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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 15:20

 

SUR LA ROUTE (LE ROULEAU ORIGINAL) de Jack Kerouac

Folio n°5388, mars 2012

 

Kerouac - sur la routeLa nuit américaine

Longtemps Sur la route de Kerouac a été pour moi un « mythe » - comme le sont les choses que l’on n’a pas encore vues de près, et qui conservent cette aura de « ce dont on entend parler comme de quelque chose d’important, voire d’essentiel ». Un pan de la culture américaine, devenu pan de la culture littéraire universelle. Enfin le jour vint où je lus ce « monument ». Et où le mythe s’effaça au profit de la connaissance.

Sur la route a été publié en 1957 mais écrit à la fin des années 1940. Devenu une œuvre-manifeste de la génération des années 1950, il parle donc, originellement, de celle des années 1940. Il fallut toute une décennie en effet pour que Kerouac voie enfin son œuvre publiée, après l’oubli et des négociations sans fin. C’est que le roman embarrassait les éditeurs par sa forme, inédite, autant que par son contenu, de nature à choquer ou à amener une multitude de soucis juridiques. Kerouac en effet y raconte ses propres virées à travers les Etats-Unis, qu’il traverse plusieurs fois d’est en ouest, et finalement du nord au sud, avec certains de ses amis. Ceux-ci sont cités nommément et l’on craignait, alors, qu’ils n’engagent des poursuites après la publication du livre, car Kerouac y aborde librement leur vie et leurs mœurs, « révélant » l’homosexualité de certains d’entre eux ou leur recours aux drogues. La forme, elle, inquiète parce qu’elle s’affranchit de l’organisation habituelle : tout le roman n’est constitué que d’un seul paragraphe, un immense bloc tapé sur un long rouleau de papier. Pour l’auteur, l’histoire ne pouvait être racontée qu’ainsi, en un tout organique où les événements, les paroles, les évocations des paysages et des personnes se mêlent pour former un ensemble indissociable, du premier au dernier mot. Ce « rouleau original » (original scroll) ne sera publié qu’en 2007, la version de 1957 ayant été retravaillée par l’auteur pour satisfaire aux demandes des éditeurs. C’est donc une version expurgée et reformatée qui a fait connaître Kerouac, dont les personnages, aujourd’hui clairement identifiés et désignés par leur vrai nom dans le rouleau original, étaient affligés de pseudonymes. Avec la publication du rouleau original, Dean Carmody redevient donc Neal Cassady.

Cette gestation contrariée fait partie aujourd’hui de la légende et Sur la route est l’une des œuvres cultes de la beat generation, expression qui mêle les deux sens principaux de beat, celui de « vagabond » (à l’origine, le beat est le voyageur clandestin qui monte dans les wagons des trains) et celui de « rythme spontané », le beat du joueur de jazz, ce rythme intérieur qui se ressent plus qu’il ne se définit, et que Sur la route désigne parfois par le it (« ça ») ou la pulse (la pulsation) – encore que chacun de ces termes possède sa spécificité. Le beat, le pulse, c’est ce que recherchent les personnages du roman au fil de leurs odyssées dans la « nuit américaine », d’un bout à l’autre du continent américain. Car le cadre de Sur la route, c’est cette « nuit » qui revient sans arrêt sous la plume de Kerouac, même lorsque les événements ne se déroulent pas effectivement de nuit. Nuit américaine, nuit mystérieuse, dans laquelle se croisent, se rencontrent, se téléscopent les figures des individus qui composent l’Amérique, ce « continent gémissant ». C’est de cette Amérique que Qsur la route est le portrait, et pour la saisir il faut le parcourir dans tous les sens, ce continent, en ligne droite et à toute vitesse, ou au fil de détours volontaires ou involontaires. Le voyageur tantôt est mu par un objectif, la destination à atteindre, et vers laquelle il file le nez sur le volant et le pied au plancher, tantôt se fait vagabond, égaré, sans le sou. Son histoire, qui croise toutes celles de ses rencontres, qu’il entend et par lesquelles il se laisse pénétrer parfois jusqu’à l’extase, c’est celle du pays lui-même, celle du continent qui n’en finit pas de gémir, et c’est cela la nuit américaine. Ce sont les voix de tous ces gens, ceux qu’on ne voit pas, près desquels on passe sans les regarder, les oubliés de l’Amérique, les laissés pour compte, ceux qui mettent leur souffle à jouer du saxo dans les rues de la Nouvelle Orléans ou les bars de San Francisco, ceux qui travaillent tout le jour dans les champs de Californie et retournent le soir dans leurs cabanes faites de rien, d’où l’on entend les voix des pères et les cris des enfants, les Noirs, les Mexicains, les clodos, les putes, les drogués, les paumés, et parmi eux les voyageurs, ceux qui font du stop sur la route, pour aller plus loin, toujours plus loin, vers la frontière et au-delà, jusqu’à atteindre la destination ultime. La musique est omniprésente dans cette odyssée plurielle, renouvelée à quatre reprises, chacun des quatre livres du roman étant le récit d’un voyage, et même le cinquième, qui se resserre sur quelques pages seulement. C’est le bop, le be-bop, le jazz, le mambo, la musique de la nuit, celle qui révèle les gens.

Sur la route est le récit de ces voyages et le portrait de cette Amérique de la nuit, mais c’est aussi, c’est en même temps, l’histoire de personnages qui veulent vivre, qui sous leurs dehors de folie, de sans-gêne (on n’hésite pas à s’inviter chez les « amis », à vider leurs glacières, à amener qui on veut, à discuter jusqu’au bout de la nuit dans le désordre et le bruit), d’insouciance poursuivent en fait une quête désespérée, celle de ce qui vit, des gens mais aussi de ce qui vit à travers eux, de ce qui fait battre le cœur du continent. Des personnages qui n’arrivent pas à se fixer même s’ils en rêvent, parce qu’il y a toujours quelque chose à découvrir, toujours une destination à atteindre, quelqu’un à poursuivre. Et tout en bougeant beaucoup on parle aussi beaucoup, certains inlassablement, des heures durant, de tout et de rien, comme pour s’épuiser l’un l’autre. Or, cet épuisement, cette réduction des êtres, est impossible à atteindre ; l’assouvissement n’est toujours qu’une promesse, qui appelle un nouveau voyage, de nouvelles rencontres, des expériences inédites. L’alcool et la drogue sont partout eux aussi mais ils n’effacent jamais cette aspiration à connaître, ils en sont les instruments, comme la route, la drogue par excellence, le symbole tout à la fois du continent et de la quête. Les trains sont là aussi, même si les personnages voyagent en voiture, parce que ce n’est qu’ainsi qu’ils sentent la route sous eux et autour d’eux, qu’ils goûtent la liberté entière qui rend le voyage précieux. Et l’on n’oublie jamais que c’est le voyage qui compte, bien plus que la destination. Sur la route est encore l’histoire de la fascination de Kerouac pour un homme, Neal Cassady, une sorte de clochard céleste, de divin illuminé, qui pense et parle à toute vitesse, qui saute d’un rêve à l’autre, toujours ailleurs, toujours en tension, un fou, selon l’écrivain lui-même ; De la première à la dernière ligne du roman, c’est Neal Cassady le héros de Sur la route, l’objet que Kerouac cherche à « épuiser », à comprendre, à circonscrire, sans vraiment y parvenir. De la fascination à la déception, de l’admiration à la compassion, Neal et la route se confondent dans la même fuite en avant, délirante, forcenée, éperdue. Neal donne vie au désir d’étreindre la vie, de saisir ce après quoi s’épuisent les sax ténors qui ne cessent de traverser les pages du livre, le it. Et Cassady d’essayer d’expliquer ce qu’est la pulse, quelques pages après l’avoir contemplée dans un musicien et ressentie dans sa musique : « ‘Dis donc, l’alto, hier soir, il avait le IT, la pulse, mec. Et une fois qu’il l’a tenue, il l’a plus lâchée. J’avais jamais entendu un gars tenir si longtemps.’ J’ai voulu savoir ce qu’il appelait la pulse. ‘Alors là, mec, a dit Neal en riant, tu me parles d’im-pon-dé-ra-bles… hum ! Bon, t’as le gars, avec tout le monde autour, d’accord ? C’est à lui de déballer ce que tout le monde a en tête. Il démarre le premier chorus, il aligne ses idées, et là les gens ouais-ouais, mais chope la pulse, alors lui, faut qu’il soit à la hauteur, faut qu’il souffle, quoi. Tout d’un coup, quelque part, au milieu du chorus, voilà qu’il CHOPE LA PULSE… tout le monde lève le nez ; ils comprennent, ils écoutent ; il la chope, il la tient. Le temps s’arrête. Il remplit le vide avec la substance de notre vie. Il faut qu’il souffle pour passer tous les ponts et revenir ; et il faut qu’il le fasse avec un feeling infini pour la mélodie de l’instant, comme ça tout le monde comprend que ce qui compte, c’est pas la mélodie, c’est ÇA, cette pulse…’ Neal n’a pas pu aller plus loin ; rien qu’à en parler, il était en nage. Et puis c’est moi qui me suis mis à parler ; je n’ai jamais autant parlé de ma vie. » (pages 453-454) « Il remplit le vide avec la substance de la vie » : c’est aussi le propos de Sur la route, retrouver cette substance, ne pas essayer de lui imposer une forme qui la scinde, la découpe, mais au contraire la laisser s’écouler et s’éployer comme les flots de paroles de Neal, jusqu’à l’incohérence si elle l’exige, et c’est pour cela que les explications de Neal, comme le souffle du musicien, sont prolongées ensuite par les mots de Kerouac, les mots de l’écrivain, car c’est cela la substance de la vie. Et voilà qu’en parlant, en comparant leurs vies, leurs visions, Jack et Neal trouvent eux-même la pulse, au point de faire tanguer la voiture dans laquelle ils roulent : « … la voiture tanguait au rythme de la bonne pulse qu’on tenait nous-mêmes dans notre joie, notre enthousiasme suprême du fait de parler et de vivre jusqu’au bout, jusqu’au néant de la transe, les détails restés latents dans nos âmes jusqu’à ce jour. » (page 456) Dans cette transe, ce qu’ils atteignent, c’est la « conscience du TEMPS », quelque chose que dit souvent Neal sans vraiment l’expliquer. « On a conscience du temps »…

Les deux sens de beat se superposent dans Sur la route ; on a reproché au roman, à sa sortie, de peindre des clochards qui ne méritaient rien d’autre qu’un bon coup de pied au cul. Et les personnages du livre sont en effet des êtres errants, sans travail ou passant d’un travail à un autre, intéressés à autre chose, constamment appelés par la route, le regard ailleurs, perdu dans le lointain et dans les régions éthérées de leur âme. Ils sont le contraire de l’« embourgeoisement », et c’est précisément ce qu’ils refusent ; s’enraciner en un lieu, réduire leur conscience de tout un continent à un environnement minuscule, est chose impossible pour ces rêveurs qui, lorsqu’ils se demandent ce que devient tel ou tel qui vit à l’autre bout de l’Amérique, sautent dans une voiture pour aller s’en rendre compte par eux-mêmes, en abandonnant sans remords et sans vergogne tout ce qui cherche à les retenir, à les fixer, femme et enfant compris. Et c’est ce qui fascine Kerouac dans la personnalité de Neal : sa folie, c’est « son irresponsabilité totale » (page 483). Celle de l’écrivain n’est pas si grande, il est souvent celui qui suit, mais il sent que cette folie et la vie sont liées, consubstantielles, et c’est pourquoi il sera le dernier à rester fidèle à Neal Cassady, à résister à l’appel au calme et à la sédentarisation, même quand il aura compris que Neal, au fond, ne s’intéresse guère aux autres, qu’il est tout aussi prêt à les abandonner qu’il est passionné à les écouter. Il est la vie qui va, le mouvement, l’énergie, toutes choses qui, poussées à l’extrême, le rendent incapable d’une vie « normale ». Fascination pour Neal, fascination pour lui-même : « Et Neal était comme un autre moi, car j’avais rêvé de lui la nuit précédente, à l’hôtel, et il était moi. En tout cas, il était mon frère, et on ne se quittait plus. » (page 516)

L’un et l’autre cherchent encore autre chose, qui est aussi indissociable de « l’âme » américaine, de sa nuit, et de l’âme universelle : ils cherchent le père. Celui, perdu, de Neal, que l’on s’attend toujours à voir surgir au gré des étapes du voyage, qui toujours échappe, qu’on annonce retrouvé finalement, mais pour ne jamais le voir ; un clochard, à l’image des égarés, des errants que sont Kerouac et ses amis. L’écrivain, lui, a perdu le sien. Et l’image du père est en même temps celle du passé auquel on cherche à se rattacher, celle des origines, à partir de laquelle on construit aussi son but. Passé et avenir sont ainsi du côté de ce qui est perdu, de ce qui échappe toujours, et seul compte le présent ; un présent à la dérive, sans attache de part et d’autre, qui voudrait se définir dans le rapport à l’instant, à la sensation, à la communion mystique avec le monde, mais qui ne parvient pas en vérité à se détacher de la nostalgie du passé ni de l’angoisse du devenir. Une angoisse étendue à l’Amérique elle-même à travers certaines visions, comme celle-ci, au Mexique, lors du quatrième et dernier voyage :

« D’étranges villes-carrefours du toit du monde défilaient, avec des Indiens en châle qui nous regardaient sous les bords de leur chapeau et de leurs rebozos. Ils avaient tous la main tendue, quêtant quelque chose que la civilisation, croyaient-ils, pouvait leur offrir ; ils étaient loin de se douter de la tristesse de cette pauvre illusion brisée. Ils ne savaient pas qu’une bombe était advenue, qui pouvait mettre en pièces nos ponts et nos rives, les déchiqueter comme une avalanche, et que nous serions aussi pauvres qu’eux, un jour, à tendre la main tout pareil. Notre Ford déglinguée, vestige des années trente et d’une Amérique en marche, fendait leurs rangs dans un bruit de ferraille et disparaissait dans la poussière. » (page 597)

Il n’est évidemment pas anodin que la quête d’une destination ultime, d’une sorte de paradis terrestre, se poursuive au Mexique, vers le sud, comme pour sanctionner son propre échec : une fois épuisé le rêve de la Frontière américaine, une fois révélée l’absence d’un tel paradis à l’ouest autant qu’à l’est, les voyageurs se tournent vers le sud où ils vivent une nouvelle expérience, à la rencontre d’un autre peuple. En décrivant Mexico, Kerouac note : « Telle est la grandiose, l’ultime cité, que nous savions trouver au bout de la route. » Mais il écrit quelques lignes plus bas la véritable « conclusion » de Sur la route, et de la quête impossible de ses personnages : « … il n’y a jamais de fin à rien. » C’est ça la vie, c’est ça le beat. Un éternel mouvement, un éternel recommencement, ce qu’il y a à trouver est sur la route, non à l’arrivée.

Thierry LE PEUT

 

Citations :

 

« Loin de chez moi, hanté, fatigué du voyage, dans une chambre d’hôtel à bon marché que je n’avais jamais vue, j’entendais les trains cracher leur fumée, dehors, et les boiseries de l’hôtel craquer, les pas, à l’étage au-dessus, tous ces bruits mélancoliques, je regardais les hauts plafonds fissurés, et pendant quelques secondes de flottement je n’ai plus su qui j’étais. Je n’avais pas peur, j’étais simplement quelqu’un d’autre, étranger à moi-même ; toute ma vie était hantée, une vie de fantôme… J’avais traversé la moitié de l’Amérique, je me trouvais sur le fil, entre l’est de ma jeunesse et l’ouest de mon avenir, c’est peut-être pour ça que ça s’est passé là et pas ailleurs, en cet étrange après-midi rouge. » (page 171)

 

« Il se demandait ce qu’Hal me trouvait, à l’époque, et se le demandait encore, cet été-là, à Denver ; il ne me voyait pas percer un jour. C’était très exactement ce que je voulais qu’il pense, comme le reste du monde ; ça me permettait d’entrer dans les festivités sur la pointe des pieds si on m’invitait, et d’en sortir de même. » (page 224)

 

« La nuit s’avançait, la frénésie allait crescendo. Je regrettais de ne pas avoir Allen et Neal avec moi, mais je me suis rendu compte qu’ils auraient été déplacés, malheureux. Ils ressemblaient à l’homme du cachot, qui soulevait sa pierre pour sortir des entrailles de la terre, les hipsters sordides de l’Amérique, nouvelle beat generation à laquelle j’étais en train de m’intégrer, petit à petit. » (page 226) [« l’homme du cachot » est une référence au Fidelio de Beethoven]

 

« On est restés allongés sur le dos, à regarder le plafond, et à se demander où Dieu avait voulu en venir quand Il avait créé la vie si triste, si désenchantée. » (page 231)

 

« En Amérique, les garçons et les filles ont des rapports si tristes ; l’évolution des mœurs les oblige à coucher ensemble tout de suite, sans avoir parlé comme il faut. Non pas parlé-baratiné, mais parlé vrai, du fond de l’âme, parce que la vie est sacrée, et chaque instant précieux. » (pages 231-232)

 

« (…) moi, tout ce que je voulais, c’était me tirer en douce dans la nuit, disparaître, découvrir ce que les gens faisaient dans le reste du pays. » (page 246)

 

« Tout à coup, je me suis rendu compte qu’il y a un voleur qui sommeille en chaque Américain. » (page 253)

 

« C’était la nuit. Nous nous dirigions droit sur cette immensité, le continent américain. » (page 278) « Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route. » (page 267)

 

Dans les vignes, devant les cabanes des travailleurs mexicains : « Je me suis tapi au bout d’une rangée, agenouillé sur la terre tiède. Ses cinq frères chantaient des chansons mélodieuses en espagnol. Les étoiles se penchaient sur l’humble toit, un panache de fumée sortait par le tuyau de la cheminée ; je sentais l’odeur du chili et de la purée de haricots. Le père grognait. Les frères continuaient leurs vocalises. La mère se taisait. Raymond et les autres gosses rigolaient dans la chambre. Une chaumière en Californie. Moi, j’étais caché dans les vignes, à m’imprégner de tout ça. J’étais dans l’allégresse : aventurier de la nuit américaine. » (page 295)

 

Los Angeles : « C’était le bout du continent, la fin de la terre ferme. Quelqu’un avait incliné le flipper de l’Amérique, et tous les dingues dégringolaient comme des boules sur L.A. dans l’angle sud-ouest. J’ai pleuré sur nous tous. Tristesse de l’Amérique, folie de l’Amérique : sans fond. Un jour, nous en rirons à nous rouler par terre, en comprenant à quel point c’était drôle. D’ici là, il y a dans tout ça un sérieux mortel que j’adore. » (page 304) « Je touchais le fond de la tristesse. L.A. est la plus solitaire, la plus brutale de toutes les villes américaines. A New York, en hiver, il fait un froid de gueux, mais dans certaines rues, certains jours, il peut régner un semblant de camaraderie. L.A., c’est la jungle. » (page 274) « Les trottoirs grouillaient d’individus les plus beat du pays, avec, là-haut, les étoiles indécises du sud de la Californie noyées par le halo brun de cet immense bivouac du désert qu’est L.A. » (page 274) « Je n’avais pas assez d’yeux pour regarder par la fenêtre les façades de stuc, les palmiers, les drive-in, tout ce délire, les haillons de la terre promise, le bout fabuleux de l’Amérique. » (page 270)

 

« La nuit passée à Harrisburg m’a donné une idée des tourments des damnés, pas connu pire depuis. Il m’a fallu dormir sur un banc dans la gare ; à l’aube, les receveurs m’ont jeté dehors. Car, n’est-ce pas, on entre dans la vie, mignon bambin confiant sous le toit de son père. Puis vient le jour des révélations de l’Apocalypse, où l’on comprend qu’on est maudit, et misérable, et pauvre, et aveugle, et nu ; et alors, fantôme funeste et dolent, il ne reste qu’à traverser le cauchemar de cette vie en claquant des dents. » (pages 309-310)

 

« D’un seul coup, je me suis retrouvé dans Times Square. J’avais fait un aller-retour de douze mille bornes sur le continent américain, et je me retrouvais dans Times Square ; et en pleine heure de pointe, en plus, si bien que mon regard innocent, mon regard de routard, m’a fait voir la folie, la frénésie absolue de cette foire d’empoigne, où des millions et des millions de New-Yorkais se disputent le moindre dollar, une vie à gratter, prendre, donner, soupirer, mourir, tout ça pour un enterrement de première classe dans ces abominables villes-mouroirs, au-delà de Long Island. Les hautes tours du pays, l’autre bout du pays, le lieu où naît l’Amérique de papier. » (page 311)

 

Description de Neal (que Kerouac compare souvent à Groucho Marx) : « Il avait des gestes de dément ; on aurait dit qu’il se démultipliait. Il hochait la tête, il secouait la tête, il agitait ses mains vigoureuses, il marchait d’un pas pressé, il s’asseyait, il croisait les jambes, les décroisait, il se levait, il se frottait les mains, il se tâtait les couilles, il remontait son futal, il levait les yeux, il disait « hmm », et puis, d’un seul coup, il plissait les yeux pour voir partout ; avec tout ça, il m’enfonçait son index dans les côtes, en parlant sans arrêt. » (page 320) « Il avait un rire de dément, qui commençait dans les graves et montait dans les aigus, le rire du fou dans une émission de radio, en plus rapide, plus strident. Le ricanement du maniaque. » (page 321) Dément, fou, idiot sont des mots qui reviennent pour décrire Neal, ou idiot génial, génie.

 

« Moi je veux me marier pour connaître la paix du cœur avec elle, et qu’on vieillisse ensemble. Ça peut pas durer toujours… ce délire, ces virées aux quatre coins du pays. Il faut qu’on se range, qu’on trouve notre place. » (page 323 – c’est Jack qui parle)

 

« En plus, on connaît l’Amérique, on est chez nous, ici. Partout où je vais, en Amérique, j’arrive à mes fins, parce que c’est partout pareil, je connais les gens, je sais ce qu’ils font. C’est un échange incessant, il faut louvoyer dans la douceur et la complexité incroyables du monde. » (pages 328-329 – c’est Neal qui parle)

 

« Dans le monde entier, dans les jungles du Mexique, dans les bas-fonds de Shanghai, dans les bars de New York, les maris vont se soûler pendant que leur femme reste à la maison avec les enfants d’un avenir qui s’assombrit à vue d’œil. Si ces hommes-là arrêtent la machine et qu’ils rentrent chez eux – et qu’ils tombent à genoux – et qu’ils demandent pardon – et que leurs femmes leur donnent leur bénédiction – alors la paix descendra aussitôt sur la terre dans un grand silence pareil à celui dont s’entoure l’Apocalypse. » (pages 330-331)

 

« de toute façon elle n’aurait jamais pu me comprendre, parce que j’aime trop de choses à la fois, alors tout s’embrouille et ça coince, à force de courir de l’une à l’autre jusqu’à ce que je tombe. Ça c’est la nuit, c’est ce qu’elle te fait. Je n’avais rien à offrir, sinon ma propre confusion mentale. » (page 335)

 

« Toute la vie, tous les visages de la vie, s’entassaient dans cette pièce humide. » (pages 336-337)

 

« (…) et puis écoutez-moi ce vieux sax ténor, comment il s’explose la tronche.’ Il a monté le volume à en faire trembler la bagnole. ‘Ecoutez-le nous raconter son histoire, celle qui apaise et qui instruit.’ Ça balançait, ça nous allait. La pureté de la route. Au centre du highway, le ruban blanc se déroulait, notre pneu avant gauche y était rivé, comme l’aiguille au microsillon. Neal était courbé sur son volant, son cou puissant sortant du T-shirt, dans la nuit d’hiver, il roulait pied au plancher. » (pages 347-348)

 

« De grands beaux nuages flottaient au-dessus de nos têtes, des nuages venus de la vallée, à l’échelle de notre Amérique sacrée, continent qui bringuebale de cap en cap et d’une embouchure à l’autre. » (page 372)

 

« Mojave est située dans la vallée formée par le plateau désertique qui descend vers l’ouest, au sud des hautes sierras ; l’endroit offre une vision mystifiante des bouts du monde ; dans cette immensité, les voies ferrées rayonnent en tous sens, et s’envoient des signaux de fumée comme d’une tribu indienne à l’autre. » (pages 399-400)

 

« Et l’espace d’un instant, j’ai atteint le point d’extase que j’avais toujours appelé de mes vœux, le saut absolu par-dessus le temps des pendules, jusqu’aux ombres intemporelles, et le désarroi dans la misère du royaume mortel, avec la sensation de devoir avancer talonné par la mort, fantôme traqué par lui-même, dans ma course vers un tremplin d’où s’élançaient les Anges à l’assaut de l’infini. » (pages 407-408)

 

« Ma garce de vie s’est mise à danser devant mes yeux, et j’ai compris que quoi qu’on fasse, au fond, on perd son temps, alors autant choisir la folie. Moi, tout ce que je voulais, c’était noyer mon âme dans celle de ma femme, et l’atteindre par le nœud de la chair, dans le linceul des draps. Tout au bout de la route américaine, il y a un homme et une femme qui font l’amour dans une chambre d’hôtel. » (page 414)

 

« Des Américains de tout poil couraient dans les coursives, bourrés. C’était le Grand Vaisseau Planétaire, il était trop grand, tout le monde cherchait quelqu’un, sans pouvoir le trouver. » (page 416)

 

« Tout ça parce que j’étais voué à la route, et à faire l’inventaire de mon pays natal, avec ce fou de Neal. » (page 416)

 

« Dans cette région de l’Ouest, de même que dans le Wyoming, les étoiles-cierges de la nuit cheminent solitaires comme le Prince qui a perdu la terre de ses ancêtres et court le monde, sans espoir de la retrouver. » (page 479)

 

« C’était extraordinaire chez Neal, cette façon de péter les plombs, pour retrouver le lendemain une âme étale et saine – qui, selon moi, s’attache à une voiture qui file, un rivage où accoster, une femme au bout de la route – comme si de rien n’était. » (page 490)

 

« Devant nous, derrière nous, quelque part dans la nuit immense, son père gisait ivre sous un buisson (…) » (page 493)

 

« Notre somptueuse voiture faisait hurler le vent, sous ses roues les plaines se déroulaient comme un parchemin, le bitume en chaleur défilait sans violence : un vaisseau impérial. » (page 493)

 

« Quand j’étais marin, je pensais aux vagues à l’assaut de la coque, et aux profondeurs infinies sous elles ; à présent, je sentais à cinquante centimètres au-dessous de moi la route se déployer comme une bannière, s’envoler, siffler à des vitesses inouïes encore et toujours, pour traverser le continent qui gémissait. Quand je fermais les yeux, ce que je voyais, c’était la route, qui se déroulait à l’intérieur de moi. » (page 496)

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