rendu limpide en revanche dans l’esprit de son lecteur, en faisant dire par Ledoux à son second, au moment de sa rencontre avec Tamango : « Voilà un gaillard que je vendrais au moins mille écus, rendu sain et sans avaries à La Martinique. »

Ledoux comme Tamango sont en accord avec eux-mêmes, sûrs de leur bon droit, en adéquation parfaite avec leur rôle. Chacun en découvre tour à tour les limites en se heurtant à la résistance – et, de son point de vue, à la félonie – de l’autre. Et de même que la mort sanctionne la vanité du capitaine blanc, de même la déchéance sanctionne celle du chef noir : ayant mené les esclaves à la révolte, Tamango sait bien qu’il n’a aucun moyen de les ramener au pays. Les superstitions naïves et l’ignorance des Africains sont alors mises en contraste avec la supériorité technique des Blancs civilisés. Une fois arrachés à leur terre, les Noirs sont perdus, la révolte conduit à la mort. Par ce constat, le récit s’élève au-dessus du sort des révoltés et révèle l’incommensurable tragédie que représente la traite négrière. Il dénonce aussi l’inhumanité des rapports entre les peuples, fussent-ils blancs et civilisés de la même manière : car la vie des négriers massacrés par les esclaves n’a pas davantage de prix aux yeux de leurs ennemis anglais que la vie des Nègres n’en avait aux yeux du capitaine Ledoux. Cette violence des hommes envers les hommes frappe les justes comme les coupables, tel cet interprète que Mérimée qualifie d’« homme humain » parce qu’il montre de la compassion envers les esclaves, mais qui n’en finit pas moins déchiqueté et jeté à la mer avec ses compagnons blancs lorsque la fureur de la révolte s’empare des malheureux prisonniers.

Tamango tire le meilleur parti d’un cadre restreint qui concentre l’action et accentue la force dramatique du récit. Si L’Espérance fait une escale sur les côtes d’Afrique et si Tamango achève sa vie sur le sol anglais, l’essentiel de la nouvelle se déroule néanmoins sur le navire lui-même, habitacle cerné par l’océan indifférent où s’expriment et s’affrontent les émotions des hommes. Si elle eut moins de succès en son temps que d’autres nouvelles de Mérimée, la faute sans doute à son sujet, Tamango s’est imposée depuis comme l’une des pièces maîtresses de l’œuvre de l’écrivain, construite avec rigueur, fondée sur des personnages forts et d’une portée morale exemplaire.

Thierry LE PEUT

 

 

tamango - négrier 1 

tamango - film de john berry-1958

Tamango fut adapté en film en 1958, par John Berry

en co-production franco-italienne avec Curd Jurgens et Dorothy Dandrige.

 

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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