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14 août 2012 2 14 /08 /août /2012 10:10

SUKKWAN ISLAND de David Vann

D. Vann, 2008 - Editions Gallmeister, 2010 et 2011 (collection "Totem")

 

Drame en Alaska 

vann - sukkwan islandSalué par la critique et plébiscité par les lecteurs, Sukkwan Island est le premier roman de David Vann. Originaire d’Alaska, c’est là qu’il en situe l’action. Tout commence par l’arrivée d’un père et de son fils, en hydravion, sur une petite île où le premier a acheté une cabane. L’hydravion les laisse, avec leur équipement et une radio, et s’en va. Le père et le fils ont décidé – plutôt, le père a décidé, on s’en rend compte très vite, et le fils a suivi – de passer là quelques mois, peut-être un an. Pour apprendre à se connaître, mais surtout parce que le père a besoin de cette expérience. Le roman, cependant, laisse les raisons dans l’incertitude ; c’est le point de vue de l’enfant qui fait entrer le lecteur dans l’histoire, et l’enfant ne sait ni ce qu’il fait là, ni qui est au juste son père, dont il a vécu séparé durant des années, après le divorce des parents. Cette situation se met en place à mesure que l’on suit les pensées du garçon, âgé de treize ans. Il veut croire en son père mais se rend compte, dès leur arrivée, que ce dernier n’a pas vraiment préparé leur aventure. Qu’il s’appuie sur des rêves, des impressions, qu’il improvise. Ce constat amène l’inquiétude, et la peur. D’autant plus grande, cette peur, que le comportement du père, vu par les yeux de l’enfant, est incompréhensible. L’ignorance dans laquelle on est, alors, des circonstances exactes qui ont amené là ces deux personnages permet à la peur de s’installer. L’homme et l’enfant sont abandonnés au milieu de nulle part, à la merci des bêtes et des éléments, mais, surtout, l’enfant est à la merci du père, de ses rêves, de ses lubies. On hésite sur le chemin que va suivre le roman ; roman psychologique, qui va décrire au jour le jour les sentiments de l’enfant, explorer sa peur, sonder son désarroi, examiner l’évolution des relations entre l’adolescent de treize ans et son père qu’il connaît mal ? Ou roman d’épouvante, tant le comportement étrange du père laisse présager une évolution à la Shining, avec père devenant fou et terrorisant son enfant ? Cette ambiguïté nourrit l’angoisse qui s’instaure peu à peu à la lecture. Comme dans Shining, d’ailleurs, la radio, seul lien avec le monde, se révèle vite inutilisable…

 

Le point de vue interne accroît le sentiment de huis clos oppressant. On est coincé dans la tête d’un ado qui observe son père comme un être aussi étrange qu’étranger. L’enfant prend conscience de la complexité de l’adulte sans pouvoir la comprendre ; et lorsque le père, sanglotant chaque nuit, se met à parler à son fils de treize ans de ses problèmes avec les femmes, à lui demander conseil, on est aussi désorienté que l’enfant par ces confidences déplacées. Enfermé que l’on est dans la tête de l’enfant, on ne comprend pas ce qui pousse le père à agir ainsi, ce qu’il attend, ce qu’il pense, d’où l’angoisse qui s’immisce dans l’esprit du lecteur, en accord avec les sentiments de l’enfant. Doit-on plaindre ce père ? le mépriser ? en avoir peur ?

 

Si le récit paraît très simple, il est surtout efficace. Car les « péripéties » sont traitées sans recherche du spectaculaire, à hauteur d’homme, et le sentiment d’inquiétude s’installe petit à petit, de façon naturelle.

 

On ne peut pas évoquer la deuxième partie du roman sans trahir le drame central qui fait basculer le récit. Sukkwan Island donne en fait l’impression de réunir deux nouvelles séparées, changeant brusquement de point de vue. La seconde partie permet de mieux comprendre le père, du moins en apparence. Car, même si elle lui donne la parole, tout dans son comportement ne sera pas expliqué. Ce qui ressort surtout du roman, c’est l’incompréhension quasi totale qui empêche le père et le fils de se rencontrer. Le drame du père est plus vaste que ce qui se produit dans le roman. C’est le drame d’un homme incapable de contrôler sa propre vie, incapable, comme il le dit lui-même à un moment, de se mettre à la place de quelqu’un d’autre, et donc de comprendre qui que ce soit. Le drame d’un homme qui au fond n’a jamais été qu’un enfant, et qui de ce fait est incapable de comprendre son propre fils. La réduction des autres personnages à de brèves apparitions accroît la solitude des deux protagonistes car elle crée l’image d’un monde indifférent, voire hostile, dont ne peut venir aucune aide. L’homme et l’enfant sont seuls et n’ont rien à espérer des autres. Ainsi les personnages semblent n’avoir aucune prise véritable sur leur environnement, pour des raisons différentes : le garçon parce que sa personnalité est encore en train de se former et qu’il n’a du monde qu’une expérience limitée, le père parce qu’il voit les gens comme des énigmes qui ne le comprennent pas ou qui lui veulent du mal. La mère traverse le roman en échappant au lecteur, qui se demande comment l’aventure du garçon a seulement pu être possible. De là un sentiment d’abandon accru, comme si les parents étaient de toute façon incapables de protéger leurs enfants. Et le décor du roman, cette Alaska froide et lointaine, accentue bien sûr ce sentiment.

 

Il est toujours possible de faire une lecture allégorique du roman. Le mythe de la Frontière apparaît à la faveur d’une page, et avec lui le rêve d’une vie simple et harmonieuse dans le contact avec la nature, sans les avatars du progrès. L’homme et l’enfant manquent de tout et doivent faire preuve d’ingéniosité pour réaliser leur projet. Leurs réserves de nourriture sont saccagées dès leur arrivée par l’intrusion d’un ours qu’on ne verra jamais, et les voilà contraints de se reposer sur leur aptitude à chasser et à pêcher, et sur la bienveillance de la nature à leur égard. L’île, bien sûr, évoque Robinson, qui s’invite aussi, d’ailleurs, au détour d’une phrase. En échouant à réaliser ce rêve, le père et son fils font voler en éclats, du même coup, le rêve lui-même. Mais cet échec ne repose pas sur l’inadéquation de l’homme à la nature ; il repose sur un élément que le père n’a pas pris en compte : sa propre incapacité à s’insérer dans le monde, son rapport défaillant à la vie, qui le rend aussi incapable de réaliser le rêve de la Frontière que de communiquer simplement avec son fils.

 

Sukkwan Island est aussi, en deçà de toute visée allégorique, un terrifiant portrait de dépressif. L’alternance des points de vue permet de le saisir dans son altérité, à travers le regard d’un enfant de treize ans, et dans son intériorité. On est frappé alors de l’incapacité de cet homme non seulement à communiquer mais à analyser son propre comportement avec lucidité. Incompréhensible et menaçant dans les yeux de l’enfant, le monde est hostile et hermétique dans ceux de l’adulte. Il y a dans le déroulement du récit quelque chose d’inéluctable et d’arbitraire à la fois, qui confine au tragique. Les personnages semblent posséder la conscience du drame à venir et prennent les décisions qui permettent son accomplissement, mais ils les prennent à contrecoeur et en dépit du bon sens. Ni le père ni l’enfant, au fond, n’ont envie de cette expérience « au bout du monde », pourtant elle a lieu, et chacun s’y enferme en faisant taire son désir de l’interrompre. Si ce tableau de la dépression est terrifiant, c’est qu’il montre les effets de la maladie non seulement sur celui qui en est atteint mais aussi sur ceux qui désirent l’aider.

 

Sukkwan Island ne possède pas de chapitres. Il est simplement découpé en deux parties dont chacune est une plongée dans un esprit. C’est un roman qui se lit d’une traite, captivant, implacable, terrifiant.

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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