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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 18:32

 

 

GEMMELL - Lion III  GEMMELL - Lion IV

 

Dark Prince est le second tome du diptyque consacré par David Gemmell à la Grèce d’Alexandre et de son père Philippe de Macédoine, après Lion of Macedon. Découpé en France en deux volumes, comme le tome précédent : Le Prince Noir et L’Esprit du Chaos, il nous conduit à la conclusion d’une saga originale parcourant près de 70 ans d’histoire. Dans le premier tome, David Gemmell introduisait son héros, Parménion, un général d’Alexandre mentionné par les historiens (notamment Plutarque dans sa Vie d’Alexandre), dont l’Histoire cependant n’a retenu que peu de choses. Une aubaine pour l’écrivain, qui a donc toute latitude pour imaginer la vie de cet homme et l’amener là où l’Histoire l’a placé.

L’action de Dark Prince s’étend de l’année 352 avant J.-C. à l’année 323. C’est l’année de la mort d’Alexandre à Babylone, l’une des villes mythiques de l’empire perse parcouru et conquis par le Macédonien. Après nous avoir fait rencontrer Philippe dans le premier tome, Gemmell conte l’enfance puis l’âge adulte d’Alexandre version fantasy : car l’âme du héros est le lieu d’un combat épique entre le bien et le mal, ce dernier prenant le nom du Dieu Noir, l’Esprit du Chaos, qui s’est invité dès la conception du fils d’Alexandre et d’Olympias, princesse d’Epire. A partir de ce postulat, l’écrivain revisite la petite enfance du futur conquérant – il a quatre ans en 352 – puis s’immisce dans les récits des historiens en suivant Alexandre à Pella, capitale de la Macédoine, puis en Perse. Les événements attestés par l’Histoire sont ainsi revisités à la lumière du postulat fantastique, et l’on comprend pourquoi Alexandre a tué Clétas (Cleitos), l’un de ses hommes, en le transperçant d’une lance, ou fait exécuter Philopas (Philotas), fils de Parménion, entre autres cruautés.

Cette manière de rejouer l’Histoire est certainement l’un des atouts principaux du roman. Car, Dieu Noir ou pas, c’est bien l’Histoire que nous fait revisiter l’écrivain ; nombre d’épisodes du roman en effet, et particulièrement le dernier livre de ce second tome, évoquent la vie d’Alexandre et de Philippe sans faire intervenir le fantastique, celui-ci affirmant ses droits sur de larges pans du récit mais sachant aussi se faire discret. Et ces longs moments de récit historique n’ont rien de honteux, au contraire, car ils s’inscrivent tout à fait dans la légende du conquérant macédonien. Sans être prisonnier des événements réels, Gemmell y circule à l’aise, construisant astucieusement un récit qui joue des moments forts pour ménager, à l’occasion, une forme de suspense, comme lors de l’assassinat de Philippe. Les figures que recrée l’écrivain de fantasy sont vivantes et captivantes, même pour qui a déjà consulté les historiens anciens.

Une grande part de Dark Prince se déroule toutefois dans un monde parallèle, où la Macédoine devient la Macédoyne, Philippe Philippos, et où les créatures de la mythologie grecque sont bien réelles. Tout en utilisant les Centaures, le Minotaure et Gorgone, cependant, Gemmell leur confère une originalité qui détache son récit de la toile de fond qu’il emprunte. Après tout, il s’agit là d’un univers parallèle où l’imagination est reine, entièrement libre de puiser comme elle l’entend dans le vivier des légendes antiques. Ainsi Aristote et Chiron sont-ils jumeaux dans cette fiction particulière, l’un et l’autre doués de pouvoirs magiques, tandis que Philippos apparaît comme une sorte de Sauron formidable, dont l’œil d’or voit tout, même les pensées de ses ennemis. Parenthèse dans l’Histoire, les trois premiers livres de Dark Prince (sur un total de quatre) plongent donc dans la fantasy plus résolument que l’ensemble du premier tome, même si celui-ci s’affranchissait peu à peu de l’Histoire lui aussi pour laisser s’épanouir les ombres du fantastique.

On pourra évidemment objecter que l’intrigue imaginée par David Gemmell n’est pas si originale que cela, que l’on a vu ailleurs des univers parallèles où les figures de l’Histoire sont appelées à un destin alternatif, tout comme on a déjà vu, et lu, un univers de magie où la magie, précisément, est menacée d’extinction. Rien de très original non plus, sans doute, dans la figure d’un « méchant » qu’une cause et un combat amènent à se montrer brave et d’une certaine manière à se racheter – et l’on ne dira pas au lecteur encore non averti de qui il s’agit ici, la remarque pouvant d’ailleurs s’appliquer à plusieurs personnages… Tout cela est vrai, mais il est vrai aussi que ce qui fait l’intérêt d’une histoire qui recourt aux artifices conventionnels du genre ce sont les personnages, et la capacité de l’auteur à nous les rendre attachants, qu’ils soient sympathiques ou non. Or, le Philippe de Gemmell, comme son Parménion, mais aussi Attalus, Aristote, Dérae ou le Thébain Mothac, pour ne citer qu’eux, parviennent à s’imposer assez vite, à ménager quelques surprises, en un mot à convaincre. La durée du récit, plusieurs décennies, rend sensible le devenir des personnages, et les enjeux qui s’y rattachent. Philippe nous est montré de l’enfance à la mort, jeune otage à Thèbes puis roi en Macédoine ; de même Alexandre, dont la naissance et l’enfance sont un enjeu majeur du récit, et qui, personnage ambigu sous la plume de certains historiens, trouve dans la substance fantastique du roman matière à intriguer autant qu’à émouvoir.

Au terme du premier tome, qui nous laissait un peu sur notre faim, on se demandait si la conclusion de la saga alexandrine de Gemmell serait simplement plaisante, ou palpitante. C’est sans doute la première option qui l’emporte. Le récit du second tome est plus resserré que celui du précédent et on prend un réel plaisir à suivre les personnages dans l’univers parallèle, autant qu’à revivre les épisodes les plus connus de l’odyssée d’Alexandre en Perse. De fait, on l’a dit, les personnages sont convaincants et le récit se dévore. Jusqu’au bout, cependant, persiste cette impression qu’il s’agit d’un bel exercice de style, capable d’allier les attraits de la fantasy et le choc des armes antiques, certes, mais pas suffisamment peut-être – ce n’est jamais qu’un sentiment au terme d’une unique lecture – pour faire de cette saga l’œuvre la plus aboutie de son auteur (ce que l’on pensait déjà après la lecture du premier tome).

Ce jugement serait toutefois à nuancer après une lecture plus avertie de Gemmell, dont je n’ai encore qu’une connaissance très partielle. On retrouve ici une obscurité des âmes gemelliennes (osons le mot), une vision âpre et amère de l’Histoire et de l’existence, manifestée à travers la plupart des figures du roman, depuis Parménion jusqu’à Alexandre en passant par Philippe, Dérae, Aristote et plusieurs personnages secondaires. Le personnage de Mothac – le Thébain qui, au terme de sa vie, voit sa ville entièrement détruite par Alexandre -, celui de Philopas – le fils mal-aimé qui rêve de gloire et découvre finalement la loyauté -, celui aussi d’Hépheston se découpent sur la toile événementielle du roman pour imposer des émotions qui s’impriment fortement dans l’esprit du lecteur et qui sont de l’ordre de la déception, de l’amertume, non sans que la vanité des ambitions soit contrebalancée par des sentiments plus lumineux comme la tendresse, la fidélité, l’amour. Des sentiments positifs contrariés voire malmenés par Gemmell mais qui demeurent, pourtant, même s’ils sont souvent mêlés à la douleur de la mort, à l’amertume de la perte. Cette manière de s’opposer aux vertus héroïques, de ne pas les laisser s’affranchir du sang et de la mort, de refuser à tous les personnages, finalement, le refuge facile de l’auto-satisfaction, pourrait bien être une caractéristique des livres de Gemmell. Ce qui est un bon motif pour poursuivre la lecture de cet auteur, peut-être sans quitter l’Antiquité, en me tournant maintenant vers une autre de ses sagas inspirées de la Grèce : Troie. Stay tuned, buddies.

Thierry LE PEUT

 

 

LE PRINCE NOIR et L’ESPRIT DU CHAOS de David Gemmell

aka DARK PRINCE / LE LION DE MACEDOINE III et IV

David Gemmell, 1991 – Mnémos, 2000 – Gallimard, 2002

Traduit de l’anglais par Eric Holweck

Traduction révisée par Thomas Day

 

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Published by Bloggieman - dans US littérature
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