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31 octobre 2010 7 31 /10 /octobre /2010 11:21

THE NEW CENTURIONS (LES FLICS NE DORMENT PAS LA NUIT), de Richard Fleischer

Columbia / Chartoff-Winkler Production, 1972

 

Banale vie de flic(s)

new centurions 1Adapté d’un roman de Joseph Wambaugh, fils d’un policier, ancien policier lui-même, The New Centurions est une chronique de la vie des policiers en uniforme dans l’une des divisions de Los Angeles, East L.A. C’est aussi l’un des premiers films de Stacy Keach, qui en est l’acteur principal. A ses côtés, quelques visages connus comme ceux de George C. Scott et Clifton James (le shérif ridicule de plusieurs James Bond) mais aussi de jeunes comédiens comme Erik Estrada. Le film n’est pas un polar ; il ne raconte pas une enquête mais la vie quotidienne du jeune flic incarné par Stacy Keach, d’abord avec Kilvinski, que joue George C. Scott, un flic qui affiche vingt ans de service et prendra bientôt sa retraite, puis avec des partenaires moins marquants. Le premier contact avec la rue, la découverte qu’il aime ce métier, puis une blessure au ventre qui le conduit au seuil de la mort, la reprise du service, ponctuée d’incidents plus ou moins cocasses et dramatiques, la ruine de sa vie de famille, le départ de sa femme : ce sont ces étapes que raconte le film, en évitant toute emphase, fuyant le spectaculaire. Une vie de flic, que le réalisateur ne rend ni attrayante ni désespérante mais qu’il filme en s’astreignant à la neutralité. Les séquences s’enchaînent d’ailleurs de manière parfois surprenante : ainsi le départ à la retraite de Scott, qui témoigne, avec la moustache brusquement apparue sur le visage de Keach, du passage du temps, et que Fleischer filme sans préparation ni dispositif particulier. Les pensées du jeune flic, qu’il communique à voix haute, de loin en loin, ponctuent les événements alignés par le film, expriment le travail du temps, sans y insister.

Fleischer donne à voir en laissant son public libre de juger. Les personnages ne sont ni sympathiques, ni antipathiques ; ils sont, simplement, et nous les voyons agir, plaisanter, pleurer, se taire aussi très souvent, échanger leurs points de vue, parfois, mais avec une sorte de pudeur, ou d’embarras. Keach veut devenir avocat mais néglige les cours et finit par abandonner : cet abandon n’est pas raconté, il est constaté, de même que la ruine de sa vie de famille, qui se révèle effective par le départ de sa femme. La petite fille, qui n’apparaît que dans deux scènes, disparaît de l’histoire, simplement. De même, Kilvinsky s’en va, puis revient, et deux scènes suffisent à suggérer qu’il n’a pas pu s’adapter à la retraite. Il est devenu inutile. Après un coup de fil à son ancien partenaire, sans larmes, sans mots, il se tire une balle dans la bouche.

new centurions 7bisLe sens d’une vie de flic n’est que suggéré, lui aussi, sans doute parce qu’il dépend de la perception qu’on en a. Pour Kilvinsky, la loi peut bien modifier la nature du crime, jouer à le faire disparaître simplement en le dépénalisant ou en en changeant le nom, mais l’éradication du mal est impossible. C’est une question de nature humaine. Pour son partenaire Fehler (Keach), les policiers sont les « nouveaux centurions » : comme les centurions de l’Antiquité, ils sont formés pour protéger la société de la barbarie mais condamnés aussi à ne pas être aimés. Ils sont l’ultime rempart. Expression de la vocation de Fehler, qui abandonne ses ambitions de jeunesse pour se consacrer corps et âme à son métier… jusqu’à ce qu’il ne puisse plus faire autrement que de chercher un vain réconfort dans la bouteille. L’amour, alors, le rappelle à la vie, au moment même où il perd pied. Mais son métier ne lui permettra pas de se sauver.

Les flics ne dorment pas la nuit est trop atone pour être tragique. C’est un film-constat, un quasi documentaire sur la vie de flic. Un film sans héroïsme, peuplé de flics ni bons ni mauvais, qui font leur travail, chacun pour des raisons qui lui sont propres. L’un des jeunes flics dont on suit l’entraînement à l’académie de police veut simplement être un bon flic ; un autre s’est engagé pour le salaire et pour avoir l’opportunité de quitter le ghetto hispanique où il a grandi… et où il se retrouve muté ; Kilvinsky semble avoir eu de l’ambition, jadis, mais il y a renoncé pour s’efforcer de faire son travail sans chercher à sauver le monde, conscient que son action ne change pas grand chose mais qu’elle est utile, simplement : il dispense ses conseils modestes à son jeune partenaire, se montre charmant et compréhensif avec les prostituées qu’il embarque, évite les provocations et les ennuis, aide quand il le peut ; et Fehler passe de l’ambition à la résignation, au point de ne plus savoir ce qui est important et ce qui ne l’est pas.

new centurions 3De ce constat se détachent quelques scènes marquantes, comme celle d’une mère ivrogne qui maltraite son bébé mais se jette sur les policiers pour le reprendre, prête à l’étouffer dans sa fureur, ou celle de Fehler ivre accroché à une voiture que sa conductrice furieuse jette à l’assaut des poubelles et des barrières dans l’espoir de le décrocher. Image d’une police sans réel contrôle sur les événements, ballottée d’un drame à l’autre, dans une ville ni meilleure ni pire que les autres, où le drame lui-même devient l’expression banale de la condition humaine. La mort du flic est arbitraire, comme le reste. Et le film s’achève en fondu au noir, sur l’œil qui se ferme.

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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