Samedi 2 juillet 6 02 /07 /Juil 17:24

 

 

SANG NEGRIER, par Laurent Gaudé

nouvelle publiée dans le recueil Dans la nuit Mozambique, Actes Sud, 2007

 

Gaudé - nuit mozambiqueSang négrier rappelle certaines nouvelles de Maupassant, ou les textes de Lovecraft. Le dispositif choisi par Laurent Gaudé est le même que celui que ces deux écrivains mettent en œuvre souvent : celui d’un narrateur à la première personne profondément marqué par les événements qu’il raconte après coup. Un sentiment de catastrophe, de déchéance irrémédiable s’empare ainsi du lecteur dès les premiers mots, pour ne plus l’abandonner ensuite.

 

Avec Sang négrier, Gaudé voulait parler de l’esclavage. Le thème, dit-il, a été à l’origine de l’écriture. Une manière, pour l’écrivain, de s’acquitter d’une sorte de « dette » que la France aurait, par son Histoire, contractée à l’égard de l’Afrique. Les personnages de la nouvelle sont donc des marchands d’esclaves et le « bois d’ébène » qu’ils transportent. On est loin cependant du Tamango de Mérimée : toute la nouvelle de Gaudé est portée par une voix, celle d’un homme déchu, brûlé de l’intérieur, terrifié. Un homme marqué, dont on sent qu’il n’a plus longtemps à vivre, et que le récit qu’il fait est comme un testament, une dernière chance d’être entendu et – peut-être - racheté.

 

« Commandant, il en manque cinq… »

 

C’est cette phrase qui lance l’action. « En », ce sont les esclaves échappés d’un négrier durant une escale à Saint-Malo. Une escale d’emblée marquée par une sorte de malédiction, car elle constitue en soi une « déviance », une entorse au cours normal de l’histoire : après la mort du commandant, rongé par la fièvre contractée sur les côtes de l’Afrique, où il a acheté son « bois d’ébène », le second, lui succédant, a décidé de remonter jusqu’à Saint-Malo au lieu de prendre la route des Amériques pour y vendre sa cargaison. Là, il entend rendre à sa famille le corps du commandant, quand bien même celui-ci, à l’arrivée en France, est déjà décomposé. Mais les esclaves essaient de s’échapper. Cinq d’entre eux y parviennent. Dès lors, la terreur s’empare de Saint-Malo, et la vie du nouveau commandant bascule dans l’horreur et la peur. Une fois entrée en lui, celle-ci ne le quittera plus. Elle sera la compagne d’une vie brisée, la promesse d’une mort solitaire et implacable.

 

Incapable de garder le contrôle de la situation, le commandant assiste au spectacle de la cruauté des hommes. Les habitants de Saint-Malo, police comme paysans, se livrent à une véritable chasse à l’homme dans laquelle le narrateur ne voit pas seulement la réponse à la peur mais l’occasion de s’abandonner, le temps d’un événement, au désir de mort, à une cruauté profondément tapie dans le cœur de l’homme. Les esclaves échappés, ou se tuent pour n’être pas repris, ou sont mis en pièces par les chasseurs. Sauf un. Un homme introuvable, que la ville elle-même semble dissimuler dans son ombre, comme pour narguer les hommes. Un homme dont les doigts sont bientôt retrouvés, l’un après l’autre, cloués sur les portes, en différents endroits de la ville. Chaque doigt étant le prélude à un malheur.

 

Saint-Malo, et le narrateur, vivent au rythme de cette mutilation impensable et des morts qu’elle annonce. Jusqu’au moment où le dixième doigt, enfin, est retrouvé… puis un onzième.

 

On a écrit que Sang négrier était une nouvelle fantastique. Mais tout l’œuvre de Gaudé l’est en réalité. Si la découverte du onzième doigt peut être perçue comme le moment où le récit bascule dans le fantastique, toute l’atmosphère de la nouvelle – la voix du narrateur « brûlé », la folie meurtrière des hommes, l’ambiance de catastrophe irréversible – baigne le récit dans un fantastique qui n’est pas tant l’intervention de l’irrationnel que l’essence même de la vie. Les personnages sont le jouet de forces qui les dépassent mais dont l’origine se trouve en eux. Ce ne sont pas des divinités invisibles et cruelles qui tirent ici les ficelles mais cette cruauté et cette folie que Gaudé place en l’homme, et que l’on retrouve dans ses romans comme dans ses autres nouvelles.

 

La lecture de Sang négrier est alors une immersion dans l’univers de l’écrivain, une rencontre violente et illuminée avec la nature humaine. Rencontre pleine de cris, comme l’ensemble de l’œuvre de Gaudé.

Thierry LE PEUT

Publié dans : FRANCE littérature
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Présentation

Derniers Commentaires

Rechercher

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés