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15 décembre 2009 2 15 /12 /décembre /2009 22:05
THE NAKED SPUR (L'APPAT), d'Anthony Mann
Universal, 1953

La mesure de l'homme

naked spur 12Lorsqu’ils tournent ensemble The Naked Spur, en 1953, Anthony Mann et James Stewart ont déjà tourné Winchester ’73 en 1950 et Bend of the River en 1952. Ils se retrouveront l’année suivante sur The Far Country puis, un an plus tard encore, sur The Man from Laramie (pour en rester au western, puisque les deux hommes tournent d’autres titres ensemble à la même époque). Au contraire de Winchester ’73, Bend of the River et The Far Country pour lesquels Mann travaille avec le scénariste Borden Chase, The Naked Spur est une histoire originale de Sam Rolfe et Harold Jack Bloom. Le personnage qu’y incarne Stewart s’inscrit toutefois pleinement dans la veine des protagonistes « manniens » auxquels il prête ses traits à cette époque.

 

Howard Kemp est un homme seul, mais pas à la manière de Jeff Webster dans The Far Country. Hanté par un drame familial, il est plus proche du Will Lockhart de The Man from Laramie. Comme Lockhart, mais aussi Lin McAdam dans Winchester ’73, il agit pour réparer le drame, non toutefois dans un esprit de vengeance mais dans l’espoir de commencer une nouvelle vie, en rachetant le ranch qu’il a perdu. C’est donc un déraciné, dont le statut de « traqueur » n’est qu’un accident. C’est l’argent qui l’intéresse, dût-il vendre un homme pour le gagner ; en l’occurrence, l’assassin Ben Vandergroat que campe avec excellence Robert Ryan, et qu’il traque depuis des semaines, voire des mois, afin d’empocher la prime de cinq mille dollars.

 

Lorsque les titres du générique s’inscrivent à l’écran, Kemp est un homme seul. C’est son éperon que l’on voit d’abord de lui, filmé en gros plan derrière les lettres du titre, qui le désignent parce que de cet éperon dépendra (en partie) le dénouement du film. Seul, pourtant, il ne le reste pas longtemps. Le film commence en fait lorsqu’il est amené à faire alliance avec un chercheur d’or, Jesse Tate, puis un ex-soldat chassé de l’armée pour conduite infâmante, Roy Anderson. D’emblée, The Naked Spur s’annonce donc comme l’histoire d’un groupe. D’une certaine manière, Stewart incarne ainsi un homme amené à composer avec d’autres en dépit de sa préférence pour la solitude. Ici, ce n’est pas par nature qu’il aurait aimé rester seul mais parce que la prime, une fois divisée, ne sera plus suffisante pour réaliser son rêve de « reconquête de sa terre ».

 

naked spur 2Le groupe fait tout l’intérêt du film. Car chacun de ses membres amène sa problématique personnelle, compliquant la mission initiale de Kemp mais la rendant également possible car, seul, il ne peut se rendre maître de Ben et le ramener à Abilene, au Kansas, où doit être versée la prime. Alors que Kemp compose de mauvais gré avec les auxiliaires que le hasard de l’aventure a placés sur sa route, Ben y voit autant d’opportunités de retrouver sa liberté. Bien qu’ayant les mains liées durant presque tout le film et étant à la merci des autres, Ben est certainement l’un des membres les plus actifs du groupe. De ses qualités d’observation et de manipulation dépend en effet sa liberté. S’il essaie d’abord de tirer parti de l’appât du gain qu’il sent dans chacun des partenaires de Kemp, cherchant à dresser les trois hommes l’un contre l’autre, il a tôt fait de trouver la faille la plus prometteuse. Il se sert aussi de l’attachement qu’éprouve pour lui Lina, la fille de son « meilleur ami », qui fut surtout son complice. Capturée avec lui, la jeune femme ne songe d’abord qu’à s’enfuir à ses côtés ; mais, n’étant ni intéressée à la prime ni recherchée comme Ben, elle est aussi à même d’observer et de juger chacun. Dès lors, le film est pour elle un parcours conduisant à l’autonomie, celle du jugement comme celle du cœur. Un rite de passage vers l’âge adulte, au terme duquel elle sera capable de voir au-delà des mensonges séduisants de Ben pour toucher la vérité du cœur de Kemp.

 

naked spur 1Construit autour de cinq individualités, The Naked Spur met en scène les attitudes de chacun à l’égard de l’existence, qui peut se résumer à deux enjeux élémentaires : le but que l’on poursuit et ce que l’on est prêt à faire pour l’atteindre. Il est très vite clair que Roy Anderson, le soldat rejeté par l’armée, n’est pas regardant sur les moyens. L’un des premiers dangers qu’affronte le groupe en route vers Abilene après la capture de Ben, le combat avec un groupe d’Indiens, est la résultante de l’immoralité d’Anderson ; en contraignant ses compagnons à jouer du fusil pour lui, Anderson les rend complices de cette immoralité. Kemp en sort avec une blessure qui, pour un temps du moins, le rend d’autant plus dépendant de ses compagnons. En l’amenant à délirer, cette blessure révèle sa vulnérabilité, à savoir la trahison qui l’a conduit à traquer un homme pour de l’argent. Dès lors, le personnage se définit essentiellement par son dilemme moral : vendre un homme pour racheter son ranch, et se marquer lui-même au fer de l’infamie, ou renoncer, à la fois à sa proie et à son rêve.

 


naked spur 5

Tate illustre un autre dilemme moral. A quarante-neuf ans, il a passé le plus clair de sa vie à chercher l’or en vain, pendant que d’autres devenaient riches presque sans effort. La prime représente pour lui une chance de laisser derrière lui cette vie de prospection infructueuse. Son honnêteté toutefois lui interdit de chercher à accroître sa part en guettant les occasions de se débarrasser de ses partenaires. C’est donc dans son rêve que Ben trouvera la faille longtemps cherchée : Tate ne peut se résoudre à tourner le dos à la richesse qu’il a poursuivie toute sa vie, celle que procure l’or. L’issue de ce dilemme sera pour lui fatale, et il deviendra l’appât dont les traducteurs français ont fait le titre du film.

 

naked spur 3Pas de western de Mann, bien sûr, sans la nature. Plus que des westerns, d’ailleurs, les histoires que Mann filme dans le cadre de l’Ouest sont d’abord des aventures humaines dans le décor grandiose de la nature « sauvage ». Sauvage, ici, n’a pas le sens de redoutable et dangereuse. La nature de The Naked Spur est une nature inviolée, dans laquelle l’homme se mesure à lui-même. Mann prend soin de ne jamais réduire ce décor grandiose dans lequel ses personnages ne sont que des voyageurs de passage. La scène de la fusillade avec les Indiens est significative de la place de la nature : lorsque les fusils se taisent, Mann filme le retour au silence de la nature en immobilisant sa caméra devant une vue d’ensemble où les hommes s’inscrivent dans le cadre naturel, qui les domine. Les arbres sont calmes, le soleil projette au sol l’ombre de leurs feuillages, et cette nature sereine est indifférente à l’agitation momentanée des hommes. Mann filme ensemble les vivants et les morts dans ce plan d’une tranquille beauté où l’on sent le rapport intime et respectueux que le réalisateur entretient avec la nature.

 

Les séquences inaugurale et finale sont particulièrement « manniennes » dans leur utilisation de la nature. Dans la première, Kemp ne parvient à capturer Ben qu’en se rendant maître d’un éperon rocheux au sommet duquel s’est réfugié le bandit, précipitant sur ses poursuivants des amas de pierre pour les tenir à distance. Dans la seconde, où la même situation se répète, Kemp doit réitérer son exploit physique consistant à escalader la montagne pour prendre le bandit à revers. Cette situation se retrouve dans d’autres films de Mann, spécialement dans les dénouements de Winchester ’73 et de The Man from Laramie. Toujours, l’homme doit sa réussite à sa capacité à s’inscrire dans le décor et à se hisser à la rencontre de son adversaire. Mann possède avec excellence l’art de filmer la nature dans ces moments de vérité, et de la mettre en perspective en la filmant depuis les hauteurs où ses personnages s’affrontent. L’impact dramatique de ces scènes s’en trouve augmentée par un double rappel : celui, d’une part, de la place dérisoire de l’homme dans une nature dont il n’a pas encore pris possession ; et celui, d’autre part, du combat qu’il doit y mener pour parvenir à ses fins. La façon dont le torrent emporte le corps de Ben et les efforts que doit déployer Kemp pour le reprendre illustrent ces deux évidences que rappellent constamment les aventures manniennes de l’Ouest.
Thierry LE PEUT


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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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commentaires

Bloggieman 16/12/2009 19:19


Voilà un bel enthousiasme ! Guettez, mon ami, guettez, car je n'ai pas encore eu le temps de rendre compte de tous les films que j'ai vus ces jours-ci. Par temps froid, que voulez-vous, il est bien
abréable de se blottir sous la couette pour regarder un western, puis, deux, puis trois... Next to come : la suite de la collaboration Stewart-Mann, si Dieu m'en prête le loisir !


Jongil 16/12/2009 18:43


On regarde de trente secondes ailleurs et voici comme une rafale !
Un tireur de textes plus rapide que son ombre dans l'Amérique des westerns et des polars ? (Même si je vois que la salve a tout de même commencé il y a une semaine...)

Réalisme poétique ? Quelle belle chose aussi que les parodies. Certains l'aiment chaud me semble à moi-même être au genre ce que l'Everest (8848 m.) est à l'Himalaya !


Jerem 16/12/2009 17:42


Merci pour cette présentation du dernier des 5 films issus de la collaboration de Stewart et Mann dans le domaine du Western qu'il me reste à voir.
J'avais beaucoup aimé Winchester73 et l'Homme de la plaine, un peu moins les deux autres qui comportent quelques longueurs.
C'est toujours intéressant les rapports complexes que peuvent entretenir entre eux les personnages "manniens", comme dans les Affameurs où McLyntock (James Stewart), en quête de rédemption, doit
faire face à d'autres personnages troubles comme Emerson Cole (Arthur Kennedy) qu'il sauve de la pendaison ou Trey Wilson (Rock Hudson), joueur de cartes invétéré, tandis qu'il cherche à mener des
colons dans l'Oregon pour y fonder une vie nouvelle.
Le western repose d'ailleurs sur toute l'ambiguité de leurs rapports respectifs.
Quant à la nature, chez Mann, ce n'est effectivement pas qu'un décor, c'est un acteur à part entière du film, le pionnier face à l'élément primitif qu'il doit s'efforcer de conquérir pour
"vaincre".


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