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19 novembre 2014 3 19 /11 /novembre /2014 19:13

 

FAYE - Nagasaki  FAYE - Nagasaki 2  FAYE - Nagasaki

 

LA VIE NON VECUE

Nagasaki est un petit livre au sujet anodin, mais nullement insignifiant. Anodin, car il repose sur des « personnages » presque dénués de pittoresque – le lieu : Nagasaki, pourrait laisser supposer un certain pittoresque, une couleur locale, mais la normalité des personnages ne permet pas à cet aspect de dominer le texte ; ce qui est ici raconté pourrait se passer ailleurs, n’était la référence à des événements proprement japonais que le titre laisse aisément deviner – et s’inspire d’un fait divers. On sait bien cependant que le fait divers allie la banalité du quotidien « ordinaire » à la curiosité et à l’unicité d’un incident particulier. A la fois « normal » et singulier. C’est bien le sentiment que procure l’histoire mise en roman par Eric Faye : à travers le récit singulier d’un incident « ordinaire », l’écrivain livre un point de vue sur l’existence, une observation de l’humaine condition.

Commençons par le début : Shimura-san est un homme de cinquante-six ans qui vit dans un faubourg de Nagasaki, « à la lisière de Nagasaki », dit-il lui-même. Un individu sans histoire, mais tout de même un peu à part, car il habite tout au bout de la ville, là où s’arrêtent les maisons, juste avant « une muraille de bambous désordonnés, de guingois ». De surcroît, il vit seul, d’une solitude qui n’est pas un accident mais un mode de vie. Shimura-san est un solitaire qui n’a pas de famille et qui ne fraie que fort peu avec ses collègues de travail. Il habite une maison environnée de voisins eux-mêmes sans histoire, tout juste un peu curieux, mais sans plus, dans un quartier où il peut quitter sa maison sans fermer sa porte à clé.

Quelque chose ennuie cependant Shimura-san. Une perturbation subtile de sa vie parfaitement ordonnée. En rentrant chez lui, ce jour-là, il parvient par un examen imparable à une conclusion qui l’inquiète : quelqu’un se sert dans son frigo en son absence. D’ailleurs, des objets ont semble-t-il bougé aussi, insensiblement sans doute, mais suffisamment pour qu’il s’en aperçoive. Intrigué, Shimura-san achète une webcam et l’installe dans sa cuisine. Dès le lendemain, il observe la cuisine sur l’ordinateur de son bureau. Il joue les voyeurs dans sa propre maison, ce qui ne laisse pas d’intriguer quelques collègues et de le l’exposer lui-même à une sorte de culpabilité, de honte.

Mais l’astuce paie. Shimura-san découvre qu’il y a bien quelqu’un chez lui. Une femme, sensiblement du même âge que lui, qui traverse sa cuisine et se sert dans son frigo. Shimura-san appelle la police, la femme est arrêtée, Shimura-san devient la vedette éphémère du bureau, au point même qu’il accompagne ses collègues plus jeunes dans un bar après le travail.

Mais le changement le plus important est intérieur. La découverte de l’intruse a fait naître en Shimura-san le sentiment de n’être plus vraiment chez lui. Car cette femme s’était installée dans une pièce inoccupée de sa maison durant une année entière. Durant une année entière elle a vécu dans la maison sans qu’il s’en aperçoive, prélevant juste de quoi se nourrir sans éveiller les soupçons – croyait-elle, et ce fut effectivement longtemps le cas -, lisant ses livres, fouillant ses affaires, lisant même des lettres reçues de sa sœur, s’immisçant à son insu dans son existence. Mais il y a plus : depuis qu’il a fait arrêter cette femme, Shimura-san doit composer avec la culpabilité, et ressent de surcroît plus fortement qu’auparavant sa solitude. La femme a joué le rôle d’une sorte de double insinué dans sa maison, portant sur son existence un regard qui, aujourd’hui, devient celui de Shimura-san lui-même, qui en quelque sorte se voit de l’extérieur.

Un procès a lieu, au cours duquel Shimura-san ne croise que l’espace d’une seconde le regard de la femme. C’est le moment où Eric Faye abandonne le point de vue de Shimura-san pour entrer dans celui de la femme. De l’un à l’autre, il y aura eu un compte rendu de l’aventure paru dans un journal, un point de vue extérieur, neutre et indifférent. Et voilà que l’écrivain nous fait partager les sentiments de la femme et nous invite à revisiter l’événement de son point de vue à elle. Nous connaîtrons son histoire, et prendrons conscience de coïncidences jusqu’alors insoupçonnées qui renvoient à la citation de Pascal Quignard placée en exergue et qui donnent brusquement un nouveau sens au récit. Même si, écrit Faye, « le sens n’existe pas ».

C’est justement ce qui fait de ce petit livre l’une de ces fables étranges (l’expression a été employée au sujet de Nagasaki par Dominique Giou dans Le Figaro) qui continue de résonner en nous longtemps après la lecture. La banalité d’un incident très singulier éclaire notre condition humaine, sans qu’il y ait dans le récit la moindre prétention à l’universalité, au « message ». Nagasaki est la rencontre, moins fortuite qu’il n’y paraît, de deux personnalités singulières qui se rencontrent sans se rencontrer et qui, une fois séparées après avoir cohabité sans le savoir, ne parviennent plus à se dissocier – sans pourtant qu’elles se rencontrent à nouveau. Dans la lettre qu’elle écrit finalement à Shimura-san, la femme évoque son enfance, les lieux de la mémoire, et la mémoire d’un pays se mêle fugacement à celle de l’individu singulier, sans message toujours, mais avec ce petit peu d’étrangeté qui invite à méditer sur le « sens », justement, dont l’écrivain prétend qu’il n’existe pas. Plutôt, il n’existe pas en soi : c’est nous qui le créons.

En refermant Nagasaki, on éprouve le sentiment d’avoir vécu une aventure qui nous incite à réfléchir sur nos vies modernes, solitaires ou non, sur ce que c’est que « connaître » quelqu’un, sur la fragilité d’une existence et la ténuité de ce fil qui sépare la vie vécue d’une autre, possible, si proche, et pourtant jamais vécue. Le roman est empreint de tristesse, mais d’une tristesse nullement déchirante, de cette tristesse diffuse, plutôt, qui peut accompagner parfois nos vies, lorsque l’on se prend, justement, à méditer sur leur sens. C’est aussi un touchant portrait de deux êtres solitaires qui traversent l’existence sans la vivre réellement, et qui le savent.

Thierry LE PEUT

 


 

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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