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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 20:14
ARROWHEAD (LE SORCIER DU RIO GRANDE), de Charles Marquis Warren
Paramount, 1953

La haine pour compagne

arrowhead 1Arrowhead est un western réunissant plusieurs débutants. Charles Marquis Warren, à la fois réalisateur et scénariste, avait occupé ces deux postes sur Little Big Horn et Hellgate en 1951 et 1952, et allait devenir producteur de deux séries western importantes, Gunsmoke (Police des plaines) et Rawhide (qui révéla Clint Eastwood tout jeunot et le fit remarquer de Sergio Leone). Il adaptait ici un livre de W. R. Burnett, Adobe Walls. Charlton Heston, lui, venait d’être révélé par Cecil B. DeMille dans Sous le plus grand chapiteau du monde et n’était pas encore la star internationale qu’il deviendrait bientôt. De même Jack Palance, qui interpréta la même année le tueur de sang froid Jack Wilson dans Shane (L’Homme des vallées perdues), western un peu languissant de George Stevens, et Brian Keith, alors âgé de trente-deux ans, dont la gloire n’atteindrait pas celle de ses deux compères mais qui se fera quand même une petite place à Hollywood.

arrowhead 6Ce qui surprend d’abord dans ce western, c’est la haine qui l’habite, à travers son personnage principal, le scout de l’armée Ed Bannon (Heston), élevé quelques années par un shaman apache alors qu’il était enfant et depuis farouchement hostile à cette nation indienne, en laquelle il ne voit que cruauté, traîtrise et goût de tuer. Le film s’ouvre d’ailleurs sur l’exécution de plusieurs cavaliers apaches par Bannon et son compère Sandy McKinnon, acte aussitôt condamné par le commandant d’un bataillon qui se rendait justement à un rendez-vous avec les Apaches, dans le but de signer un accord de paix. La paix avec les Apaches est la dernière chose en laquelle peut croire Bannon, qui n’aura de cesse durant tout le film de mettre en garde les soldats, de contrecarrer leurs efforts de paix et de traquer les Indiens dont la félonie ne fait à ses yeux aucun doute. Son principal adversaire, Toriano, est un jeune Apache avec lequel il a vécu ses années d’enfance chez les Indiens, et sur lequel il a d’ailleurs alors apposé sa marque, sous la forme d’une cicatrice qui a scellé à jamais leur haine réciproque. Seule la mort peut résoudre ce sentiment puissant qui pousse les deux hommes à se provoquer et se traquer sans relâche. Tous deux sont inspirés – librement – de figures célèbres de l’Histoire mouvementée de l’Ouest : le medicine man apache Noch-ay-del-klinne, qui inquiéta l’autorité gouvernementale américaine dans les années 1880 en initiant des danses étranges liées à des prophéties incitant les Indiens à se rassembler, et Al Sieber, chef scout (éclaireur) qui se rendit célèbre en travaillant pour l’armée à partir des années 1870, participant au déplacement des tribus vers le sud des Etats-Unis (le personnage est incarné par John McIntire dans Bronco Apache de Robert Aldrich en 1954).

arrowhead 5D’emblée, aucun de ces deux protagonistes n’est sympathique. Le racisme de Heston est absolu, son comportement arrogant et provocateur à l’égard des soldats mais aussi des femmes – tant la veuve du capitaine, qui l’aime, que l’Indienne-Mexicaine Nita qui le vénère – le rend antipathique à tout son entourage, aggravés par son goût pour l’alcool et sa brutalité. La blessure du personnage n’est révélée que progressivement, d’abord par l’évocation de son enfance chez les Apaches, ensuite par celle de son rejet par la tribu, qui fit de lui un paria dans les deux mondes, le blanc comme l’indien. Un scénario plus mélodramatique l’eût sauvé par l’amour ; mais celui de Charles Marquis Warren ne permet pas cette échappée, même s’il la suggère. On a d’ailleurs bien du mal à trouver dans le film un seul personnage réellement sympathique, si ce n’est, peut-être, quelques figures secondaires comme Sandy McKinnon, encore que ce dernier soit plus neutre que sympathique. Les soldats, que Bannon méprise, et qui le lui rendent bien, à plusieurs reprises, sont plus mesquins qu’héroïques, et le capitaine Bill North, dont l’attitude est celle d’un bon militaire, manque de l’épaisseur nécessaire pour s’affirmer face à un Heston tout de haine et d’amertume. Les figures féminines, la Mexicaine Nita et l’élégante femme d’officier Lela Wilson, reproduisent le tandem Bannon-North : la première est vipérine, sensuelle, fière, la seconde fade et mièvre. Pourtant c’est Bannon qu’elle aime, le soudard qui la juge et la repousse, alors que le distingué North, languissant d’amour pour elle, se confond avec les ombres qui l’entourent.

arrowhead 7Tout le film est bâti sur la figure de Bannon, au point que son opposant, Toriano, peine à trouver une véritable personnalité. Certes, il tire à lui quelques belles scènes, mais sa haine n’a jamais raison d’une raideur qui le condamne jusque dans le duel final, bien terne et vite conclu. Cet échec est clairement celui de la mise en scène, qui transforme des moments potentiellement forts en images hélas ridicules : toute la fin du film est ainsi plombée par un manque de dynamisme qui écrase les scènes de bataille et réduit Bannon et Toriano à des silhouettes sans âme. L’exemple le plus frappant est cette scène où Heston se faufile jusque derrière Toriano, perché sur un rocher d’où il domine la danse de ses guerriers. Nulle fureur farouche chez Toriano, qui semble agir comme un automate. De même, la mort de Sandy McKinnon est traitée sans vigueur et réduite à une image d’où n’émane aucune émotion, ou si peu. On peut faire la même remarque au sujet de l’absurde charge des Apaches contre les soldats qui, attirés dans un piège, ont tout de même le temps de se réfugier tranquillement dans un fossé tandis que leurs assaillants, au lieu de profiter de leur avantage, forment deux rangs et se jettent sous le feu ennemi pour être cueillis par la mort. On veut bien croire que les actes de Toriano répondent à une scénographie voulue par le jeune chef, dont la stratéarrowhead 14gie se conforme à une mystique savante, mais le caractère policé de la bataille confine ici à l’absurdité et contribue à l’échec général du dénouement.

L’image ne manque pourtant pas de beauté, ce qui ne tient pas tant aux décors naturels – notamment le Fort Clark de Bracketville, au Texas, qui existait réellement à l’époque du film – qu’à la composition de certains cadres et à l’arrangement des couleurs (le directeur de la photographie, Ray Rennahan, travaillera beaucoup pour la télévision mais officia pour King Vidor sur Duel au soleil et Cecil B. DeMille sur Unconquered). Les scènes réunissant Heston et Katy Jurado (Nita) sont ainsi, souvent, pleines d’une sensualité qui s’exprime dans le contraste des couleurs. La mise en scène, hélas, échoue là encore à restituer la fougue de la jeune femme, spécialement dans la scène de sa mort que Charles Marquis Warren filme assez platement.

Bref, Arrowhead (Le sorcier du Rio Grande, référence au personnage de Toriano bien sûr) est une curiosité, un film à découvrir pour la performance d’un Charlton Heston débutant et surtout pour le climat inhabituel qu’il installe, en dépit de la faiblesse de la mise en scène.
Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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Tietie007 02/03/2010 05:29


Pas vu celui là. Mais j'ai un peu de mal, désormais, avec les westerns d'antan, trop stéréotypés.


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