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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 11:29

LETTRES A UN AMI ALLEMAND, d'Albert Camus

1943-1944 - Gallimard, 1948 - Folio, 1991

 

Les citations renvoient à l’édition Folio (n° 2226).

 

CAMUS - Lettres à un ami allemand 1Entre juillet 1943 et juillet 1944, Albert Camus écrit quatre lettres « à un ami allemand ». Elles sont écrites dans la clandestinité, la première publiée dès 1943 dans la Revue Libre, la deuxième au début de 1944 dans les Cahiers de Libération, les deux suivantes après la Libération. Imprimées en peu d’exemplaires, elles seront plus tard rééditées et l’écrivain prendra le soin de rédiger une préface à l’édition publiée en Italie pour éviter les malentendus, après s’être longtemps opposé à une édition hors de France. Ecrits de circonstances, comme l’indique Camus dans cette préface, ces Lettres à un ami allemand opposent la première personne à la deuxième, toujours au pluriel. Mais ce « nous » et ce « vous » ne représentent pas deux nations, ils représentent d’un côté les nazis, de l’autre les « Européens libres », selon Camus lui-même, et non les seuls Français. L’idée d’Europe occupe une grande place dans l’esprit de ces lettres, explicitée dans la troisième d’entre elles.

 

Mais les Lettres à un ami allemand sont une lecture toujours actuelle, car elles expriment la pensée de Camus bien au-delà des événements qui les ont suscitées. Elles expriment la nécessité de la révolte devant le « destin imposé », la recherche du bonheur contre « le malheur ». Elles affirment la place centrale de l’homme, qui seul exige de donner un sens au monde, et qui doit donc prévaloir sur toutes les idéologies, tous les prétextes dont se saisissent les gouvernants. « Quand je dis ‘nous’, je ne dis pas nos gouvernants », précise l’auteur dans la deuxième lettre. « Mais un gouvernant est peu de chose. » (p. 38) C’est le peuple, au singulier pour souligner l’unité européenne dans ce qu’elle a de plus défendable, qui constitue la force motrice de ce combat qui est avant tout un combat pour la culture, elle-même expression de l’aspiration au bonheur, à tout ce qui peut améliorer la condition des hommes. L’idée de résistance telle qu’elle apparaît dans ces lettres n’est pas seulement la résistance au conquérant nazi, elle est résistance au désespoir et à l’injustice qui imposent à l’homme un destin contraire à ce qu’il doit au contraire défendre, et revendiquer. (1)

 

En lisant aujourd’hui ces Lettres, on prend conscience que la « force aveugle » ne s’est pas arrêtée avec la défaite du péril nazi. Elle est toujours à l’œuvre, même si elle ne prend plus le nom de « guerre », et sans doute n’en est-elle que plus insidieuse. Les Lettres de Camus rappellent que la résistance n’est pas seulement un acte de guerre, elle est pensée, qui seule peut s’opposer à la domination des forces aveugles qui jouent contre l’homme.

 

Le détour

« Il nous a fallu tout ce temps pour aller voir si nous avions le droit de tuer des hommes, s’il nous était permis d’ajouter à l’atroce misère de ce monde. » (p. 28)

Camus revient sur la défaite subie par la France. Il nie l’idée que cette défaite soit le résultat de la faiblesse et déclare qu’elle est au contraire le fruit de l’intelligence, le reflet de la supériorité au nom de laquelle il prédit la victoire de la France. Car, écrit-il, les Français ont dû non pas seulement combattre mais se résoudre à combattre. Paralysés par leur idée du bonheur, par leur refus de céder à la force aveugle, ils ont dû, avant que de se battre, justifier à leurs yeux le recours à la force. Ils ont dû opérer un détour, le détour de l’intelligence, pour admettre non la défaite mais la nécessité de combattre. « Car c’est peu de chose que de savoir courir au feu quand on s’y prépare depuis toujours et quand la course vous est plus naturelle que la pensée. C’est beaucoup au contraire que d’avancer vers la torture et vers la mort, quand on sait de science certaine que la haine et la violence sont choses vaines par elles-mêmes. » (p. 24)

Camus oppose, d’un côté, l’abandon à la force aveugle, qui suppose l’acquiescement au désespoir et qui justifie la brutalité et le meurtre, et de l’autre la foi en l’amitié, l’attachement à un idéal de paix. Il voit la supériorité française dans les nuances, dont la connaissance explique la défaite de la France face à la force allemande. Ces nuances, auxquelles l’agresseur a renoncé et doit continuer de renoncer pour imposer sa domination, sont ce qui fait l’homme, ce qui met l’homme devant l’idéologie, ce qui justifie la résistance et la conviction de la victoire. Cette conviction est présente dès le début de la correspondance.

 

Le bonheur

L’aspiration au bonheur prévaut sur les grands desseins car elle conserve à l’homme sa place centrale. C’est en gardant présent à l’esprit et dans le cœur le souci du bonheur qu’il est possible de donner un sens au monde, car il n’existe pas de sens supérieur. « Je continue à croire que ce monde n’a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens et c’est l’homme, parce qu’il est le seul être à exiger d’en avoir. » (p. 71)

Cet attachement au bonheur a conditionné la défaite car il était opposé à la force aveugle que procure l’abandon au désespoir : « Dès l’instant où il est seul, pur, sûr de lui, impitoyable dans ses conséquences, le désespoir a une puissance sans merci. C’est celle qui nous a écrasés pendant que nous hésitions et que nous avions encore un regard sur des images heureuses. Nous pensions que le bonheur est la plus grande des conquêtes, celle qu’on fait contre le destin qui nous est imposé. Même dans la défaite, ce regret ne nous quittait pas. » (p. 72) Pour Camus, la force aveugle s’explique par la résignation au désespoir et à l’injustice : « … vous admettiez assez l’injustice de notre condition pour vous résoudre à y ajouter, tandis qu’il m’apparaissait au contraire que l’homme devait affirmer la justice pour lutter contre l’injustice éternelle, créer du bonheur pour protester contre l’univers du malheur. » (p. 70) « Et moi, refusant d’admettre ce désespoir et ce monde torturé, je voulais seulement que les hommes retrouvent leur solidarité pour entrer en lutte contre leur destin révoltant. » (p. 70)

La différence entre « le français » et « l’allemand », l’un et l’autre étant entendus comme deux attitudes qui s’opposent et non deux « entités nationales », est la différence entre l’homme qui renonce à croire et à penser (le second renoncement suit le premier) et l’homme qui refuse au contraire de se résoudre au désespoir. Le premier célèbre l’héroïsme, le second le bonheur. Or, « l’héroïsme est peu de chose, le bonheur plus difficile. » (p. 74) Par héroïsme, l’auteur des lettres entend ici un « héroïsme sans direction », « la seule valeur qui reste dans un monde qui a perdu son sens » (p. 74). C’est l’héroïsme qui se soumet au triomphe de la force pour elle-même, non justifiée par une aspiration au meilleur.

La faiblesse des vaincus est donc aussi ce qui fonde leur supériorité. C’est le refus d’abandonner les « nuances » qui donne sens à la vision de l’homme que défend Camus, et donc à sa vision du monde, puisque seul l’homme donne sens à celui-ci. Dès lors, il faut croire à la victoire puisqu’elle seule confirmera que la défense du bonheur l’emporte sur la force aveugle, que la révolte est plus forte que le destin imposé. Et cette victoire est évidemment plus difficile que celle qu’assure la force aveugle, car l’homme qui refuse de renoncer aux nuances doit reconnaître en l’autre ce que l’autre a cessé de reconnaître en lui : « Pour être fidèles à notre foi, nous sommes forcés de respecter en vous ce que vous ne respectez pas chez les autres. » (p. 75)

« Pour avoir dédaigné cette fidélité à l’homme », prédit Camus à la fin de la quatrième et dernière lettre, « c’est vous qui, par milliers, allez mourir solitaires. » (p. 78)

 

L’Europe

L’idée de solidarité et de paix fonde la vision de l’Europe. Deux images de l’Europe s’opposent aussi dans la guerre : celle d’un territoire à conquérir et celle de valeurs qui rassemblent. La première est évidemment celle du « conquérant », de la force aveugle, tandis que l’autre, pour l’instant terrifiée dans l’ombre de l’agresseur, est celle que Camus appelle de ses vœux, et qui reste à construire. C’est dans la troisième lettre que l’auteur développe son idée de cette Europe qui est celle des lumières et de la culture.

« Vous dites Europe, mais vous pensez terre à soldats, grenier à blé, industries domestiquées, intelligence dirigée. » (p. 56) « Mais elle est pour nous cette terre de l’esprit où depuis vingt siècles se poursuit la plus étonnante aventure de l’esprit humain. Elle est cette arène privilégiée où la lutte de l’homme d’Occident contre le monde, contre les dieux, contre lui-même, atteint aujourd’hui son moment le plus bouleversé. » (p. 57)

Camus rejette l’idée que la tradition chrétienne serait la force unificatrice, ou fédératrice, de cette Europe : « la tradition chrétienne n’est qu’une de celles qui ont fait cette Europe » (p. 58). « Ma tradition a deux élites, celle de l’intelligence et celle du courage, elle a ses princes de l’esprit et son peuple innombrable. » (p. 58) Le pluriel et le singulier, singulier pour un unique peuple, pluriel pour les individus qui défendent cette idée.

L’écrivain en appelle aussi à l’image de la terre, d’une façon qui rappelle que les bouleversements historiques de l’homme ne changent rien à la vie de la terre, de même que les nuages ne changent rien à la permanence du ciel. « La lutte que nous menons a la certitude de la victoire puisqu’elle a l’obstination des printemps. » (p. 62-63) C’est la vie triomphant toujours de la destruction, le constant renouvellement du monde qui autorise l’espoir au milieu du malheur.

La fin de la guerre ne fera pas l’Europe : « L’Europe sera encore à faire. Elle est toujours à faire. » (p. 63) Mais cette idée de l’Europe prévaut sur les nationalismes étroits, idée que souligne Camus dans sa préface à l’édition italienne des lettres en reprenant une idée exprimée ailleurs et par d’autres : « j’aime trop mon pays pour être nationaliste » (p. 16), et qu’il développe aussi dans la première lettre. Aimer son pays, ce n’est pas renoncer à ses valeurs, ce n’est pas suspendre le jugement, ce n’est pas tout accepter. Et à son « ami allemand » qui l’accuse de ne pas aimer son pays Camus répond : « Non, je ne l’aimais pas, si c’est ne pas aimer que de dénoncer ce qui n’est pas juste dans ce que nous aimons, si c’est ne pas aimer que d’exiger que l’être aimé s’égale à la plus belle image que nous avons de lui. » (p. 22) Mais, en définitive, ceux que l’ami allemand accuse de ne pas aimer leur pays font davantage pour celui-ci que n’en fera jamais l’allemand pour le sien.

Thierry LE PEUT

 

1. La guerre n’en est pas moins présente dans ces lettres, où l’on retrouve la même évocation d’un Paris dévasté et qui souffre que, par exemple, dans le poème « Courage » de Paul Eluard, mais d’un Paris qui possède toujours la force de se redresser : « Je vous écris d’une ville privée de tout », écrit Camus, « sans lumière et sans feu, affamée, mais toujours pas réduite. » (p. 67) La même évocation, aussi, de la vie et de la nature que dans les « Strophes pour se souvenir » de Louis Aragon réécrivant, en poète, la dernière lettre de Robert Manouchian, chef d’un groupe de résistants exécuté en février 1944.

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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