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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 13:45

PORTNOY ET SON COMPLEXE, de Philip Roth

Philip Roth, 1967 – Gallimard, 1970

Traduit de l’américain par Henri Robillot

 

ROTH - Portnoy 4  ROTH - Portnoy 1  ROTH - Portnoy 2

 

L’unique commentaire sur la quatrième de couverture de l’édition Folio est : « Cinq millions d’exemplaires vendus dans le monde entier. » La formule est censée parler pour elle-même, sans doute. De fait, Portnoy’s Complaint (le titre original renvoie explicitement au registre du roman, celui d’une longue complainte d’un patient à son psychanalyste, mais surtout d’un personnage à lui-même et au monde) fut un succès de librairie dès sa parution et permit à Philip Roth de vivre très décemment et d’écrire d’autres livres. Ce dont le monde littéraire lui sait gré, d’autant qu’il a aujourd’hui annoncé sa « retraite ».

Mais qu’est-ce donc que ce Portnoy et son complexe qui a « révélé » Roth ?

Obsédé sexuel et antisémite : ce sont deux des accusations que l’écrivain a dû essuyer à la parution du livre. Lui-même racontait que, avant la publication, il avait prévenu ses propres parents que les journalistes allaient s’intéresser à eux et vouloir les assimiler aux parents de Portnoy. Et pour cause : Portnoy est juif, comme Roth, et le fait qu’il s’exprime à la première personne dans le roman facilite évidemment l’identification.

Pour autant, Portnoy est un personnage. L’une des créations qui permettent d’identifier Philip Roth, de même que Nathan Zuckerman – mais un personnage tout de même. Obsédé sexuel ? C’est en effet ce que l’on peut se dire en découvrant le délire maniaco-sexuel auquel il se livre devant son psychanalyste – « Docteur », dit-il de loin en loin pour nous rappeler à qui il s’adresse, même si l’on sait bien qu’il s’adresse à nous tous qui le lisons. Mais bien sûr rien n’est si simple. Qu’est-ce qu’un obsédé sexuel, après tout ? Dès lors que l’écrivain lève tous les interdits qui pèsent sur chaque individu en société, en prenant ici le prétexte d’une psychanalyse et d’un roman, qui dira si la part de sexualité contenue dans les propos de Portnoy est « normale » ou excessive ? Le fait est qu’il s’est découvert dès l’enfance une passion pour la masturbation – mais n’est-ce pas le cas de beaucoup d’hommes ? Le fait est que, à trente-trois ans, il n’a pas « surmonté » sa culpabilité sexuelle et qu’il continue de nourrir une passion semble-t-il effrénée pour « la chatte », comme il le dit lui-même – et trois des cinq parties du livre mettent en exergue ce goût immodéré et prééminent pour le sexe. Mais précisément, s’il mène cette psychanalyse, c’est pour comprendre cette maladie coupable qui le dévore, et donner un sens à une vie dirigée par l’obsession du sexe.

La culpabilité est donc tout aussi importante dans Portnoy et son complexe que le sexe. Et la mère. Le père. L’enfance. La mère juive. Le père juif. L’enfance juive. Les juifs en prennent pour leur grade de la première à la dernière page – et la « chute » du roman est un exemple de cet « humour juif » dont le monde entier entend parler depuis des décennies, voire des siècles, sans toujours savoir ce que c’est. Tout le roman, d’ailleurs, est-il autre chose qu’un spectacle comique ? Roth l’écrivain ne fait-il pas, avec ce livre, œuvre de stand-up performer, à cette différence qu’il écrit un livre, seul chez lui, au lieu de se présenter devant une salle ? L’écrivain, d’ailleurs, a pour habitude d’écrire debout – stand up ! De fait, Portnoy et son complexe a des allures de spectacle burlesque, avec des épisodes, des « scènes », qui sont autant de sketches cruellement jubilatoires épinglant les travers de la Mère et du Père. Leurs travers, ou tout simplement leur personnalité, qui est un sketch à elle seule. Si Portnoy montre un penchant pathologique pour la chatte (je continue de parler comme le livre), ses parents sont des comédiens pathologiques.

De cette comédie humaine, Roth fait un reflet d’un monde très particulier, le monde « juif ». Peut-être faudrait-il dire, d’ailleurs, « le monde juif new-yorkais », tant l’univers singulier recréé par l’écrivain nous renvoie à d’autres auteurs, à d’autres fictions, à Isaac Bashevis Singer, à Saul Bellow… à Woody Allen. Qu’y a-t-il de « réel » là-dedans ? Le lecteur « non juif » aura quelque peine à le dire, et a fortiori le lecteur « non juif » de ce côté-ci de l’Atlantique. Et il est clair que ce n’est pas l’important : ce qui compte c’est la cohérence de cet univers « singulier », et surtout l’importance que lui donne Portnoy lui-même. Car l’hypocrisie qu’il dénonce dans ce milieu a beau s’enraciner dans un decorum particulier, elle n’en possède pas moins une forme d’universalité qui rend la confession de Portnoy accessible à tout lecteur.

On retiendra donc avant tout le comique de cette recréation plus ou moins fantasmée. L’image de cette Mère armée d’un balai pour traquer son fils de cinq ans réfugié sous le lit, et qui se défend en lui donnant des coups de pied et en la mordant ; du Père assis chaque matin sur le trône dans l’espoir, enfin, de triompher d’une constipation chronique – espoir toujours déçu. La Mère chatouillant le petit oiseau de son garçonnet pour lui apprendre à uriner comme un homme. Le Père évoquant mille drames quotidiens en écho à son activité d’agent d’assurances qui durant des journées entières traque les mauvais payeurs noirs de Harlem, dont il fustige chez lui l’imprévoyance et l’incurie. La Mère continuant d’infantiliser son grand garçon de trente ans que, durant toute son enfance, elle a culpabilisé en l’accusant de cruauté à son égard, tout en faisant de lui le petit roi de la maison. Et l’on pourrait continuer ainsi, aligner les images qui font vivre ce petit théâtre juif et alimentent les névroses de Portnoy, homme « arrivé » sur le plan professionnel mais individu égaré dont la confession se fait tour à tour hystérique et réflexive.

Conséquence de la dramatisation perpétuelle dans laquelle Portnoy a grandi, sa tendance à l’hystérie fait tout le sel du roman. Car, seul face à son psychanalyste (qui ne prend la parole que pour les deux dernières lignes du roman), Portnoy ne connaît pas la censure. Qu’il cherche l’honnêteté ou qu’il recherche la provocation, le fait est qu’il n’épargne personne : dévoilant ses tourments intérieurs et dénonçant les hypocrisies de son environnement, il s’en prend à la famille, aux femmes, au couple, à la religion avec une virulence qui ne peut que réjouir les lecteurs en quête de parole libérée. Sans illusion sur lui-même, il l’est aussi sur les autres, et son désespoir n’est au fond si grand que parce que le monde ne lui offre pas d’exemple de cet équilibre auquel il aspire. Qu’il croise d’anciens camarades d’école devenus de « respectables » pères de famille ou une jeune femme ayant choisi la vie dans un kibboutz lors d’un séjour en Israël, il n’a jamais ce sentiment de sécurité ou de tranquillité qui manque si cruellement à sa propre vie. Rien ne semble pouvoir le sortir de l’état dans lequel il se trouve, un état d’anxiété et de culpabilité permanent qu’exacerbe l’exercice de l’introspection. Le drame de Portnoy est son intelligence, qui lui permet de tout analyser avec une certaine acuité, mais pas de se débarrasser de son angoisse. Son discours est donc une satire violente mais aussi jubilatoire – car jamais Portnoy n’est dupe de lui-même, et jamais l’écrivain ne l’est de son personnage – qui fustige l’intolérance, l’ignorance et les préjugés dont se montrent coupables le père et la mère du personnage, mais pas seulement.

Cette plongée dans une psyché torturée est peut-être un peu longue parfois – mais l’envie d’en finir tient précisément à l’épreuve que constitue la pensée sans cesse renouvelée de Portnoy. Au terme de 350 pages de monologue, on est, comme Portnoy, complètement enfermé dans une machine qui s’auto-alimente et qui semble ne pouvoir s’arrêter que dans un cri ultime, un hurlement d’impuissance et de rage… qui n’est que le début d’un véritable processus de guérison, si tant est que Portnoy puisse être guéri. Et la psyché de Portnoy n’est, on l’aura compris, qu’un miroir que l’auteur nous tend.

Et vous, Docteur, vous en pensez quoi ?

Thierry LE PEUT

 

 

 

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Published by Bloggieman - dans US littérature
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