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13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 20:43

POUR SEUL CORTEGE de Laurent Gaudé

Actes Sud, 2012

 

Pour échapper à l'Histoire

Gaudé - Pour-seul-cortegeRestant fidèle à sa « marque », qui est celle du roman en voix partagées, Laurent Gaudé porte sa plume vers Alexandre le Grand. En dramaturge, il concentre son récit autour d’une « crise », la mort du conquérant. Sur fond de guerre des diadoques (les héritiers d’Alexandre, qui se déchirent pour son empire dès la fin de sa vie), Pour seul cortège suit la trajectoire de plusieurs personnages qui accomplissent leur destin autour du corps du conquérant. Le partage n’est pas seulement celui du « royaume » d’Alexandre, c’est aussi celui du corps lui-même ; et puisque ce corps ne peut être partagé, l’enjeu est sa possession, dès lors que Ptolémée, l’un des héritiers, comprend que celui qui se rendra maître du corps d’Alexandre aura remporté une plus sûre victoire que celui qui réunira la plus grande armée.

 

Pour seul cortège alterne des paragraphes plus ou moins courts qui livrent les points de vue – le plus souvent à la troisième personne mais parfois à la première et à la deuxième, certaines voix s’adressant aux autres personnages – d’Alexandre, de Drypteis, d’Ericléops, de Tarkilias, de Ptolémée et de quelques autres encore. Comme le roman fait de la mort un enjeu et repose sur la notion de legs, du souvenir que l’on garde des disparus et d’Alexandre en premier lieu, la mort ne signifie pas l’extinction d’une voix. Même dans la mort, la voix d’Alexandre continue de se faire entendre, et conditionne la trajectoire de ceux qui lui survivent. Il s’adresse à Ptolémée, tout plein de la honte d’avoir trahi son ami tout juste mort en se lançant dans la guerre, il s’adresse à Tarkilias, lieutenant de Ptolémée, qui fuit la guerre pour accomplir un autre destin, et surtout il s’adresse à Dryptéis, l’une des filles du roi Darius, sœur de Roxane et de Stateira, dont le destin apparaît lié au sien.

 

Dryptéis, arrachée à l’asile d’un temple suspendu, où elle avait choisi d’échapper au monde, de se soustraire au temps, à l’Histoire, est conduite dans les ruines de Persépolis détruite par Alexandre puis à Babylone où se meurt le conquérant. Dans la première ville, elle doit retrouver sa grand-mère Sisygambis, qu’Alexandre a réclamée dans la seconde. Là, elle est emportée malgré elle dans le tumulte de l’Histoire, lorsqu’Alexandre à peine mort la guerre déjà s’éveille. Le mécanisme de la tragédie est, encore, celui que met en scène Gaudé. Car très vite Dryptéis voit la mort prendre son tribut autour d’elle, et comprend que sa propre trajectoire ne peut s’achever que dans la mort. L’espoir, pourtant, vient disputer le récit à l’implacable tragique, sous une forme qui fait entrer le fantastique dans le récit.

 

L’un des objets de Pour seul cortège est le temps. Un autre est le silence. Les deux, en vérité, sont liés. Pour se soustraire au temps, échapper à l’Histoire qui a tué son père, détruit sa ville, et qui continue de prélever des vies humaines, Dryptéis a trouvé refuge dans un temple suspendu ; le temps, pourtant, ne peut être suspendu. Et le mouvement du roman épouse celui de la marche, celle des cavaliers qui s’approchent du temple, d’abord, pour y quérir Dryptéis ; celle de cette dernière en route vers Babylone, ensuite ; celle, plus tard, des pleureuses qui escortent la dépouille du conquérant à travers tout l’Empire pour le ramener en Macédoine ; puis celle de Dryptéis, seule, devenue gardienne du corps tant convoité, jusqu’à Ptolémée d’abord, vers l’ouest et l’Egypte, vers l’est ensuite, puis vers le temple auquel elle fut arrachée, et vers son destin enfin. Mais la marche, aussi, de Tarkilias en guerre contre les adversaires de Ptolémée, au premier rang desquels se tient Perdiccas, puis en quête de son propre destin. Comme le temps, comme l’Histoire, les personnages jamais ne s’arrêtent. Et l’arrêt ne peut signifier que la mort. C’est d’ailleurs au milieu d’une danse qu’Alexandre soudain s’effondre, terrassé par un mal inconnu, avant d’être porté dans son palais ; et durant ce voyage, court, il désire ne jamais s’arrêter, car il sait que l’immobilité qui l’attend en son palais est un prélude à la mort.

 

Le silence est partout dans le roman. Car l’objet n’en est pas la guerre. Même au plus fort des combats, c’est encore le silence que recherchent les personnages, celui, désiré, de la fin des hostilités, ou celui, pressenti, de la mort. Le silence et le temps suspendu vont ensemble. Mais le silence environne les personnages alors même que l’Histoire les entraîne, les bouscule, les pousse vers leur destin. Si Dryptéis recherche le silence pour elle-même, elle y voit aussi l’unique espoir de salut pour son fils, mis au monde dans le plus grand secret. Hier mariée à Héphaistion, l’un des compagnons d’Alexandre, Dryptéis s’en est allée après la mort de ce dernier ; elle a été fécondée par un berger dont elle ne reconnaîtrait plus le visage, pense-t-elle, et un fils lui est né, dont elle tu l’existence. Avant que de pénétrer dans Babylone, elle a chargé une servante de donner ce bébé à des bergers. La servante emportera avec elle ce secret et Dryptéis comprendra que l’enfant ne survivra qu’en restant ignoré, et en ignorant lui-même sa véritable identité. Petit-fils du grand roi de Perse, il est promis à la mort. Berger anonyme, il vivra loin de l’Histoire, à l’abri de sa soif de morts.

 

Comme si souvent chez Gaudé, le mouvement est aussi celui de l’âme. Il va de pair avec la détermination de personnages qui s’acheminent vers une issue tragique, mais qui parfois trouvent au bout du chemin un salut inattendu. Dryptéis se détache ainsi des autres figures du roman par sa qualité d’héroïne, maudite ou élue selon qu’on voudra s’incliner devant la tragédie ou au contraire lui opposer l’espoir. Bien qu’elle ait voulu se retirer du monde, elle sait y tenir son rôle ; elle comprend que son destin n’est pas de fuir mais d’accompagner jusqu’au terme Alexandre, quoi qu’il advienne, et de lui, et d’elle. C’est pour disparaître à nouveau au monde qu’elle prend place parmi les pleureuses, mais très vite elle y est reconnue comme reine, elle se détache des anonymes et se tient seule auprès du corps d’Alexandre quand celui-ci est livré à Ptolémée. Entendant la voix du défunt, elle sait qu’elle doit encore l’accompagner ; et tandis que le tombeau d’Alexandre est érigé à Memphis, sa dépouille véritable est reconduite vers l’est par Dryptéis. Elle doit la jeter dans une « tour de silence ». Là seulement il trouvera la paix, il échappera à l’Histoire, il se soustraira au monde. Et c’est ce qu’elle escompte pour elle-même au terme du voyage.

 

Pour seul cortège n’est pas un roman historique. C’est une œuvre de littérature que ne vient alourdir aucune érudition excessive. Toujours, Gaudé reste au plus près de ses personnages, il accompagne leur émotion et leur projet, et on retrouve ici le rôle suggestif des noms qui donne étrangeté et poésie au récit, comme, par exemple, dans La Mort du roi Tsongor, quand bien même les noms utilisés par l’écrivain sont historiques. Renonçant aux descriptions et à l’apparat documentaire du récit historique, Laurent Gaudé s’attache, comme dans tous ses romans, à faire entendre avant tout des voix singulières, ce qui rend la lecture du roman fluide et captivante. 

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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