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11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 20:35

UN CRI

repila - le puitsTout commence dans un puits. Au centre d’une forêt. Le reste est inconnu, ni pays ni époque déterminée. Il faut attendre les dernières pages pour entrevoir ce reste du monde, qui ne vaut que par les idées qu’il véhicule. Tout commence dans un trou de sept mètres de profondeur, au fond duquel sont deux enfants. Deux frères, qui ne seront jamais appelés que le Grand et le Petit. On ne sait pas comment ils sont arrivés là mais on apprend bientôt que des loups rôdent dans la forêt. Des loups, et point d’hommes. 

Au fond du trou, le Grand et le Petit ont avec eux un sac de provisions – mais le Grand interdit au Petit d’y toucher, et il s’assure de son obéissance par une violence extrême. Ce sac est pour leur mère. Ils mangeront des vers, des insectes, des racines, de petits œufs trouvés en grattant le sol et les parois du puits – mais ne toucheront ni à la miche de pain ni aux tomates séchées ni aux figues ni au morceau de fromage que contient le sac. 

Très vite, une routine s’installe dans le puits, dès lors que les tentatives pour en sortir ont échoué. Le Grand répète inlassablement les mêmes exercices, comme un prisonnier dans sa cellule, afin d’entretenir la puissance de son corps malgré l’absence de nourriture et la captivité. Il rationne aussi la nourriture, donnant une part moindre au Petit, qu’il s’efforce en même temps de protéger. Car le Petit est moins fort, moins armé contre la dureté de la situation ; si son corps s’affaiblit, son esprit aussi menace de flancher. La parole est son refuge, jusqu’au jour où elle s’embrouille. Terrifié par l’aphasie, qui suit une période de logorrhée, le Petit voit sa raison s’affaisser, et prend peur. 

On ne détaillera pas ici toutes les péripéties du récit. Ivan Repila s’accommode d’une économie de moyens qui se veut l’exact reflet de l’indigence imposée à ses personnages, et pourtant il se passe des choses au fond de ce puits. Unité de lieu, unité d’action, et un temps qui s’écoule insensiblement, absorbé parfois par un basculement dans l’onirique ou l’hallucinatoire qui accompagne le mouvement intérieur des personnages, entre désespoir et folie. Le Puits n’est pas un conte tendre ; c’est au contraire une histoire très dure, racontée avec la fluidité d’un conte, mais d’un conte cruel. C’est un récit de désespoir, parce que la situation des enfants est rapidement présentée comme une allégorie et nous renvoie à la vie, à la situation de l’homme dans le monde, de tout homme devant la vie. 

Le jeu des interprétations n’est pas laissé à la discrétion du lecteur ; l’auteur sème des pistes au fil des pages, qui peuvent passer d’abord pour des hypothèses de lecture proposées au lecteur, un peu au fil des rêveries et des réflexions des deux enfants, mais qui montrent bientôt leur cohérence. Car Le Puits est un récit tendu : tendu vers une conclusion dont les conditions se mettent en place au fur et à mesure. Une conclusion aussi dure que l’aventure des garçons, qui puise à la source du conte, toujours, et conserve une force universelle. Les pistes lancées ne le sont pas en vain et les questions soulevées par le sort des enfants trouvent réponse au terme du récit. 

Le cri poussé par Ivan Repila du fond de son Puits n’est pas seulement celui de ses deux protagonistes. Les nombreuses références à l’écriture, à l’imagination, au désir de révolte par l’imagination et la parole invitent à lire Le Puits comme une métaphore, aussi, de la situation de l’écrivain dans le monde, et plus largement de l’artiste. Ainsi le Petit essaye-t-il de survivre par la parole, d’abord, en rêvant puis en inventant des histoires, mais aussi par le dessin, en recouvrant les parois de sa prison d’images qui donnent sens à l’expérience en la transcrivant de manière graphique, au fil des heures et des jours. 

Si Le Puits peut apparaître, d’abord, comme un exercice de style, une forme de défi que l’écrivain s’adresse à lui-même, il ne faut pas longtemps pour que le récit emporte son lecteur au-delà des limites étroites de la prison où il se déroule tout entier. Ce livre est un cri de désespoir qui séduit par sa simplicité et interpelle par ses résonances. 

Thierry LE PEUT

 

LE PUITS d'Ivan Repila

2013 - Denoël, 2014

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