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9 août 2011 2 09 /08 /août /2011 16:32

ON DIRAIT VRAIMENT LE PARADIS, par John Cheever

1982 – Gallimard, 2009 – Folio, 2010

 

Portrait au vitriol de l’époque contemporaine

CHEEVER - paradis 1Dernier roman de John Cheever, On dirait vraiment le paradis peut laisser attendre une histoire d’homme engagé pour la préservation de la nature : il y est question d’un étang devenu dépotoir et de collusion entre administration et mafia, et d’un homme qui décide de partir en lutte contre ces gens-là pour sauver l’étang sur lequel il aimait tant patiner en hiver. Mais l’écriture malicieuse de Cheever entraîne le lecteur assez loin de cet horizon. L’étang n’est finalement que l’un des éléments d’un roman du crépuscule, où un homme parvenu au soir de sa vie réfléchit à la modernité et à l’amour. Un roman de fin de monde, où l’auteur s’amuse à présenter l’époque – contemporaine – comme un temps déjà lointain, où l’on se livrait encore à des activités aussi curieuses que le « jogging ». Il en ressort un aspect sociologique sur le mode ironique, qui permet à Cheever de considérer l’homme comme un bien curieux animal, et d’entraîner son lecteur dans une sorte de road movie entre petite ville et grandes surfaces.

 

« Cette histoire est destinée à être lue au lit dans une vieille maison par une soirée pluvieuse. » C’est par ces mots que Cheever accueille son lecteur. Recherche de connivence, sans doute, mais il s’agit surtout de donner le ton. Le lit évoque le confort du chez soi – aussi bien que la couche dernière où l’on s’étend pour mourir -, la vieille maison le monde de l’enfance, de la sécurité, d’un passé idéalisé auquel on revient avec nostalgie, quant à la pluie elle revient constamment au cours du récit. Beaucoup de scènes s’y déroulent aussi le soir, au moment du crépuscule. C’est cette lumière d’un monde finissant qui baigne l’ensemble du roman, littéralement et métaphoriquement.

 

Tous ces éléments « d’ambiance » sont indispensables au roman. Dans le premier chapitre, on fait connaissance avec Lemuel Sears, un homme d’âge indéterminé – « un homme âgé, mais toujours en pleine possession de ses moyens », ce qui sera important pour la suite – dont la fille, issue d’un premier mariage, habite une maison près de la petite ville de Janice, à six kilomètres précisément de l’étang de Beasley. C’est là que, un dimanche, Lemuel Sears vient patiner. Il éprouve sur la glace le sentiment, très américain, « de rentrer chez lui » : « Enfin, après un voyage long et froid, il regagnait un lieu où son nom était connu et apprécié, où les lampes brûlaient dans les pièces, et le feu dans l’âtre. » Le dimanche suivant, Sears revient patiner sur l’étang, avec toujours autant de plaisir. Puis deux semaines s’écoulent et, cette fois, le retour est terrible : « Il découvrit alors que la glace avait fondu et que l’étang de Beasley était utilisé comme décharge. » Le récit, au lieu de s’attarder sur les sentiments de Sears, prend de la hauteur : dans cet incident, ce n’est pas tant l’émotion à taille humaine de Lemuel Sears qui intéresse Cheever, mais le sens de l’événement. « Gisaient là les rebuts d’une société encline au nomadisme, mais qui avait renoncé à son goût pour les objets que l’on porte. La plupart des gens qui errent de par le monde développent une culture de tente et de selles, mais il s’agissait là de nomades doués d’une passion pour les châlits gigantesques et les énormes réfrigérateurs. Il y avait un conflit entre la mobilité – l’errance – et l’amour de la permanence qui avait abouti au chaos dans l’étang de Beasley. » Le saut peut paraître vertigineux ; il est l’objet même du roman de Cheever. Cette société nomade sédentaire, Cheever la traque dans la personnalité et le comportement des personnages qu’il invoque, dans les situations « mythiques » de ce temps dont il dissèque les coutumes étranges : ce sont par exemple les excursions au supermarché, ou la fréquentation des autoroutes, qui fournissent de savoureux épisodes au récit, à la fois justes d’un point de vue sociologique et surréalistes d’un point de vue narratif.

 

Le supermarché est le lieu, forcément immense et situé près d’une autoroute, où Betsy rejoue sans le savoir l’un des actes fondamentaux de toute société : « Une part de l’excitation que Betsy éprouvait au Buy Brite était peut-être provoquée par sa participation à l’un des rites premiers de notre civilisation. » Là, en effet, elle évolue au milieu d’un véritable « butin », « un paradis de conserves, de légumes, de viande, de poisson, de pains et de gâteaux, le tout sur la musique qui l’avait fait danser l’année où elle était tombée amoureuse d’Henry. » L’étalage vulgaire et l’intimité se trouvent donc réunies en ces lieux. « Betsy ne s’intéressait pas du tout à la préhistoire du troc et du marketing, et pourtant la pureté et la simplicité du butin qu’elle dévorait des yeux au Buy Brite n’étaient pas sans rappeler les marchés et les foires de notre histoire. » Cheever opère constamment ce type de rapprochement : en suivant par exemple les évolutions gracieuses et lyriques de Lemuel Sears sur la glace, il évoque une théorie – pied de nez au monde universitaire – selon laquelle c’est le patinage qui aurait permis à l’Homo sapiens de supplanter l’homme de Neandertal, en lui donnant une vélocité qui faisait de lui un chasseur supérieur. L’écrivain semble procéder par association d’idées loufoques, simple jeu de l’esprit. En vérité, il replace notre modernité et nos comportements dans une perspective historique et comportementale qui balaie l’idée de supériorité et d’originalité de notre civilisation. Qu’il parcoure les steppes préhistoriques à la recherche de gibier ou les allées d’un supermarché en poussant un chariot muni de petites roues, l’homme ne change pas fondamentalement. L’aventure du supermarché se termine d’ailleurs par une lutte aux caisses, à l’issue de laquelle il ne reste pas grand chose du vernis de civilisation.

 

Roulant sur une autoroute, Lemuel Sears ne peut s’empêcher de penser. « La 774 était devenue une portion de cette longue route bordée de commerces qui traverse le continent. Il aurait été absurde de regretter les petites fermes laitières désuètes, et pourtant ces villages en ruine représentaient pour Sears un souvenir mélancolique, comme si un peuple audacieux s’était trompé de route et avait tout à coup adopté des coutumes bohémiennes. Cette vision illustrait les engagements les plus éphémères et les dieux du foyer les plus précieux. Non loin d’un cinéma porno en plein air, se dressaient deux magasins de meubles dont les articles auraient nécessité plusieurs paires de bras pour être déplacés. Sears y vit l’illustration d’un peuple – dont il considérait faire partie – qui avait perdu la notion de ce qu’est une moisson. » Ce sont ces mêmes objets témoins du consumérisme devenu monstrueux, croisé avec le nomadisme, que l’on retrouve dans l’étang devenu décharge. Des objets immenses dont personne ne veut plus, dont la fonction principale est d’être remplacés par d’autres que l’on abandonnera à leur tour. L’évocation s’achèvera sur cette expression : « la barbarie et le nomadisme de la 774 ».

 

Nomade, notre civilisation se caractérise sous la plume de Cheever par sa tendance forcenée à créer de nouveaux objets, à les consommer et à les jeter, détruisant en chemin les repères des générations antérieures. La barbarie, outre la dévastation du monde qui accompagne ce comportement, est que l’homme agir de même sur le plan moral. Les idéaux sont abandonnés comme des objets devenus obsolètes, mais conservés comme simples motifs dans des discours opportunistes : les déclarations du maire de Janice lors d’une réunion censée décider du sort de l’étang de Beasley sont à la fois surréalistes et terrifiantes. On croirait entendre un politicien. Pourtant personne, hormis Lemuel Sears – et encore – ne semble s’en révolter ; la résignation ou l’indifférence permettent à ce discours de s’imposer. Les hommes de loi engagés par Sears pour rendre sa beauté à la nature défigurée disparaissent l’un après l’autre, victimes d’accidents opportuns – et nul ne semble s’en inquiéter. On les remplace, simplement. Les habitants de Janice, dont on attendrait un engagement, paraissent indifférents aux arguments écologiques. Pour arracher aux autorités le sauvetage de l’étang, il faudra la mort d’innocents qui auront consommé la sauce empoisonnée abandonnée par Betsy sur les rayons du Buy Brite. Betsy ne sera d’ailleurs ni découverte ni inquiétée, et l’on n’en saura pas davantage sur l’enquête ayant suivi ces empoisonnements.

 

Le « nomadisme » qui affecte notre rapport aux objets et à la nature a donc une incidence morale également : c’est l’abandon de valeurs permettant la vie en société. Le ton décalé de Cheever est ainsi l’illustration narrative d’une perte d’adhésion au monde, d’une indifférence morale qui permet au crime de proliférer, à l’économie mafieuse de prospérer. Quelques hommes, pourtant, se dressent encore contre cet état de fait ; parmi eux, Horace Chisholm, environnementaliste engagé par Sears pour défendre la cause de l’étang de Beasley. « Chisholm était, encore un an plus tôt, prof de biochimie dans un lycée, mais il avait décidé que les risques environnementaux l’obligeaient à s’engager afin de lever la menace qui pesait sur la planère, ou tout du moins d’en informer les victimes potentielles. » A cet exposé d’une noble attitude, Cheever ajoute le constat de l’évolution morale de notre société : « Il revenait d’une réunion dans une ville où un changement de classification allait entraîner le goudronnage d’un kilomètre carré pour construire un centre commercial, ce qui empoisonnerait et détruirait des marais qui alimentaient deux ruisseaux, lesquels constituaient deux sources d’eau potable. Il faudrait dix ou quinze ans avant que la population ayant voté cette décision n’en ressente vraiment les conséquences néfastes. De toute évidence, ces gens pensaient qu’ils habiteraient tous ailleurs quand l’eau potable deviendrait mortelle. » Cette situation inquiète Chisholm : « Il n’avait jamais pris conscience auparavant qu’une société centrée sur elle-même aboutissait à de telles limites. » Il n’est pas au bout de ses découvertes : voilà qu’il trouve au bord de l’autoroute… un bébé, oublié par ses parents au terme d’une halte ! L’incident offre à Chisholm l’opportunité de se comporter en héros et de réaffirmer des valeurs d’entraide et de générosité. Mais de quel intérêt cette éthique est-elle encore dans le monde qu’il occupe ? Chisholm est finalement évincé du récit à la faveur d’une phrase, d’un incident, victime d’intérêts autrement plus puissants que lui. Contre un « système », que peut un individu ?

 

On dirait vraiment le paradis est aussi l’histoire d’un amour. Lemuel Sears en effet rencontre Renée, plus jeune que lui mais qui l’accepte dans sa vie, dans son intérieur, enfin dans son lit. Pourtant la sécurité rêvée par Sears semble se dérober à lui, car Renée, en dépit de leur entente superficielle, semble se désintéresser de lui et prête à l’abandonner du jour au lendemain. L’amour est-il encore possible dans ce monde de nomades, qui n’épargne pas plus les sentiments que la nature ?

 

Le dernier roman de John Cheever trace le portrait d’une société parvenue à son crépuscule, dans laquelle la dévastation physique et morale prolifère sur l’égoïsme et l’indifférence. C’est une chronique parfois tendre, parfois acerbe d’un monde en déshérence où l’individu cherche désespérément des repères donnant un sens à son existence. Du moins quand il cherche autre chose que le simple assouvissement de ses désirs.

 

C’était en 1982, à l’aube seulement du monde ultra-libéral que nous voyons aujourd’hui agoniser dans une volonté désespérée de pousser plus avant encore l’aliénation et le désengagement moral.

Thierry LE PEUT

 

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