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19 mai 2012 6 19 /05 /mai /2012 11:25

NEWMAN'S LAW, de Richard T. Heffron

Universal, 1974

 

Les héros sont condamnés

Newmans Law 1Newman’s Law est un film rare. Destiné d’abord à la télévision, mais diffusé en salles, il est le quatrième long-métrage réalisé par Richard T. Heffron (mais le premier considéré comme « film » puisque premier à être diffusé en salles). Ce dernier avait déjà dirigé l’acteur George Peppard dans la série Banacek l’année précédente (1973). Sorti en août 1974 aux Etats-Unis, il reste (apparemment) inédit en France, où il a été diffusé (sur Ciné Polar notamment) en VO.

Le rythme, les décors, la réalisation dans son ensemble montrent assez que Newman’s Law est d’abord un téléfilm. On pourrait d’ailleurs croire à un pilote en vue d’une série, même si l’histoire, très vite, évolue dans une direction qui s’éloigne de cette première impression (rappelons-nous cependant que Police sur la ville de Don Siegel, un « vrai film » celui-là, sera plus tard adapté en série – éphémère – en dépit de la mort de son personnage principal, le flic Madigan interprété par Richard Widmark). C’est d’ailleurs l’époque où Peppard, qui est apparu d’abord dans des séries à la fin des années cinquante mais a tourné essentiellement pour le cinéma durant les années soixante, revient à la télévision, à travers des téléfilms et des séries où il occupe une place récurrente (Banacek puis Doctors’ Hospital, avant L’Agence Tous Risques en 1983).

Newman’s Law est à plus d’un titre inscrit dans la continuité de Banacek. D’abord, Peppard y incarne un personnage plutôt dur, volontiers taciturne ; c’est l’effet « pilote de série », qui s’estompe à mesure que cette image est abîmée par l’histoire et que le flic « hard hat » (c’est le gangster Dellanza qui utilise cette expression en s’adressant à lui) en prend plein la figure, au point de flirter dangereusement avec le point de non retour. Ensuite, le scénario est une histoire originale signée par Anthony Wilson, qui développa un an plus tôt le personnage de Banacek. Et, bien sûr, il y a Heffron.

Au début du film, donc, Thomas Vincent Newman est un flic intègre, le genre de type qui aurait pu devenir inspecteur (detective) mais qui reste sergent parce que, selon son chef le Lt Reardon, il s’implique trop. Tout en disant cela, Reardon enchaîne les parties de carte en face du commissariat avec des flics en uniforme, au lieu d’être à son bureau, tandis que Newman et son partenaire Garry mènent un travail de flic « à plein temps », vêtus comme des ouvriers parce qu’ils ont passé des heures (on l’imagine) en planque. Newman a une vie privée réduite à un petit appartement où il vit seul et aux coups de fil inquiets de l’hospice où végète son vieux père, sénile ; inquiets, parce qu’il a du mal à honorer les factures et qu’il ne voit pas comment y arriver. Quand il rentre épuisé, il n’a que la force de faire chauffer un des produits surgelés qui s’entassent dans le compartiment congélateur de son frigo. En visite dans l’appartement, un peu plus tard, le chef Reardon ironisera sur l’accusation de corruption dont sera alors victime Newman : ce n’est pas le genre d’habitat qu’on imagine pour un flic ripou !

 

Newmans Law 4

 

L’histoire de Newman’s Law, c’est la destruction méthodique de ce flic intègre, de ce qui lui reste de vie. D’abord carte maîtresse du procureur Eastman dans un procès contre le trafiquant international Frank Lo Falcone, Newman devient la personne à éviter quand il se retrouve accusé de corruption, victime manifeste d’un coup monté par Lo Falcone. Personne n’y croit vraiment mais peu importe ; le mal est fait. Newman n’est plus d’aucune utilité à Eastman, dont on visitera plus tard le domicile, en pleines agapes familiales, pour mesurer à quel point l’univers du flic et celui du procureur sont éloignés. Aisance et négociations politiciennes d’un côté, intégrité et quasi-misère de l’autre. Autant Eastman est entouré (un conseiller qui parle pour lui et assure le gros du travail, un flic en uniforme à sa porte, des amis insouciants autour de sa table), autant Newman est de plus en plus isolé, abandonné à lui-même. Même son amitié avec Garry est finalement abîmée à mesure qu’il sent le piège se refermer autour de lui. Viré de la police, pris pour cible par les malfrats, Newman s’abîme lui-même, finit par acheter un fusil à lunette et par monter sur un château d’eau pour arroser la propriété de Lo Falcone, dont l’aisance s’étale en écho, bien sûr, à celle d’Eastman. Truands et politiciens partagent le même univers, où il est toujours possible de passer un marché (plea bargaining) pour que chacun y trouve son compte. Dans le processus, Newman n’est qu’un détail, un dommage collatéral.

 

Newmans Law 5

 

Le scénario se déroule comme une démonstration implacable de la supériorité de l’intrigue sur l’intégrité. Au terme du processus, seule la violence, radicale, expéditive, en marge de la loi, permet de rétablir l’équilibre, au prix des vies innocentes. Même si la conclusion du film comporte son lot de poudre et de sang, l’une des scènes les plus marquantes est le délire de la veuve de Garry, sous le choc alors qu’elle vient d’apprendre la mort de son mari, lui aussi victime collatérale. Victime du cynisme et de la corruption ? Ou victime de la « croisade » de son partenaire, l’homme intègre au milieu des flics corrompus ? La douleur de la femme hésite entre les deux : après avoir chargé Newman, qui écoute, impuissant, écrasé par la culpabilité, la colère et le chagrin, elle s’excuse. Mais il est déjà parti. Il n’a laissé qu’une enveloppe pleine de billets : l’argent sale offert par Dellanzia pour la dépouille du malfrat qui a tué son neveu au début du film, cet argent d’abord refusé par Newman et qu’il est finalement allé réclamer, non pour lui, mais pour la veuve de son ami.

Newmans Law 2Sans avoir la force d’un French Connection ou d’un Serpico, ou même de films d’action plus mineurs comme Le Cercle noir et Meurtres dans la 110e Rue, la faute à une réalisation trop sage, à Peppard aussi, peut-être, qui peine à incarner à la fois la dureté et les blessures de son personnage, Newman’s Law est un film honnête, ancré dans le désenchantement des années 1970 et dans un cinéma dont il reprend avec savoir-faire les éléments fondamentaux, la ville, les fractures sociales, les noirs, les fusillades, et ce réalisme sans appel qui chante la mise à mort des héros rassurants dans un monde gouverné par l’argent et l’ambition. On en retient les pleurs d’une veuve, les tremblements d’un vieil homme sur un lit d’hôpital, tandis qu’à deux pas de là les truands et les powers that be mènent la belle vie sans s’encombrer des vieilles lunes de l’intégrité. Comme le dit l’ancien flic devenu larbin à la solde de Dellanzia, « Prends l’argent ! C’est de l’argent propre ! Qui est-ce que ça gêne ? »

Thierry LE PEUT

 

 

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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