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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 11:34

 

UNE VISION IRONIQUE DE LA GRECE ANTIQUE

Theodoropoulos - vanupiedsComme dans Le Roman de Xénophon, Takis Theodoropoulos revisite l’Antiquité classique en appliquant un regard ironique et iconoclaste aux figures « scolaires » qui peuplent ce passé fantasmé par des générations d’universitaires et de professeurs et infligé comme un pensum à autant de générations d’élèves. Le narrateur de Le va-nu-pieds des nuages ne se prive pas de moquer la vision académique de cette Antiquité reconstruite en interpellant l’écrivain à qui il conte les péripéties de son histoire (on y revient tout à l’heure) : « ce n’est pas ta faute », concède-t-il, « mais celle de ces gens qui vous ont bourré le mou avec la grandeur de la Grèce antique » (p. 364).

 

C'était le siècle de Périclès

 

Il faut donc accepter de délaisser le sérieux universitaire – fût-il un masque destiné à justifier son salaire – pour entrer de plain-pied dans l’Antiquité de Theodoropoulos, celle d’un écrivain qui n’a aucun impératif de soumission à la vision dite officielle, et partant « respectable », de ces temps reculés auxquels on impose la lourde responsabilité d’avoir « créé la démocratie ». Car nous sommes ici à Athènes, au cœur du siècle considéré comme l’apogée de la culture grecque classique, en 430 avant Jésus-Christ pour être précis. La Guerre du Péloponnèse a commencé depuis un an et, déjà, la peste introduite à Athènes réussit là où les soldats spartiates occupés à dévaster l’Attique n’ont pas encore réussi : percer les Longs Murs de la cité, derrière lesquels sont retranchés les paysans de l’Attique, et faire périr une bonne partie des plus de deux cent mille âmes entassées dans un espace conçu pour dix fois moins. Parmi ces victimes, Périclès, le grand stratège, l’orateur, le leader de la démocratie, celui qui donnera son nom au siècle dont il aura marqué plusieurs décennies, celui à qui l’on doit le Parthénon et quelques-unes des merveilles qui perpétuent aujourd’hui la mémoire de cette glorieuse cité que fut Athènes.

Mais freinons là l’élan pseudo-lyrique, puisqu’il ne convient guère au roman dont nous parlons. Lyrique, cependant, il arrive à Theodoropoulos de l’être, et l’on aurait tort de « limiter » son roman au parti pris ironique qui en fait le sel. Sa façon de faire vivre Socrate, Aspasie et Aristophane, entre autres, est empreinte de respect et, parfois, d’admiration. S’il prend ses distances, c’est surtout pour ne pas tomber dans le piège du panégyrique empesé. Mais il ne se prive pas de rendre hommage au génie comique d’Aristophane et de s’en expliquer dans des pages entières, en s’efforçant de ne pas tomber dans le rigorisme professoral mais de « coller », au contraire, à la « vérité » de l’époque, ou en tout cas de son histoire, au plus près de ses personnages. C’est l’un des grands mérites de ce roman que de donner une réelle consistance à des figures « classifiées » par des siècles d’exégèse professionnelle en complétant les (souvent maigres) connaissances historiques par une invention savoureuse et, somme toute, aussi plausible que les extrapolations dites sérieuses. Iconoclaste, peut-être, mais pas ridicule pour autant.

L’écrivain ouvre ainsi son évocation sur les derniers moments de Périclès, se glissant dans les coulisses de l’imagerie officielle – celle que nous ont léguée les témoins, dramaturges ou historiens – pour dévoiler une intimité moins glorieuse dont le témoin privilégié est l’une des figures les plus mystérieuses – bien que connues – de l’époque, la compagne du stratège, Aspasie. D’emblée, l’immersion dans l’époque est à la fois romanesque et distanciée. Périclès agonisant, transformé par la maladie en vieillard terrifié et pathétique, est la première des figures que l’écrivain recompose pour ses lecteurs, en insufflant dans l’image figée léguée par la statuaire et la littérature la vie qui lui fait défaut, faite de chair, d’humeurs et d’émotions. Lorsque Périclès s’anime, c’est autour de lui tout un monde qui prend vie. D’abord Aspasie, la compagne brillante et polémique de l’homme politique, que l’on retrouve sept ans après sa mort en compagnie de Lysiclès, le boucher ambitionnant de « percer » en politique, mais qui fréquente aussi le lit d’Aristophane et se prend d’intérêt pour Socrate. Le dramaturge et le philosophe, justement, sont les autres figures maîtresses du roman, mais aussi, contre toute attente, Xanthippe, l’épouse si décriée de Socrate, que le narrateur (patience, nous y arrivons) prétend vouloir réhabiliter pour réparer l’injustice des siècles.

 

Aristophane et Socrate

 

Aristophane et Socrate sont les deux phares du roman, à la fois instruments des dieux et personnages autour desquels se cristallise le destin d’Athènes. Car des dieux il est aussi question dans Le va-nu-pieds des nuages, et d’une façon qui réjouira aussi bien les amateurs de pertinence mythologique que les adeptes de l’approche iconoclaste. En cela, Theodoropoulos s’inscrit dans une tradition initiée par les Grecs eux-mêmes, dont la piété n’interdisait pas l’ironie. On assistera donc, comme dans l’Iliade, à des assemblées des dieux au cours desquelles ceux-ci se donnent volontiers en spectacle, même si c’est parfois à leur corps défendant. Spectacle au sens propre lorsqu’Arès s’improvise imitateur de Périclès, le talent oratoire en moins, pour l’amusement de ses congénères, ou lorsqu’Athéna troque lance et casque pour une tenue affriolante dans un effort calculé pour séduire Dionysos – en tout bien tout honneur car elle ne saurait compromettre sa virginité même pour parvenir à ses fins. Il faut voir aussi Poséidon en vieille puissance assoupie qui dispute aux autres divinités le gouvernement des deltas, ou Zeus tout-puissant tonnant ses volontés pour mettre bon ordre dans la cacophonie olympienne. Dans sa peinture du microcosme divin, l’écrivain joue à la fois d’une érudition maîtrisée et d’une fantaisie jubilatoire sans jamais perdre de vue les enjeux du récit, qui s’imposent aux tristes spécimens de mortalité que le roman met en scène au-dessous des régions éthérées.

Aristophane et Socrate, donc. L’écrivain croque chacun d’eux en une scène ou une phrase, avant de leur accorder toute son attention. La première apparition de Socrate le voit interpeller un corbeau posé sur une branche avant, dépité de son silence, d’éjecter un glaviot droit sur l’absence du narrateur (on vous dit qu’on y vient…), et de s’immobiliser dans l’une de ces « stases » réflexives ou contemplatives qui furent l’une des originalités du bonhomme. L’Original, d’ailleurs, est le nom par lequel l’écrivain le désignera souvent. Quant à Aristophane, voici la phrase qui annonce son entrée en scène : « Dégingandé, sec, anorexique, blafard, précocement chauve et les joues creuses, voilà à quoi ressemblait Aristophane le jour où Aspasie l’enchanta, elle qui, avant même de l’avoir vu, s’était déjà laissé enchanter par autosuggestion, sous les traits de Thaïs. » (p. 177) Thaïs, c’est une hétaïre formée par Aspasie, sous l’apparence de laquelle Athéna a choisi d’apparaître à Aspasie pour l’influencer. Car Athéna souhaite ardemment – avec toute l’ardeur dont est capable la pucelle divine – qu’Aspasie s’intéresse au poète comique afin de le pousser à écrire une pièce sur Socrate, dans laquelle il ridiculisera aux yeux de tout Athènes l’embarrassant philosophe. La raison ? C’est que les dieux, sur une idée lumineuse d’Hermès, ont choisi d’utiliser Socrate pour punir Athènes de son arrogance. Aristophane et Socrate sont donc liés par le dessein des dieux. Les dieux ont déjà envoyé la peste à Athènes pour rabattre le caquet de cette cité qui, convaincue par Périclès de son unicité et de sa grandeur, commence à chatouiller la patience des immortels, qui n’en sont pas à un déluge près pour rappeler à leurs mortels sujets leur modeste mesure. Comme la peste n’y a pas suffi, et qu’Athéna de surcroît s’est opposée à la destruction pure et simple de la cité dont elle est la protectrice, le brillant Hermès a eu l’idée d’attaquer Athènes à l’endroit même de sa boursouflure : le langage. La cité se passionne pour la parole – non pas tant pour l’intelligence et la subtilité de ce qu’elle dit que pour le plaisir de discuter, se quereller et tomber finalement d’accord sur le fait que personne, dans la cité, n’est d’accord avec son voisin. Quel meilleur moyen de lui enlever de sa superbe que de la faire douter de la parole elle-même ? de lui montrer qu’elle dit beaucoup de choses sur tout mais qu’au fond elle ne sait rien ? Et c’est là qu’intervient Socrate. Sa mission :  « révolutionner le langage au point d’imposer de nouveaux sens aux mots et, partant, démontrer aux Athéniens qu’ils parlaient beaucoup, parlaient bien, mais ne savaient pas ce qu’ils disaient. » (p. 91-92) « Le seul homme apte à réaliser ce céleste dessein, le seul homme doté de l’intelligence nécessaire pour saper le sens des mots, pour démontrer à ces gens qui prétendent tout connaître qu’en réalité ils ne savent rien, c’est Socrate. » (p. 295)

L’Original est un penseur génial. Il recèle une machine à raisonnements proprement fabuleuse, qui semble se mettre en marche toute seule, une machine à tout mettre en question, capable de semer le doute généralisé. Sa parole laisse sans voix. Pour l’heure, le bonhomme n’est connu que d’un cercle d’intimes – que nous présente longuement l’écrivain, en s’arrêtant particulièrement sur l’un d’eux, le Sublime, autre « people » de l’Antiquité passée au karcher du sarcasme : cet homme imbu de sa personne, convaincu de son importance présente et de sa grandeur future, c’est Alcibiade. Le moins que l’on puisse dire est que Theodoropoulos n’épargne pas le personnage. Charmide, Chéréphon, Criton sont d’autres compagnons de Socrate que l’on voit s’animer ici, au fil des pages et des tableaux. Hors de ce cercle, Socrate est encore un inconnu à Athènes, et c’est par Aspasie qu’Aristophane apprend son existence. Dès lors, c’est la genèse d’une pièce de théâtre que nous conte l’écrivain.

« Les Nuées, c’est ainsi que s’est intitulée, et que s’intitule encore aujourd’hui, cette comédie qui présente Socrate comme le propriétaire d’un « institut à penser » où l’on enseigne, moyennant finance, l’art du langage ou, crûment dit, l’art d’emberlificoter les gens, la manière de tout mettre sens dessus dessous et de faire une montagne des broutilles les plus dérisoires. » (p. 247) La naissance des Nuées, sa préparation, sa représentation, voilà donc le sujet du roman de Theodoropoulos. Pour y arriver, il faut mettre en place les acteurs de la pièce – ces personnes réelles qui existèrent, voici 2500 ans, à Athènes – mais aussi le contexte, celui de la cité elle-même, son histoire, sa « personnalité ». Et le narrateur de s’émerveiller des hasards de l’Histoire, qui nous font juger d’une époque au vu des traces qu’elle a laissées : et si, de cette Athènes antique, ne nous étaient restées que les pièces d’Aristophane ? Si nous n’avions gardé ni les écrits des philosophes, ni les traités scientifiques, ni les livres d’histoire ? La société que reconstruit Theodoropoulos, c’est cette Athènes moins grandiose, plus terre à terre, que l’on peut deviner derrière tous ces témoignages du « génie » grec, une Athènes qui sent l’oignon dès le matin, qui aime les disputes et la grosse farce, cette Athènes qui rit du démagogue Cléon et couronne la pièce dans laquelle Aristophane l’attaque violemment, Les Cavaliers, avant de reconduire le même Cléon au poste de stratège lors du passage aux urnes. « Tu n’es pas sans savoir, après tout, que la Démocratie repose sur la synthèse des opinions contradictoires, dût le champ de pareille contradiction se situer à l’intérieur même de l’être humain, lequel tantôt affirme une chose et tantôt – sitôt après – soutient le point de vue strictement opposé. » (p. 210) « L’auteur comique a conçu un monde n’appartenant qu’à lui. S’il avait été l’unique témoin rapportant ce qu’il avait vu d’Athènes au temps de la Grande Guerre, dans ce cas adieu noblesse et grandeur, et bonjour votre Majesté la bassesse, unique valeur commune à l’humanité entière en tout temps et en tout lieu. Il nous montre un univers humain qui ment comme il respire, en état de surexcitation sexuelle permanente, vorace et affamé, assoiffé d’alcool et de richesses, vaniteux, aveuglé par ses propres infirmités, un ramassis de crapules assumées, de péteurs orgueilleux à l’haleine puant l’oignon et la filouterie, qui maîtrise à la perfection l’art de la perfidie et de la rouerie. » (p. 206)

Implacable juge de son temps, Aristophane ? Certes, mais cela ne va pas sans douleur. De l’auteur comique, Theodoropoulos fait un angoissé chronique, déchiré entre son désir de plaire et le dégoût que lui inspire le public auquel il est contraint de plaire. « Rien de caché sous le soleil de ce regard carnassier qui se refuse à pleurer car on l’a éduqué à coups de mâles principes hérités de la bonne société athénienne, et qui ne peut pas rire, ne veut pas rire de la misère qui le cerne de partout, parce que la misère constitue sa vie et que, sa vie, il la considère avec le plus grand sérieux. Alors il ricane, l’écrivain. (« L’écrivain », ici, ne désigne pas Aristophane mais l’écrivain « réel », à qui le narrateur raconte cette histoire, son histoire, car c’est à cet écrivain – Takis Theodoropoulos ? peut-être, mais ce n’est jamais explicite – qu’il délègue la responsabilité de la porter à la connaissance des hommes.) Il ricane pour ne pas se mettre à pleurer. Il ricane pour ne pas tuer. Il ricane car rire lui est insupportable. Son désespoir demeure stupéfait, l’écrivain. » (p. 206) Aristophane, c’est cet homme désespéré qui veut dire des vérités que seuls des hommes subtils peuvent comprendre, mais qui doit s’adresser dans l’espoir de les atteindre à la foule terrifiante des rieurs sans finesse, capables de le porter aux nues sans pour autant avoir compris son message. C’est un écrivain qui veut être pris au sérieux mais : « Pouvait-on à la fois écrire des comédies et être pris au sérieux ? » (p. 231)

Quant à Socrate, qui est-il au juste ? On hésite entre roublardise et intelligence. Et on ne résiste pas au plaisir de reproduire le paragraphe par lequel l’écrivain le présente, par la voix du narrateur (on y est presque, c’est promis) : « Le spectacle du Silène qui se dressa devant moi ce jour-là était à pleurer, presque terrifiant, au point que l’espace d’un instant j’ai craint d’avoir été victime d’une de ces galéjades qu’Hermès aimait inventer, afin de contribuer à raboter, grâce à quelques divins fous rires de plus, le long étirement de l’éternité. Je n’ai pas besoin de te décrire ce front qui s’élevait comme un casque au-dessus de ces yeux divergents et globuleux, prêts à jaillir hors de leur orbite, ou ce nez enfoncé dans sa cavité osseuse d’où émergeaient deux narines grandes ouvertes béant vers le ciel, comme un groin, ou les lèvres tombantes, charnues, cette saillante bedaine satisfaite et ces deux jambes, terminées par des pieds nus, dépassant d’un chiton à la couleur indéfinissable, mais d’une crasse certaine. Et si je n’ai pas besoin de te les décrire, c’est parce que tu les connais. » (p. 67) On les connaît, certes, par Platon et par Xénophon, qui ne se sont pas privés de décrire le personnage, comme pour souligner le saisissant contraste entre son apparence extérieure et sa beauté intérieure. Socrate, à l’évidence, est un effet de style. Un effet de style trapu, camus, une bedaine sur pattes, un faciès grotesque propre à lui seul à susciter le rire. Un morceau de choix pour une comédie. C’est là le paradoxe du personnage et ce paradoxe, l’écrivain le met en scène en nous laissant hésiter sur la « vérité » du personnage. La profondeur qui fascine chez Socrate est-elle celle de la pensée ou celle du vide ? Ses moments de stase, capables de durer une nuit entière, sont-ils contemplation ou hébétude ?

 

Mise en perspective

 

L’intrigue n’avance pas sans une forme de suspense. A mesure qu’approche la représentation des Nuées, on veut savoir la part qu’y prendra Socrate, ou le sort qui sera le sien une fois la pièce jouée. L’Histoire nous dit – et l’écrivain nous le rappelle – que Les Nuées fut un échec. Mais cet échec, l’écrivain le met en perspective tant du point de vue de l’auteur comique que de la cible qu’il offre en pâture au public. Là où le roman imagine un dessein divin à l’origine de cette pièce, l’écrivain s’interroge sur les raisons pour lesquelles Aristophane a « choisi » Socrate, alors un quasi inconnu, suppose-t-il, à une époque où Platon n’avait que quatre ans et Xénophon six, voire moins, donc bien avant que ces disciples du « maître » ne fixent la figure du philosophe dans leurs écrits. Pourquoi avoir fait de cet homme-là le représentant des sophistes, auxquels s’en prend la comédie ? L’Histoire nous dit en outre que, cette pièce d’Aristophane, Socrate lui-même s’en souviendra lors de son procès, vingt-quatre ans plus tard, comme l’écrit Platon dans son Apologie de Socrate. Il dénoncera le faux Socrate présenté par cette pièce. De là, aussi, une interrogation sur la « vérité » de Socrate, sur l’homme et son personnage, et sur la manière dont Socrate a composé avec la pièce. Quel impact eut-elle sur sa perception par les Athéniens ? Theodoropoulos propose, là aussi, sa version, et elle ne manque pas de pertinence. Autour de ces questions, c’est l’Athènes de ce milieu du Ve siècle qui renaît sous la plume de l’écrivain, cette Athènes où la parole est devenue un tel « problème » ; mais une Athènes que Theodoropoulos veut « vraie », vivante, et que d’une certaine manière il peint, lui l’Athénien du XXe siècle, « de l’intérieur ».

Le va-nu-pieds des nuages est le roman d’une humanité reconstituée à partir d’une Athènes figée par les livres, mais aussi de l’Athènes réelle qui existe toujours, vingt-cinq siècles plus tard. Takis Theodoropoulos, en nous présentant « sa » vision d’Aristophane, de Socrate, d’Aspasie, de Périclès, de Xanthippe aussi, et plus encore d’Athènes, recrée une Grèce de chair et d’odeurs qui cherche à s’affranchir d’une grandeur factice sans renoncer pour autant à ce qui fait cette grandeur. Car il y croit visiblement, l’écrivain, au « génie » d’Aristophane, à la singularité de Socrate, et il consacre de longues réflexions à la nature si insolite du logos athénien et de la Démocratie athénienne, aux affres de la création, en tissant des liens entre Aristophane et son propre écrivain. Il le fait toutefois avec une distance et une ironie qui siéent particulièrement à Socrate, et pour cause : le narrateur du roman n’est pas l’écrivain lui-même, et ce ne sont surtout pas les personnages qui, eux, s’agitent sous l’œil aiguisé, le « regard carnassier » (pour reprendre l’expression appliquée à Aristophane), dudit narrateur. Non, le narrateur – et on peut parler là de coup de génie de Theodoropoulos, que lui empruntera Régine Detambel dans La splendeur -, c’est celui dont on n’a pas parlé jusqu’ici et qui pourtant a joué un rôle majeur dans toute cette affaire, puisqu’il sera l’un des chefs d’accusation retenus contre Socrate lors de son procès, à l’orée du IVe siècle : le Démon de Socrate. Cette « petite voix » intérieure qui, aux dires de Platon, ne disait jamais à Socrate ce qu’il devait faire mais le mettait en garde, au contraire, contre ce qu’il ne devait pas faire – tandis que chez Xénophon elle exerce son action dans les deux directions, sans restriction.

A mi-chemin entre l’homme et le dieu, le Démon est l’instrument envoyé par les dieux pour s’assurer que Socrate remplira l’office que les immortels veulent lui faire remplir. Il est donc le témoin privilégié de la pièce que nous raconte Le va-nu-pieds des nuages, non pas cantonné dans l’esprit de Socrate mais apte à voyager dans tous les lieux, à visiter tous les esprits, à ressentir, même, en dépit de sa nature immatérielle, les sensations et les sentiments de la faune humaine. Sa voix se fait entendre par-delà les siècles, dont il a connaissance, ce qui éclaire l’Antiquité d’un regard moderne, ou mieux, d’un regard sans âge, affranchi des modes de pensée et des rigidités d’un témoin contemporain. C’est cette distance qui donne au roman une grande partie de son sel et de sa pertinence, car le Démon est à la fois dans ce qu’il raconte et bien au-delà, il a vécu les événements sans toutefois en être tout à fait partie prenante. C’est un regard doté d’émotions et capable d’opinion, un témoin du premier rang qui avoue pourtant sa propre perplexité à l’égard de Socrate, une sorte d’œil divin qui juge les dieux eux-mêmes, une voix qui n’est à personne et de nulle part, la seule apte à tout saisir de cette comédie de la terre et du ciel.

Thierry LE PEUT


LE VA-NU-PIEDS DES NUAGES de Takis Theodoropoulos

2010 - Sabine Wespieser éditeur, 2012

traduit du grec par Gilles Decorvet


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