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14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 19:23
MEURTRE EN SUSPENS (NICK OF TIME), de John Badham
Paramount, 1995

 

Suspense ou blague de potache ? 

Le cinéma produit des chefs d’œuvre comme il produit des daubes. Voici un titre appartenant – à mon sens – à la seconde catégorie. Meurtre en suspens (Nick of Time) a beau bénéficier de la présence de Johnny Depp et Christopher Walken et de l’expérience de John Badham (réalisateur qui oscille entre des titres valant le coup d’œil – Wargames et Tonnerre de feu, certes pas inoubliables mais intéressants à leur époque – et d’autres qu’on peut oublier), il faut s’armer d’une patience certaine pour le regarder jusqu’au bout. Fort heureusement, il dure moins d’une heure et demie.

Tout commence par une idée simple : un père de famille tout juste débarqué à Los Angeles avec sa petite fille voit des individus se faisant passer pour des agents fédéraux enlever la fillette et le menacer de la tuer s’il n’assassine pas lui-même Mme le Gouverneur de Californie, en pleine campagne de réélection. A partir de ce picth on pouvait imaginer plusieurs développements, et le titre comme le générique du film insistent sur le facteur temps, annonçant un suspense à la 24 heures chrono (qui n’existait pas encore, en 1995) : Johnny Depp n’a qu’une heure et demie pour remplir son contrat, sinon adieu fifille.

Le problème de Nick of Time est son incapacité – apparente en tout cas – à se positionner. Drame ou comédie ? Le suspense a besoin, pour être efficace, d’un minimum de sérieux et de crédibilité. Or, la situation de Gene Watson – le personnage interprété par Johnny Depp – manque de crédibilité dès les premiers instants. Durant tout le film, le personnage baigne dans une absurdité fondamentale qui empêche de prendre au sérieux le drame qui se joue : à chaque fois qu’il veut parler à un représentant de l’ordre, son maître-chanteur surgit de nulle part et l’en empêche, non pas seulement en manifestant sa présence mais en lui opposant une résistance physique. Une résistance visible, à laquelle pourtant les témoins – tous les témoins – sont obstinément aveugles. Le policier vers qui s’avance Depp à la gare ne montre aucune réaction lorsque le maître-chanteur s’interpose entre eux : il disparaît simplement du cadre. Même procédé invraisemblable avec le chauffeur de taxi qui conduit Depp à l’hôtel Bonaventure : à l’instant où Depp va lui demander son aide, un pick-up heurte le taxi, conduit par le maître-chanteur qui adresse un signe à Depp avant de filer. L’incident paraît aussitôt oublié par le chauffeur de taxi qui, quelques minutes plus tard, jettera sans même le regarder le message que lui aura écrit Depp avant de descendre du taxi.

La plupart des incidents du film se produisent de cette façon, sous le regard de témoins qui ne réagissent pas, qui n’y voient rien d’anormal. Qu’une telle indifférence soit possible dans la réalité n’est pas l’important ; le fait est qu’un tel traitement de l’action manque totalement de vraisemblance. L’omniprésence du maître-chanteur est un élément incongru si l’on considère la nature même du chantage : Depp est sommé de devenir un meurtrier malgré lui précisément pour que les vrais instigateurs du meurtre ne soient pas inquiétés. Et que fait le maître-chanteur ? Il suit pas à pas le meurtrier, se montrant partout avec lui !

Mais parlons, justement, du maître-chanteur. Plus encore que l’invraisemblance de l’action, c’est lui qui explose littéralement la crédibilité du film. Menaçant, il l’est sans doute, puisqu’il n’hésite pas à recourir à la violence à l’encontre de Depp pour le persuader qu’il représente une menace sérieuse contre sa fille. Mais Christopher Walken interprète le personnage en le plaçant sur une corde raide entre le drame et la comédie : il en fait trop, appuyant le côté déséquilibré du personnage au point d’en faire, non plus une menace, mais un numéro à lui tout seul. Le malaise s’installe dès sa première apparition, quand, avec Roma Maffia, il observe les quidams à la gare afin de sélectionner le candidat idéal au meurtre par procuration ; les deux comédiens, Walken et Maffia, agissent comme si la chose les amusait, comme s’il n’y avait pas, en jeu, la perpétration d’un meurtre, a fortiori celui d’une personnalité politique en vue. Un jeu. C’est bien à cela que ressemble tout le film. Juste un jeu, au point qu’on se prend à se demander si tout ne va pas basculer comme dans The Game de David Fincher, par la découverte que tout ce qui arrive n’est qu’une mise en scène. A ceci près que, au moment où on se met à y croire vraiment, Walken commet un meurtre véritable, après lequel le doute n’est plus permis.

La séquence de ce meurtre « préliminaire » démontre que l’incertitude est voulue par le réalisateur. Déjà, sa caméra a volontiers accompagné le malaise de Depp en accentuant les cadrages « subjectifs » : plongées ou contre-plongées marquées, irruption du hors-champ dans le cadre, grand angle exprimant le vertige… Badham y ajoute le ralenti, tant de l’image que de la bande sonore, afin de distordre la réalité : un moment, l’action bascule dans le rêve éveillé lorsque Depp, étranglé par Walken, s’imagine en justicier abattant fougueusement tous les complices de la conspiration. Le glissement a lieu sans prévenir et ne se révèle que dans l’excès : Depp est brusquement trop « héroïque », ses adversaires trop faciles à abattre, la résolution trop inattendue (alors qu’on n’en est qu’à la moitié du métrage). Lorsque Walken réapparaît, mort-vivant, et projette d’un seul bras le pauvre Depp dans le vide, alors on comprend de quelle manipulation on a été victime. Et l’on comprend, aussi, ce qui fait que l’on ne peut décider pas adhérer à l’intrigue : ce n’est pas seulement Walken qui s’amuse, c’est Badham lui-même, qui révèle qu’il ne croit pas à son scénario. Une bonne grosse blague, qui pourtant va se prolonger encore trois quarts d’heure, en faisant mine de se prendre au sérieux…

Et si Nick of Time était finalement un cas d’école ? TLP

 

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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commentaires

Jongil 20/10/2009 13:27


Je repasse donc ici en ce 20 octobre annoncé comme fatidique... pour découvrir que le programme du jour risque de n'être pas plus chargé que les dates successives de fin du monde de Témoins de
Jéhovah, que la Suède décrite peut être universelle, que moins qu'à saint Thomas il me sera donné de toucher Dieu du doigt ici...

Aussi déçu qu'on l'imagine, je repasserai cependant sûrement ici, oui, si la météo est favorable (et sans congères de neige ni ouragans tropicaux), lire ce que ajouterez à propos des services de
police de Scanie au royaume de Suède.

Bonjour à vous aussi ! et même si celui-ci (jour bon) ne semble donc pas de voir être celui de la Parousie définitive du Seigneur...


Bloggieman 15/10/2009 17:34


Pour l'existence de Dieu, je crains qu'il ne soit trop tard, car la vie qui vous reste ne serait pas suffisante, dût-il ne rien se produire le 20 octobre, et nonobstant bien sûr l'évolution de la
météo. Pour ce qui est de la "vision" de la Suède donnée par Henning Mankell dans ses romans, on peut y voir de l'analyse comme on peut choisir de n'y voir, finalement, que des idées assez banales,
transposables telles quelles dans d'autres pays, sous d'autres cieux. Je compte poursuivre l'exploration de ces romans, mais j'ai déjà lu chez un exégète que l'analyse sociologique chez Mankell
était surtout l'une de ces belles phrases dont se gargarisent les amateurs, toujours désireux de trouver de grandes qualités à ce qu'ils aiment. A suivre, à tout le moins. Soyez fidèle :) Et, pour
finir, il est vrai que Nick of Time peut valoir le détour... en tant que curiosité. Bonjour chez vous !


Jongil 14/10/2009 21:19


L'idée d'une gigantesque "caméra cachée" dont serait victime M. Depp vient effectivement en vous lisant ici. De quoi rendre le lecteur curieux du film, très paradoxalement je vous l'accorde...

Y en aurait-il d'autres paradoxes dans la façon dont est montrée la Suède de Kurt Wallander ? Autant la dissémination de la "centralité" par le Net semblerait aussi avoir de bien bons côtés, autant
la Suède tolérante et progressiste des espoirs socio-démocrates est-elle aussi triste qu'il est dit ?

Et encore, on ne parle pas de sa météo !

Que se passe-t-il le 20 octobre fatidique dans le roman. Ai-je encore le temps de faire mes valises et de vérifier l'existence de Dieu ?


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