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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 21:52
THE ASPHALT JUNGLE (QUAND LA VILLE DORT), de John Huston
MGM, 1950

Dans l'ombre de la ville et des coeurs

asphalt 1Histoire d’un casse et étude de caractères, Quand la ville dort est aussi un police procedural qui s’achève sur un plaidoyer du chef de la police en hommage au travail des policiers honnêtes, ce que sont selon lui quatre-vingt-dix-neuf pour cent des hommes qui exercent ce beau métier. Le un pour cent restant, qu’illustre l’inspecteur Ditrich, finit aussi mal que les criminels, en tout cas ceux que le film met en scène.

 

Quand la ville dort s’ouvre sur la ville au petit matin, tandis qu’un homme, se dissimulant au passage d’une voiture de police, se réfugie dans un bar dont il confie son arme au propriétaire, qui le cache dans sa caisse, quelques instants avant que la police ne se montre et n’embarque le client. Il se referme dans un champ, où quelques chevaux se réunissent autour d’un cadavre. Entre les deux, les personnages auront plusieurs fois décrit la ville comme le lieu de la crasse, au propre comme au figuré. Un lieu que l’on n’aura visité que de nuit, ou peu s’en faut, alors que la campagne, elle, représente l’aube d’un nouveau jour, un jour que ne verra pas l’homme qui est venu y mourir. La ville, c’est la jungle, où les prédateurs dévoreraient les honnêtes gens si la police ne veillait pas : telle est la conviction du chef de la police, qui, au début du film, se plaignait de l’incompétence de l’inspecteur Ditrich, et qui, pour finir, met lui-même bon ordre dans l’imbroglio criminel que son subordonné incompétent a laissé s’installer.

 

L’intrigue est simple : sitôt sorti de prison, un maître ès cambriolage cherche des partenaires pour un coup qu’il avait préparé avant d’être incarcéré ; mais le casse tourne mal à cause d’incidents imprévisibles et de la trahison d’un partenaire. Huston filme l’histoire sobrement, comme un document. Les personnages sont des hommes et des femmes ordinaires : Huston montre leurs choix et la façon dont ils en assument les conséquences. L’avocat respectable habitant une grande maison où sa femme malade ne quitte pas le lit, et entretenant une jeune maîtresse – « elle pourrait être sa petite-fille, c’est dégoûtant », commentera le chef de la police – dans une autre maison ; le cerveau criminel qui conçoit le plan d’un casse comme d’autres montent une affaire honnête ; le bookmaker qui paie la police pour travailler sans être inquiété, et qui ne résiste pas à l’appât d’un gain substantiel ; le rêveur, qui perd aux courses mais espère toujours que sa chance tournera et qu’il pourra retourner dans la ferme familiale, au Kentucky. Et puis le policier que l’on sent fatigué de coffrer des malfrats qui retournent de toute façon dans la rue, et qui empoche sans état d’âme l’argent du bookmaker. La brave fille, qui gagne son argent en travaillant et qui, secrètement amoureuse du rêveur, espère encore qu’il lui ouvrira ses bras un jour. Le perceur de coffres-forts père de famille, pressé de rentrer parce que le petit est malade. La petite poulette entretenue par l’avocat, qu’elle appelle ingénuement « Oncle Lon », comme si elle voulait donner plus de respectabilité à leur relation – toute jeune Marylin Monroe au sourire déjà ensorcelant. Tous ces personnages ne sont ni bons ni mauvais : ils font simplement des choix qui, en l’occurrence, se révèleront mauvais pour la plupart d’entre eux.

 

asphalt 7Devant la caméra impassible de Huston, ces personnages montrent plusieurs visages. L’avocat, sûr de lui lors de sa première apparition, s’effondre en avouant sa banqueroute, et le désespoir de ne pouvoir entretenir son train de vie. Le flic, ferme avec un témoin effrayé et brutal avec le bookmaker, est timoré et dépourvu en présence du chef de la police. Le book, lui aussi, alterne la fermeté, qui sied à sa situation, et le minaudage, tandis que le perceur de coffres-forts, assuré quand il parle de son « travail », paraît doux comme un agneau lorsqu’il évoque son enfant. On voit passer aussi un détective privé qui a toutes les apparences d’un homme honnête mais qui, en un battement de cils, se révèle aussi cupide que les criminels. Ce sont ainsi des figures très humaines que montre Huston, ni pires ni meilleures que la plupart des gens, à ceci près que leur commerce avec l’illégalité les conduit à leur perte : c’est ici que le traitement de Huston, refusant la surdramatisation, donne au film le caractère d’une parabole rassurante, selon laquelle le crime ne paie pas.

 

Précisément, la simplicité de l’histoire donne toute leur place aux personnages. Récit d’un échec, ou d’une chute aussi bien, le film donne l’impression que les événements se déroulent sans effort particulier : le casse, aussi bien que l’enquête qui conduit à l’arrestation de quelques-uns des criminels, paraissent aussi « simples » l’un que l’autre. Cela parce que tout ce qui arrive, en dépit des apparences, est inscrit dans la nature des personnages et se lit dans ce que le film nous révèle de leur passé, de leurs rêves, de leurs fêlures.

 

asphalt 3Ainsi de la malchance de Dix, le « rêveur », qui apparaît simplement inadapté à l’environnement dans lequel il vit. Son cœur est toujours dans le Kentucky natal, comme le révèle la scène où il raconte à Doll une anecdote de son enfance, lui parlant de la ferme familiale, de la fierté qu’il ressentait à appartenir à cette famille, et des chevaux qu’il montait enfant. En pariant inutilement aux courses, il ne fait finalement rien d’autre qu’entretenir le lien avec ce passé de l’enfance, qui révèle chez lui une forme d’innocence qui, dans son activité criminelle, prend la forme de la loyauté envers le « doc ». Dix l’avoue lui-même : il n’aspire qu’à quitter cette ville et à se débarrasser de la saleté dont elle l’a imprégné. Sa relation avec Doll est à l’image de ce rapport contrarié à sa nature profonde : bien que l’amour qu’elle lui porte ne semble pas partagé, on sent pourtant que Dix n’est pas indifférent ; il paraît plutôt repousser l’idée d’une relation avec Doll, comme si une telle relation était incompatible avec son rêve. Déraciné de son pays natal, Dix est tout aussi incapable de trouver sa place dans la ville, ce que montrent autant son incapacité à gagner sa vie que son incapacité à répondre à l’amour de Doll. C’est elle qui, à la fin du film, le force à l’emmener avec elle, vers ce Kentucky où ils auraient pu être heureux, s’il n’avait pas déjà été trop tard. Leur voiture est forcée de s’arrêter pour laisser passer un train : cette scène figure le destin funeste qui attend Dix mais surtout elle résume sa vie tout entière, bloquée devant l’obstacle.

 

asphalt 6C’est ainsi encore que le bookmaker, Cobby, se demande, lorsque tout tourne mal, pourquoi il s’est embarqué dans cette galère, alors qu’il avait déjà une affaire, celle des paris, qui tournait bien. La réponse est évidente et inscrite dans le personnage : son rapport à l’argent, son besoin de gagner davantage. Chez lui aussi on sent une inadéquation entre son mode de vie et sa nature : lorsqu’il compte les billets pour remettre à Louis, le perceur de coffres-forts, l’avance promise, il transpire. « C’est l’argent qui me fait transpirer, c’est comme ça », dit-il en substance. Dans une autre scène, alors que Dix vient de lui jeter l’argent qu’il lui devait, et qu’il a réclamé lui-même, il se confond en excuses en disant à Dix qu’il n’était pas obligé de tout rembourser tout de suite. Cobby affiche donc un rapport à l’argent moins simple qu’il n’y paraît, et dans laquelle se détecte la même faille que chez Dix : l’incapacité à être tout à fait ce qu’il est censé être, à jouer pleinement son rôle. Finalement, lorsque l’affaire tourne mal, Cobby retourne sa veste pour tenter de sauver sa peau, dénonçant ses complices ainsi que le flic véreux qui a commis la même faute envers lui, en acceptant d’abord ses pots-de-vin et en refusant ensuite de le couvrir.

 

Tous les personnages impliqués dans le casse possèdent cette ambiguïté qui les perd plus sûrement que les impondérables survenus durant l’exécution du plan. Prenons l’exemple du Doc, le cerveau du coup. Pragmatique, il a tout prévu mais possède la faculté de s’adapter aux imprévus : lorsque, pendant le casse, alors qu’il a pris toutes les précautions pour ne pas déclencher le signal d’alarme, celui-ci se met à retentir dans tout le quartier sans que l’on sache pourquoi, le doc garde son sang-froid ; lorsque le revolver du gardien blesse Louis en tombant, il ne s’affole pas davantage. Quand la félonie de Emmerich, l’avocat, apparaît en pleine lumière, et que Dix est forcé de tuer le détective Brannom, le doc s’adapte, encore une fois, en trouvant le moyen de tirer malgré tout un profit de l’aventure. Parvenu à quitter la ville, il aurait pu s’en tirer et filer, comme il l’avait annoncé, vers le Mexique « où les filles sont plus belles ». Ce ne sont pas les impondérables qui le perdent finalement. C’est son « vice », inscrit en lui dès les premières scènes où il apparaît, lorsque, dans le bureau de Cobby, il s’absorbe « en cachette » dans la contemplation concupiscente des femmes dénudées figurant sur le calendrier du bookmaker. L’amour des filles, qu’il aime regarder. Ayant quitté la ville, il ne peut s’empêcher de s’attarder dans un bar pour regarder danser une jeune fille. Ces quelques instants lui seront fatals. Là encore, pourtant, aux mains de la police, il conserve le calme et la philosophie qui le caractérisent : car il comprend ce qui l’a perdu, et l’accepte.

 


asphalt 67Le doc apparaît ainsi comme le personnage qui assume le mieux les conséquences de ses actes, parce qu’il reconnaît sa véritable nature, ce qui le rend apte à comprendre son échec. Il s’oppose tout à fait à Emmerich, dont la relation avec Angela démontre qu’il possède le même « vice » que le doc. Un vice qui se résume finalement au désir d’être autre chose que ce qu’il est : de même qu’il est à la fois avocat et criminel, ayant un visage pour le jour et un autre pour la nuit, il est aussi incapable de se contenter de la femme qu’il a épousée, et qui tente en vain de le retenir auprès d’elle. Son ambiguïté apparaît d’ailleurs dans les deux femmes de sa vie : l’officielle, dont quelques cheveux blancs dans la chevelure brune trahissent la beauté perdue, et que sa maladie retient dans son lit, comme cachée au cœur de sa maison ; et l’autre, blonde image du désir coupable qu’il ressent, et qu’il cache elle aussi, pour la rencontrer la nuit. La blonde ingénue représente le rêve d’une autre vie, rêve trahi lorsqu’elle s’effondre devant le chef de la police et se montre incapable de confirmer l’alibi qu’il lui avait d’abord demandé de lui donner. Mais là où le doc affirme son triomphe sur le « destin » en acceptant le sort qui est le sien, Emmerich est doublement incapable d’assumer les conséquences de ses actes : il déchire la lettre d’excuse qu’il a commencé d’écrire pour sa femme et se donne la mort plutôt que d’affronter la prison. Pour lui aussi la conclusion était inscrite dans les prémices de l’aventure : calme, posé, puissant devant Cobby et le doc venus lui exposer le plan du doc, il n’avait pas tardé à s’effondrer devant le détective Brannom.

 

asphalt 62Le film oppose ainsi les hasards du « coup » à la nécessité des caractères. Certes, le plan n’a pas fonctionné comme prévu à cause d’incidents imprévisibles mais ceux-ci ne sont pas dus à la maladresse des criminels. C’est dans leur cœur que réside la cause de leur chute, ce qui donne au film son caractère tragique et permet à Huston de montrer, non pas tant l’échec d’un casse ingénieux, mais les différentes façons dont les hommes réagissent devant les coups du sort. Si le film s’achève sur l’image tragique de Dix mort dans le décor de son enfance, dans son propre paradis perdu, c’est peut-être l’image du doc, acceptant son destin et en reconnaissant la nature, qui s’impose à la mémoire.
Thierry LE PEUT


A lire : un dossier de Philippe Huneman

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