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24 juillet 2011 7 24 /07 /juillet /2011 11:07

PREMIERS REGARDS SUR LA GRECE, par Henry Miller

Arléa, 1999  

 

La rencontre du sacré

Miller - premiers regards sur la grèceJamais je n’avais lu Henry Miller. Deux de ses livres attendaient sur une étagère, achetés il y a des années chez deux bouquinistes différents. Il a fallu une rencontre fortuite avec l’auteur, à la faveur d’un troisième achat, et d’un beau petit ouvrage d’Arléa. Premiers regards sur la Grèce, publié par Arléa en 1999, dans la collection « L’Etrangère », traduit et présenté par Carine Chichereau, a la forme élégante des ouvrages de cette collection : présentation sobre, vert et bleu sur fond blanc, couverture lisse et gros caractères. Un Henry Miller déjà âgé présente son visage au crâne nu, à l’œil vif – et cette main, cette main creusée par les ans, burinée par le soleil.

 

Publiés en 1973 aux Etats-Unis, ces Premiers regards ont pourtant été écrits en 1939, alors que Miller quittait l’Europe inquiète de la guerre pour un voyage en Grèce, dans les îles, qu’il ne connaissait pas. Ses impressions de voyage, il les dédie à son ami Georges Séféris, le poète grec ; elles ne seront publiées qu’après la mort de ce dernier, survenue en 1971. De son voyage en Grèce Miller fera un compte rendu plus élaboré dans Le Colosse de Maroussi, publié après son retour aux Etats-Unis.

 

Pour Henry Miller, la Grèce est une révélation. Celle d’un lieu où le « progrès » n’a pas encore déformé l’espace. Un lieu où le sacré est encore sensible, parfois capté et comme préservé par la main de l’homme, comme dans la tombe d’Agamemnon, parfois émanant de la terre même et du paysage avec une force qui confine à l’ironie. Aucune marque apposée par l’homme ne peut empêcher cette présence sacrée de la terre de s’imposer au voyageur, pour peu qu’il ait la sensibilité appropriée. « A présent plus que jamais, toute invention a l’air puérile », note l’écrivain. « La Grèce survivra à l’idée de « Progrès », elle assimilera, détruira et recréera tout ce qui semble aujourd’hui essentiel pour vivre. »

 

L’écrivain ne cherche pas à noter tout ce qu’il voit. Il s’arrête sur ce qui le marque le plus, sur le paysage et l’émotion qu’il suscite, sur les gens aussi : le voyage de Miller, d’une île à l’autre, sur le continent aussi (Mycènes, Tirynthe), est ponctué de rencontres. Elogieux ou caustiques, ses portraits donnent à voir le visage pluriel d’un pays marqué par l’Amérique – parangon du progrès que Miller méprise – mais qui possède son âme propre. « Seuls existent les hommes, les individus, partout. »

Les bateaux eux-mêmes que Miller emprunte pour se rendre d’un lieu à un autre traduisent l’esprit grec selon l’auteur. Chaque élément du voyage est susceptible, ainsi, de conduire Miller à la révélation de cet esprit, qui est ce qui l’occupe tout entier durant son périple.

 

Miller s’embarrasse peu des connaissances historiques fondées sur la recherche et la parole des savants. L’archéologue est pour lui un « monstre » - « cette bête de somme infatigable, cette taupe, ce vers, cet âne, cet esclave sans imagination ». Ce n’est pas à lui que l’artiste demande des explications mais aux lieux mêmes, et à l’émotion qu’il ressent en leur présence. On retrouve ailleurs, chez Miller, ce mépris des spécialistes du langage, des experts en tout genre, qui déforment ce dont ils parlent, et qui d’ailleurs parlent surtout d’eux-mêmes. « Je ne suis pas un savant, et je me trompe très certainement, mais peu importe, c’est mon opinion », écrit l’artiste. Et d’ajouter : « Je refuse les dates et les explications des savants. Je préfère inventer ma propre histoire de la Grèce, une histoire qui puisse correspondre aux merveilles incompréhensibles que j’ai vues de mes yeux. » Les musées où sont enfermés les mystères volés à la terre apparaissent comme des constructions éphémères, sans commune mesure avec les lieux dont ils emportent les richesses : « Les musées seront un jour détruits, et avec eux disparaîtront tous les vestiges des accomplissements passés de l’homme. Mais au-dessus des sites plane à jamais l’esprit […]. »

 

Miller est sensible d’abord au mystère des lieux. Un mystère qui passe par l’œil. Dès son arrivée à l’île d’Hydra, en novembre 1939, il note : « Tout est blanc comme neige et cependant plein de couleurs. » Par la suite, il ne se départit jamais de cette sensibilité de peintre et de poète, sensible aux couleurs, aux matières, aux bruits, aux silences. Ainsi cette notation : « Aujourd’hui, dimanche, j’ai vu un phénomène miraculeux : la lumière qui habite les arbres. Elle perce littéralement le feuillage, créant un voile vert, vaporeux, un halo d’énergie, qui est l’aura même de l’arbre. Son âme est alors dévoilée. Les arbres sont baignés de sacré, de la pureté de leur propre essence. »

 

Expérience mystique ? Sans doute. Mais le sacré dont Miller fait l’expérience et qu’il identifie dans les lieux les plus marquants de son périple, n’est rien d’autre que la vie. « La vie tourbillonne autour de ces pierres éternelles, havres silencieux de la terre. » Cette vie, c’est aussi ce qui le pousse vers certaines personnes, comme cette femme à laquelle il consacre des lignes à la fin de ces Premiers regards, une femme inconnue, touriste américaine, rencontrée au fil de sa pérégrination : « Je connais bien les œuvres qui décrivent les merveilles de la Grèce, mais elles semblent ternes à côté des mots de cette jeune femme inconnue. » Son souvenir est le prélude à une défense des femmes grecque ; la « présence féminine », écrit Miller, « domine le paysage ». Miller s’en prend à ces hommes fainéants qui peuplent les villages grecs, s’emporte contre la dot, tradition humiliante, et termine sur une critique amusée de l’esprit grec, ingrat, roublard, effronté – vestige de l’anarchie, signe de la débrouillardise d’un peuple dont l’écrivain regrette qu’il s’emploie alors à rattraper son retard sur l’Occident avec une ferveur toute japonaise.

 

Premiers regards sur la Grèce s’attarde aussi sur la vie de Nijinski, dont Miller lisait alors la biographie, et formule une critique du monde contemporain. Un monde aux antipodes de l’expérience mystique et chaleureuse que décrit l’écrivain à la rencontre de la Grèce, un monde de « pure stupidité » où « Tout inspire la peur, l’angoisse, la panique », où « Les bâtiments les plus solides éclatent comme des bulles de savon » car « Un souffle est capable de dévaster une forteresse ». Ce monde, dont Miller constate la course à la mort dans une perte d’identité bientôt irrémédiable, l’écrivain l’analysera avec une lucidité complète dans Le monde du sexe, un an plus tard. C’est toujours notre monde.

 

Le mot de la fin à Henry Miller : « Je ne réclamerai pas que tu sois couvert de richesses, mais que les lieux sacrés demeurent vivants. La Grèce n’appartient pas aux législateurs, mais aux Dieux. Qu’ils puissent à nouveau en fouler le sol, dis-je ! »

Thierry LE PEUT 

 

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Published by Bloggieman - dans US littérature
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