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24 juillet 2011 7 24 /07 /juillet /2011 12:59

LE MONDE DU SEXE, par Henry Miller

1940 - Buchet-Chastel, 1968 (France)

 

Sexe et vérité

Miller - le monde du sexeLa rédaction de Le monde du sexe date de 1940. Henry Miller a déjà publié Tropique du cancer et Tropique du capricorne, qui ont provoqué un scandale dans l’Amérique puritaine, mais il n’a pas encore donné forme à l’œuvre de sa vie, la trilogie de La crucifixion en rose, constituée de Sexus, Plexus et Nexus. Il sait, cependant, que ce qu’il a écrit jusqu’alors n’est que l’ébauche de cette œuvre, qui embrassera l’ensemble de sa vie, mêlant ses expériences charnelles, artistiques, spirituelles. Le monde du sexe apparaît comme une étape sur le chemin de cette construction. Miller y dépose le résultat des quatre ou cinq premières décennies de son existence, l’état de sa pensée. Il y dresse surtout un portrait visionnaire de l’époque contemporaine. Lu soixante ans après son écriture, Le monde du sexe apparaît comme un tableau du monde actuel, nullement obsolète : au contraire, les prédictions de Henry Miller en 1940 se vérifient aujourd’hui.

 

« Vivre ses désirs, les épuiser dans la vie, et, ce faisant, en altérer subtilement la qualité, tel est, ce me semble, le grand dessein de l’existence. »

« L’artiste est en guerre perpétuelle avec la mort, sous quelque forme, quelque déguisement qu’elle se présente. […] Il est contre la stagnation, la cristallisation, l’immobilité. Donc, contre la civilisation, qui est l’expression même des forces de mort. »

 

Bien qu’il prenne la forme d’une confidence, d’une mise au point personnelle écrite au fil de la plume, sans titres et sans chapitres, Le monde du sexe est un texte très construit. Henry Miller, partant des deux remarques ci-dessus, questionne l’existence avec son œil d’artiste, et pose une exigence fondatrice : celle de la vérité. La vie n’est accessible que par la vérité, et la première vérité, la seule peut-être, est celle que chacun découvre en soi-même. L’identité est donc centrale dans la pensée de Miller, qui renvoie finalement (implicitement) au « Connais-toi toi-même » de la philosophie grecque.

 

Le titre est-il trompeur ? Que vient faire le sexe dans cette réflexion ? Sans doute Miller accomplit-il un acte militant, provocateur, en intitulant ainsi son « traité ». Ses premières œuvres, écrites en France, ont fait scandale aux Etats-Unis, où elles ne seront publiées qu’en 1960. La place qu’il y accorde au sexe – au récit de ses expériences en la matière et à l’étalage de ses réflexions sur le sexe comme « chose » et comme acte – est cause de ce scandale. Aussi Miller ouvre-t-il ce livre en classant d’emblée ses lecteurs en deux catégories : ceux qui s’enthousiasment pour son style « sexué » et dénigrent ses textes plus sérieux, et ceux qui s’enthousiasment pour ses textes sérieux et font les outrés devant ses « écarts » sexués. C’est pour mieux dégager une troisième voie, la seule intelligente à ses yeux, celle qui réconcilie les deux parts de son écriture, et donc de sa personne. Car Henry Miller n’est pas l’un ou l’autre de ces deux auteurs que certains voudraient distinguer ; il est la combinaison des deux. L’homme capable d’écrire à la fois sur le sexe et sur les « choses sérieuses ».

 

Et le sexe, alors ? Miller y vient très vite. Le sexe est l’origine de l’expérience du mystère de l’existence. Il en est l’expression, s’il n’en est pas la totalité. En lui se lit toute l’attitude de l’homme devant l’énigme de la vie. D’où cette comparaison audacieuse et amusante que fait Miller, entre le savant qui colle son œil au télescope pour sonder les mystères de l’espace, et l’homme qui explore les mystères du vagin. « Lorsque je pense à la sexualité, c’est comme à un univers, exploré en partie, surtout inconnu, mystérieux et peut-être échappant à jamais à la connaissance. » En observant l’attitude de l’homme à l’égard de la sexualité, on étudie finalement son attitude à l’égard de la vie, de son identité, sa capacité à vivre, précisément, à assumer ce qu’il est, à refuser les masques, les peurs, les renoncements dont Miller fait les manifestations de la mort dans laquelle la société moderne enferme les êtres. La sexualité n’est pas tout ; mais d’elle, Miller tire l’image qu’il se fait du monde. D’elle, sa connaissance de l’homme, à commencer par lui-même. Une autre anecdote, placée vers la fin du livre, éclaire cette image du monde et de l’homme modernes : celle d’un étalagiste en train de mettre en place un mannequin dans la vitrine d’une boutique. Le mannequin nu paraît à Miller plus sexué, donc plus vivant, que l’être de chair : « le mannequin me donne la sensation d’être doté de vie sexuelle. Tandis que l’étalagiste n’est qu’un indicible paquet de viande animée, enveloppé dans des vêtements qui n’ont pas de sens. Ses gestes ne riment absolument à rien. Il va prendre ce mannequin vivant et plein de sexe, va le rendre séduisant pour l’œil du passant, en le vêtant, lui donnant l’aspect des gens dans la rue. Et du même coup, il va tuer cet objet sexuel, en faire une chose morte […] ». Partout l’artiste ne voit que volonté de tuer la vie et peur devant « le nu, le brut, le cru », qui précisément sont la vie. « Tout », écrit encore Miller, « le moindre geste, le moindre détail, dans la façon dont les gens parlent, marchent, mangent (etde préférence), s’habillent, se dévisagent, etc. – tout révèle la présence ou l’absence du sexe. » Et d’ajouter cette image « cinématographique », saisissante : « Parfois, on sent que toute une ville le traque, l’extermine ; comme si chaque citoyen se promenait avec une seringue pleine d’un antiseptique violent, pour empêcher qu’il se propage. »

 

Le récit que fait Miller de ses propres expériences avec le sexe n’a donc pas uniquement valeur autobiographique. Lorsqu’il évoque la première fois qu’il eut l’occasion de contempler un c… (dans Le monde du sexe, les mots du sexe ne sont pas écrits : un con est un c…, « baiser » ne s’écrit que sous forme de points de suspension, etc.), à cinq ou six ans, dans une cave, puis l’évolution de son rapport à cette chose mystérieuse qu’est l’autre sexe, et le sexe en soi, Miller dessine la maturation de tout homme, de l’enfance à l’âge adulte. Son rapport au monde, à l’autre, qui est aussi rapport au sexe. On comprend, en le suivant, pourquoi l’image qu’il se fait du monde est telle qu’il la décrit. Libre à chacun, dès lors, de partager ou non cette image. Mais la pensée de Miller apparaît finalement limpide et cohérente, sa propre vie se donne comme un laboratoire de la vie elle-même. Les personnages qu’il met en scène, et qu’il présente comme ceux qu’il a côtoyés réellement, qu’il a aimés, détestés, épousés, qu’il a fait souffrir et par qui il a souffert, illustrent chacun une attitude à l’égard du sexe, et donc de la vie. Autobiographique dans sa première partie, Le monde du sexe s’élargit à partir de son milieu pour embrasser des peuples entiers : c’est la comparaison entre Français et Américains au regard du sexe, dans laquelle Miller parle toujours d’expérience, mais dont il tire des généralités à ses yeux signifiantes.

 

A partir de cette comparaison, Miller questionne les rapports de sexe et amour, sexe et guerre, sexe et écriture, sexe et mort, jusqu’à livrer sa conception du monde moderne – essentiellement américain, car l’Amérique est la quintessence de cette modernité. Le monde moderne apparaît alors, en effet, comme réductible au sexe. « S’il y a quelque chose de faux dans notre attitude devant le sexe, on peut être sûr que la même erreur d’optique s’applique aux problèmes du pain quotidien, de l’argent, du travail, du divertissement – bref, à tout. » Mais pas du tout sur le mode de l’obsession : rien de moins libidineux que la prose de Henry Miller. Au contraire, les remarques qu’il fait sur la modernité sont extrêmement lucides ; et, à mesure que l’on avance dans cette dernière partie du « traité » de Miller, on est pénétré de l’évidence que le monde décrit par Henry Miller en 1940 n’est autre que celui dans lequel nous vivons toujours, soixante-dix ans plus tard. Plus encore : l’avenir que Miller promet à ce monde est, à bien des égards, notre présent. Jusqu’à cette vision de l’Europe, prise entre deux modes de vie qui s’affronteront, l’Orient et l’Occident : « Entre le monde slavo-oriental et ce nouveau monde occidental, l’Europe sera broyée comme dans un étau. De toutes parts on la déchiquète à belles dents, on la perfore à l’emporte-pièce, on la grignote et la ronge de gale. » Situation d’autant plus terrible que l’Europe est, selon Miller, le lieu où vit le « dernier type de créature distinctement humaine ». A l’est comme à l’ouest de cette Europe en porte-à-faux, l’agonie a déjà eu lieu et un « type transitoire » est déjà à l’œuvre. D’aucuns pourront qualifier les prédictions de Miller d’apocalyptiques ; mais comment ne pas y voir, simplement, l’annonce de ce qui arrive aujourd’hui, sans se laisser arrêter par des considérations de style ? Le style de Miller, au demeurant, est plutôt sage. « La guerre actuelle peut bien se terminer demain ou traîner cinquante ans encore »n écrit-il en 1940, « peu importe. D’autres conflits surgiront, plus effroyables chaque fois, jusqu’à ce que l’édifice entier croule, s’engloutisse dans l’oubli. »

 

Certes, ce genre de « prédiction » se retrouve à toutes les époques. La justification que Miller va chercher dans l’Histoire des empires aujourd’hui éteints est l’argument facile de cette conscience du monde comme perpétuel devenir. C’est bien là l’image de la vie que livre Miller : un mouvement perpétuel, qu’aucune action humaine ne conditionne ni ne peut empêcher. Dans ce mouvement perpétuel, les empires aujourd’hui debout seront les colosses oubliés de demain. Et l’auteur étant – il l’écrit dès le début de ce livre – un homme très religieux, on ne s’étonne pas qu’il appelle in fine à la naissance d’un homme nouveau, d’un homme qui aurait cessé d’avoir peur et de singer la vie en la contraignant, en la brutalisant et en la détruisant, et qui, enfin, débarrassé des oripeaux du monde ancien, serait capable des « miracles » à laquelle son âme le destine.

 

La perception qu’a Henry Miller de l’homme moderne ne se réclame d’aucune philosophie établie. Elle n’est pas, toutefois, sans rappeler certaines philosophies orientales. Miller, cependant, n’évoque pas le bouddhisme, pas plus d’ailleurs qu’une autre religion. Il invoque uniquement son propre sentiment. Non pour imposer une vision du monde, mais pour l’exprimer. Ses remarques sur l’amour, sur la guerre, sur l’art, sont frappées au coin du bon sens. Le caractère visionnaire de la dernière partie de son livre tient sans doute à la conviction de l’auteur – et son intérêt à celle du lecteur. Mais on ne peut que conseiller à l’homme d’aujourd’hui, pris dans la tourmente annoncée de la fin d’une ère, la lecture de ce Monde du sexe plein de vérité(s) et servi par une plume vive, jamais pontifiante, toujours émouvante.

Thierry LE PEUT 

 

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Published by Bloggieman - dans US littérature
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commentaires

Bloggieman 25/07/2011 11:52


La lecture de Miller fut aussi pour moi une découverte. Certes, je savais - par ses titres - que le bonhomme avait écrit "sur" le sexe, et que son oeuvre en était marquée. J'ai découvert un auteur
qui, loin de cette réputation très réductrice (n'est-ce pas le cas de nombre de réputations ?), écrit des choses intelligentes et sensibles. peut-être la découverte de l'été - voire de l'année !


steph 24/07/2011 21:58


D'Henry Miller, je ne connaissais que la réputation sulfureuse et ses "Tropiques". Votre analyse, cher Bloggieman, toute en nuances, donne envie de lire H.Miller, dans l'optique de dessiner,
comprendre l'être humain qui, sexué, relié aux hommes et femmes de sa vie, se définit par sa capacité à assumer ce qu'il est, ses choix personnels, loin des peurs enfantines et conventions
sociales, fort de sa créativité, conscient de sa mort également...


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