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12 décembre 2009 6 12 /12 /décembre /2009 20:37
OUT OF THE PAST (LA GRIFFE DU PASSE / PENDEZ-MOI HAUT ET COURT), de Jacques Tourneur
RKO, 1947

Une histoire à terminer

griffe 4Tout commence par une pancarte affichée au-dessus d’une station-service dans une petite ville américaine à deux pas du lac Tahoe. La pancarte annonce : Jeff Bailey. C’est le nom du propriétaire. Son nouveau nom, du moins. Un homme assez mystérieux pour alimenter les commérages de la gérante du petit café en face du garage et susciter la jalousie de Jim, amoureux depuis l’enfance d’Ann Miller, petite amie en titre de Jeff Bailey. Voilà pour l’ambiance petite ville, dessinée dans les premières minutes du film. Cette pancarte un peu trop grande, comme le remarque un visiteur prénommé Joe, semble en tout cas désigner ledit Jeff Bailey comme le centre d’intérêt de la ville, et du film. Car Joe est venu pour lui. Derrière le pseudonyme de Bailey, il a reconnu l’ancien détective privé Markham, que son patron Whit Sterling avait engagé pour retrouver sa fiancée, Kathie Moffat, enfuie au Mexique après lui avoir tiré dessus.

 

Out of the Past montre assez que la grande affaire du film est le passé qui vous revient à la figure. Lorsqu’il se trouve en face de Joe, Markham / Bailey ne fait pas d’histoire. Il garde la self confidence qui caractérise d’emblée le personnage et ne discute pas longtemps lorsque Joe l’invite à retrouver son patron, Whit, dans une grande maison au sommet de la colline. Et c’est dans la voiture qui les conduit tous deux à la grille de cette maison que Jeff raconte à Ann Miller son mystérieux passé. Petit bond dans le temps, après quelques minutes passées à conter les prémices de l’aventure. On fait ainsi la connaissance du dénommé Whit et l’on suit le privé, Markham, impeccable Mitchum à la silhouette carrée et à la démarche de boxeur faussement nonchalant, sur les traces de l’évanescente et intrigante Kathie Moffat. Le récit est balisé. La rencontre chez le client, homme d’affaires au sourire de façade enrubanné dans son bandage tout propre après la tentative de meurtre de la belle enfuie, jeune Kirk Douglas chez qui l’on sent la menace dissimulée sous les plaisanteries et la légèreté frivole ; le voyage au Mexique, de ville en ville, et l’attente patiente qui précède l’apparition de la sulfureuse presque-meurtrière, qui arrive du soleil, out of the sun, autant qu’elle émerge du passé. Une silhouette fine et blanche, la même nonchalance que chez le détective, comme si la vie ne pouvait guère réserver de surprise, et quand bien même elle le ferait… L’apparition suivante verra la belle faire son entrée en émergeant de la lumière moins éclatante du clair de lune, et une troisième la dessinera dans la lueur des phares d’une voiture. Ces apparitions savamment scénographiées soulignent le statut d’icône de la belle. Icône du film noir, femme fatale, sincérité troublante et capiteuse à laquelle s’abandonne immédiatement le détective. C’est la scène du baiser au clair de lune, à l’ombre d’un filet de pêche sur une plage mexicaine : la belle sait bien pourquoi le bel inconnu est là mais il coupe court aux explications qu’elle fait mine de fournir. « Chérie, je m’en fous », et le baiser remplace les discours.

 

Toutes les étapes du film se déroulent avec cette sorte d’évidence, parce que c’est de cette façon que le personnage de Mitchum semble appréhender la vie. Peu importent les explications, ce sont les faits qui dirigent l’homme, et son instinct, et son cœur. Mitchum sait jouer à la perfection ce sens de la fatalité qui pose son empreinte sur tout le film. C’est lui d’ailleurs que l’on suit jusqu’au dernier acte, lorsque, de retour dans le présent, il n’a d’autre choix que de finir l’histoire commencée. Mais Out of the Past porte aussi l’empreinte de la femme. De plusieurs femmes. La douce et innocente Ann Miller est l’antithèse de la sensuelle et vénéneuse Kathie, aussi féline que son prénom le laisse entendre. Quant à Meta Carson, elle ne fait certes que passer dans le film mais Rhonda Fleming lui donne une présence qui ferait presque penser qu’elle va supplanter la troublante en titre. Mitchum passe de l’une à l’autre avec l’aisance d’un personnage qui ne doute de rien, même lorsqu’il se précipite dans le piège qu’il sait pertinemment avoir été tendu pour lui. Félin, assurément, il l’est aussi : sa silhouette enveloppée dans un trenchcoat se glisse dans tous les lieux, entre les mailles des filets qu’on lui tend, apte à prendre la main quand on la lui laisse, au point de retourner le piège et de – presque – triompher.

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Outre les personnalités que campent avec brio Mitchum, Jane Greer et Douglas, le film s’enracine aussi dans ses nombreux décors. De Tahoe à San Francisco, de Frisco à Acapulco, de la Californie au lac Tahoe, où l’histoire se clôt dans un finale implacable, Jacques Tourneur filme la ville et la nature avec un sens aigu du drame qui s’y déroule. Les ombres, bien sûr, suivent partout les personnages, même sous le soleil du Mexique et dans les paysages ouverts de Tahoe : ce sont les feuillages touffus où Jim épie les retrouvailles de Jeff avec Ann, l’imperméable noir de Joe, ou encore le regard du « garçon », le jeune sourd-muet qui travaille avec Jeff au garage, et que l’on sent attaché à lui comme à un père. Ce sont les intérieurs, aussi : celui du bungalow mexicain où Jeff et Kathie goûtent à l’amour, celui de la cabane en forêt où la beauté se révèle fatale à Jack Fisher, le détective lui aussi habillé de noir, celui de la grande maison sur la colline, qui évoque avec quelques années d’avance la villa haut perchée de La Mort aux trousses, où l’on tremblera pour une autre belle intrigante…

 

On est tenté de dire que tout est parfait dans ce film, au point que certains y ont vu l’archétype du film noir. Jusqu’à la dernière scène, où le simple signe de tête du « garçon » semble autoriser Ann à se détacher du drame et à poursuivre sa vie, tout en soulignant les ambiguïtés sur lesquelles repose le film tout entier. Film noir par excellence, en effet, Out of the Past joue admirablement des couleurs, dans ses paysages, dans ses costumes (Kathie apparaît en blanc surgissant du soleil et finit en noir dans la nuit) et dans ses caractères.
Thierry LE PEUT


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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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