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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 19:18
RETOUR AU PAYS, par Robin Hobb
Pygmalion (Flammarion), 2006 / Librio, 2007

 

Aux sources de l'univers de Robin Hobb 

Il est impossible en lisant Retour au pays de ne pas avoir constamment à l’esprit les récits de Lovecraft évoquant d’anciennes cités aux pouvoirs envoûtants et terrifiants. Car c’est là le cœur de ce récit de fantasy où Robin Hobb mêle exploration et discours sur l’art, confondu avec la magie.

 

Dame Carillon Valjine Rochecarre écrit dans son journal les impressions de son voyage vers les Rivages Maudits, où elle accompagne son époux le seigneur Jathan Rochecarre pour fonder une colonie au nom du « très auguste et magnifique Gouverneur Esclépius ». En vérité, Jathan Rochecarre a conspiré contre le Gouverneur et été condamné à l’exil avec ses complices. Le voyage qui conduit sa famille vers les Rivages Maudits est un bannissement, que la clémence du Gouverneur a substitué à la mort. Dame Carillon l’ignore lorsque débute ce voyage, mais elle le découvre avant d’arriver à destination. Les regrets de la vie de cour perdue font cependant place, très vite, à l’horreur qui attend les voyageurs dans leur nouveau territoire. Là-bas, ce ne sont que marais et obscurité. Les titres de noblesse n’ont plus guère de valeur lorsque, abandonnés dans cette terre hostile, Dame Carillon et les siens sont contraints de cohabiter avec des marchands, des aventuriers, des voleurs et des prostituées. Ayant perdu sa fille et le bébé mort-né qu’elle met au monde là-bas, Dame Carillon note les épreuves et les changements qui attendent la communauté. Surtout, elle change elle-même, moralement et physiquement, en s’adaptant à sa nouvelle vie, à son nouveau pays.

 

Robin Hobb entreprend Retour au pays comme un récit de « découverte », plongeant ses pionniers malgré eux dans un environnement qu’elle découvre et nous fait découvrir en même temps qu’eux. C’est aussi, bien sûr, un récit d’initiation, car Dame Carillon naît véritablement à une nouvelle conscience du monde, en même temps que son corps, et ceux de ses compagnons, prennent peu à peu les stigmates du nouveau pays. Des stigmates qui marquent l’emprise des lieux sur ses habitants, semblant les changer physiquement pour les faire ressembler à ceux qui peuplèrent jadis ces lieux inhospitaliers. De ces précédents habitants, les pionniers ne font pas exactement la rencontre ; du moins une rencontre physique. C’est à travers leurs rêves et leurs cauchemars, et par le truchement d’une étrange musique entendue dans le noir, qu’ils éprouvent l’existence de ces êtres défunts. Mais sont-ils défunts ? Dans les profondeurs des marais, à l’intérieur d’une tour en partie engloutie, une véritable cité est découverte, qui semble avoir abrité des rois et tout un peuple. Ceux-ci existent encore, d’une étrange façon : leur souvenir s’immisce dans la mémoire des pionniers, dans leurs rêves, pour les tirer à eux, les perdre peut-être, ou simplement ressusciter en eux. La terreur qu’inspire cette cité le dispute à la cupidité qu’elle suscite lorsque des richesses y sont découvertes. La communauté se déchire pour posséder ces biens que certains espèrent ramener avec eux au pays d’où ils furent chassés, et où ce trésor, pensent-ils, leur permettra de revenir.

 

Le récit conduit ses personnages à la lisière de ce monde rêvé dans lequel ils courent le risque de s’engloutir, à mesure que la cité s’enfonce dans les marécages. Pour sauver un enfant, Dame Carillon plonge dans ces profondeurs délétères ; et pour sauver la communauté qu’elle ressent désormais comme son peuple elle acceptera de s’abandonner aux « esprits » qui hantent les lieux.

 

En attribuant l’influence fantastique des lieux à l’art qui y a survécu, Robin Hobb attribue à l’art un pouvoir comparable à la magie. L’art porte en lui l’existence de ceux qui l’ont conçu, bien après que ceux-ci ont disparu physiquement. Il ouvre à ceux qui s’y aventurent un monde non pas extérieur mais qui ne demande qu’à être réinvesti. Il est la porte magique qui conduit aux mondes disparus, mais surtout aux peuples défunts, auxquels il assure une forme d’immortalité. En suivant cette intuition, Dame Carillon conduit finalement sa communauté vers une terre moins hostile, et moins hostile justement parce qu’elle s’étend sur les ruines de la civilisation antérieure. Ainsi un nouveau peuple trouve-t-il à s’installer en cessant de craindre ce qui fut et en acceptant de se développer sur cela même qui n’est plus.

 

Retour au pays est une nouvelle, sur le modèle d’une journal de voyage et du journal intime, mais c’est aussi le prélude aux cycles qui ont fait connaître Robin Hobb, Les aventuriers de la mer  et L’assassin royal. Le Désert des Pluies, nom donné au pays que fonde la communauté de Dame Carillon, est un lieu que l'on retrouvera ensuite les aventures déjà écrites par Hobb.
Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans US littérature
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commentaires

Bloggieman 30/10/2009 22:32


En effet, il est difficile de s'exprimer clairement sans, parfois, dévoiler ce qui devrait rester tu pour ne pas déflorer le livre... Mais, quelque secret que l'on dévoile, il reste le plaisir de
la lecture, qui se suffit à lui-même :)


Scylliane Mohan 29/10/2009 17:55


Un livre court, que je possède déjà... et qui trouvera bientôt sa place dans ma pile à lire grâce à ce commentaire de lecture constructif ! Cependant, j'attendrai quelque peu d'en avoir oublié les
détails car en analysant finement ce librio, n'en dévoiles-tu pas quelque peu des rebondissements inattendus pour le lecteur ? Heureusement, ma mémoire n'est plus aussi fiable qu'avant. Ce que tu
dis sur l'art dans cette nouvelle m'intrigue.


thaliesen 29/10/2009 15:44


Une note de lecture alléchante et consistante. J'approuve complétement le moindre de tes mots sur ce livre. Quelle meilleure introduction pour entamer les cycles de Robin Hobb! Bonne continuation
et à bientôt!


Jongil 26/10/2009 23:11


Des livres qu'on lirait bien, en particulier ce Retour au pays, et particulièrement pour ce que peut avoir d'original l'héroïne (alors que la trame de l'histoire semblerait l'être moins, peut-être
?).
Mais il y a tant de choses à lire !

En revanche, j'ai déjà vu le film de Haneke. Il mérite, pour moi aussi, le long article que vous lui consacrez.

Je discuterais cependant bien un point de ce que vous écrivez.
Je me demanderais si le pasteur refuse l'évidence pour continuer à faire comme si tout était contrôlé, ou bien s'il ne cautionne pas lui-même d'une certaine façon la violence, qu'on ne le voit en
tous cas pas contrarier, et dont on sait ce qu'elle était dans des idéologies antérieures trouvant leur quintessence dans le nazisme, que vous mentionnez bien justement.

Puisque le pasteur cite presque mot à mot le texte du docteur Tissot (De l'onanisme) on ne doute pas que la bibliothèque derrière son bureau puisse aussi contenir Spencer et son "darwinisme social"
ou von Treitschke et le culte de la force offrant tous droits aux forts sur les faibles.


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