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27 avril 2013 6 27 /04 /avril /2013 19:47

LE JUSTE MILIEU d’Annabel Lyon

Annabel Lyon, 2009 - Quai Voltaire / La Table Ronde, 2011 - Folio, 2013

 

lyon juste milieuQuand Aristote redevient un homme

Ce n’est pas un livre historique que signe Annabel Lyon mais une ouverture sur l’intimité d’Aristote et du jeune Alexandre le Grand, lorsque le premier devient le précepteur du second. La citation de Plutarque mise en exergue souligne assez cette volonté de rester en marge de la grande histoire pour privilégier l’intime : « ce n’est pas toujours dans les exploits les plus éclatants que se révèlent le mieux les vertus et les vices des hommes. Un moment anodin, une simple expression, un badinage font souvent mieux connaître leur caractère et leurs inclinations que les sièges mémorables, les coups d’éclat ou les plus sanglantes batailles. »

En confiant la narration à Aristote, l’écrivain installe d’emblée son lecteur dans cette intimité voulue. C’est, aussi, le désir de connaître l’homme Aristote, en deçà des idées. Le rapport entre l’homme et les idées est au cœur du roman, où Alexandre finit par dire à son précepteur, dans les dernières pages, alors que chacun est au seuil d’un nouveau départ : « Toutes ces années que nous avons passées ensemble, vous avez fondé vos théories sur les accidents de votre propre vie. » La philosophie ne serait-elle que cela ? L’adaptation de la pensée aux contingences de l’être. La « théorie » d’Aristote, qui donne son titre au livre, est celle du juste milieu entre les extrêmes. Personnages et incidents du roman illustrent cette théorie. Aristote, tout d’abord, est sujet à des crises de mélancolie (qu’il expliquera par un discours sur la bile noire) contre lesquelles il se bat ; de cette lutte permanente naît la conviction que la vie n’est qu’une recherche du « juste milieu ». Ce milieu, c’est aussi la conciliation des personnalités contraires du maître et de son élève : autant Aristote est un homme d’étude, qui recherche le confort et le calme, autant Alexandre est un adolescent vivant, qui rêve de conquêtes pour laisser libre cours à son énergie. « Mes leçons visent à t’inculquer des manières de penser que les autres ignorent », dit le précepteur à son disciple. « A agrandir ton univers. Pas ce monde-ci… […] mais le monde qui est là-dedans. » Et le philosophe de tapoter sa tempe. A cette scène du chapitre trois répond le rêve d’espace d’Alexandre à la fin du chapitre cinq : « Je pars vers l’est, l’est, et encore l’est. J’irai aussi loin que personne n’est jamais allé, et ensuite, plus loin encore. » Cette déclaration sanctionne en quelque sorte l’échec d’Aristote, car l’élève sera resté rétif à la vie intérieure et rien n’aura pu domestiquer son désir de mouvement.

« Nous sommes tous des versions différentes les uns des autres », dit encore Alexandre dans le chapitre trois. Ainsi le futur conquérant retrouve-t-il en lui une part de son père et une autre de sa mère, tandis que son frère Arrhidée, mentalement retardé, est une version dégénérée de lui-même. La nature et les actes des différents personnages du roman nourrissent la réflexion d’Aristote sur ce qu’il est lui-même, comme l’évocation de son propre père, de son amitié particulière avec Philippe ou de sa rencontre avec Platon dont il a suivi les cours à l’Académie. L’intimité conjugale du philosophe occupe également une large place dans le roman. Dans sa vie intime comme dans sa démarche herméneutique, Aristote apparaît comme un homme singulier, qui ne parvient à se sentir en sécurité nulle part, original jusque dans sa manière de penser et son obsession d’observer le monde : « Des faits, on remonte jusqu’aux principes, et pas le contraire. » (chapitre premier) La relation d’Alexandre à son père est un reflet de celle d’Aristote avec le sien : pour le médecin Nicomaque, le jeune Aristote était une énigme, une inquiétante étrangeté. A la tradition, fondée sur la répétition des gestes et des méthodes qui caractérisait le travail du médecin, Aristote a préféré l’observation, seule capable d’asseoir une connaissance véritable du monde, même si, pour les Grecs, la science est affaire de pensée et non de dissection et d’observation minutieuse de la nature.

La relation d’Aristote avec Alexandre se situe dans ce juste milieu entre le même et le contraire. Car, si l’un cherche la sédentarité alors que l’autre rêve d’évasion, tous deux refusent de reproduire simplement ce qui s’est fait jusqu’alors. « Je ne suis pas comme vous », déclare l’adolescent à son précepteur, mais pour ajouter aussitôt : « Je ne suis pas comme mon père. Je ne veux pas faire les choses comme on les a toujours faites. J’ai tant d’idées… » Des mots que pourrait prononcer Aristote lui-même.

Chez l’un comme chez l’autre, l’originalité tourne à l’obsession et confine à l’étrangeté. Ainsi, sur le champ de bataille de Chéronée, comme à d’autres reprises dans le roman, le jeune Alexandre semble perdre un moment la conscience de ce qu’il fait, emporté par une énergie qui, littéralement, le fait sortir de lui, tandis qu’Aristote, évoluant parmi les cadavres, se met à retirer méticuleusement la peau d’un visage pour voir ce qu’elle dissimule, attitude propre à susciter l’incompréhension et la réprobation si elle était surprise.

Annabel Lyon s’attache à humaniser des figures que l’Histoire a figées, non à la manière lyrique et parfois hallucinée de Laurent Gaudé dans Pour seul cortège mais en restituant à ces figures leur nature simplement humaine. De ce point de vue, le personnage de Pythias, l’épouse d’Aristote, est essentiel au roman. Sa première évocation, dans les premières lignes du roman, est significative de sa place dans la vie du philosophe : ce n’est pas d’amour ni d’affection qu’il est question mais d’observation, dans une première phrase aussi froide que la pluie qu’elle décrit. « La pluie s’abat en cordes noires, cinglant mes bêtes, mes hommes et ma femme, Pythias, qui la nuit dernière était allongée sur notre couche, jambes écartées, tandis que je prenais des notes sur la bouche de son sexe, et qui pleure à présent des larmes silencieuses, au dixième jour de notre périple. » Pythias vient en troisième position, après les bêtes et les hommes, et l’évocation de son sexe est faite d’un point de vue scientifique et nullement sous l’angle du plaisir, comme on pourrait d’abord le croire. Pourtant, on le découvrira, une réelle affection unit le philosophe et son épouse, une ancienne esclave, même si la dévotion du premier pour ses travaux scientifiques, comme son penchant à la mélancolie, le rendent inapte à une vie de couple « ordinaire ». Pythias est également importante par le regard qu’elle porte sur Alexandre, pour lequel elle éprouve une affection d’ordre maternel. A travers ce personnage, Aristote et Alexandre apparaissent dans leur dimension charnelle et affective, chacun étant singulier à sa manière, à part des autres hommes, et, bien loin de n’être qu’une forme évanescente et soumise, Pythias apparaît au contraire comme une figure elle-même singulière, à la fois malheureuse et protectrice, délaissée et compréhensive, aimée, aussi, en dépit des doutes et de la distance de son mari.

Deux des cinq chapitres du roman sont consacrés à la jeunesse d’Aristote. En éclairant ses rapports avec son père, avec Philippe et avec Platon, Annabel Lyon place l’épisode macédonien dans la perspective d’une vie entière. Si la figure d’Alexandre – il est d’abord un jeune garçon de treize ans environ rôdant autour des charrettes, « Les cheveux englués par la pluie, la peau rougeaude, des yeux aussi grands que ceux d’un veau », puis un adolescent à la fois proche de ses compagnons (parmi lesquels se distinguent Héphaistion et Ptolémée) et différent de tous – se dessine comme l’embryon du conquérant qu’il deviendra, toute de fougue difficilement contenue, celle d’Aristote s’inscrit à la fois dans une forme de parenthèse (le séjour au palais de Philippe à Pella) et à l’automne d’une vie. L’ouverture sur le passé accompagne la méditation sur le sens d’une vie et permet de placer le philosophe à un point de jonction, à la fois bilan du temps écoulé et prémisse à une évolution qui se jouera à Athènes, dans le sillage des années passées à l’Académie. Tout en s’interrogeant sur l’influence qu’il a et aura sur Alexandre, Aristote se souvient de celles qui l’ont formé lui-même, qu’elles soient personnelles ou philosophiques. L’identité de chacun des protagonistes est le fruit de ces influences et d’une réflexion continue, au juste milieu de tendances et de tentations qui s’affinent avec le temps et les rencontres.

La relation d’Aristote avec Arrhidée bénéficie d’une importance particulière. Le jeune garçon est négligé par son père et haï par Alexandre mais il intéresse Aristote, qui passe avec lui beaucoup de temps, persuadé que son cerveau aussi peut être formé, même s’il n’acquerra jamais l’autonomie. Si l’intérêt scientifique guide sans doute en partie le philosophe, ses attentions envers le garçon démontrent aussi sa capacité à éprouver de l’affection, même si lui-même en doute.

Sous une apparence qui peut paraître assez anodine au début, Le juste milieu dessine finalement une méditation sur la vie où se mêlent transmission, filiation, enjeux de la famille et du pouvoir, en même temps qu’un beau portrait d’homme et de femme. Son rythme lent épouse l’intimité d’Aristote et réussit à rendre à celui-ci une humanité que l’Histoire tend à effacer. C’est bien l’homme que nous propose de découvrir l’écrivain, en mettant au premier plan non ses idées philosophiques mais ses émotions et ses réflexions, entre raison et sentiment. 

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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commentaires

Bloggieman 06/05/2013 15:15

Hello Princesse ! Ils ont un enfant, oui, même si je tairai les circonstances et les développements qu'offre l'auteur à cette partie de leur vie... pour vous ménager le plaisir d'une découverte
prochaine :)

princesse-papillon 30/04/2013 18:47

Hello Bloggieman, cette approche d'Aristote, grand philosophe, "qui redevient un homme" grâce à l'approche intimiste de l'écrivain semble intéressant à lire prochainement : relation avec son élève
si différent de lui (est-ce un échec de ne pas réussir à l'attirer plus vers le monde spirituel, puisque sa nature est fugueuse, laissons aller ?) relation douce, calme, distante avec sa femme,
qu'il observe comme un sujet d'étude en éprouvant tout de même de l'affection. Vous dîtes que c'est aussi un beau portrait de femme, à la fois délaissée, compréhensive, maternelle, aimante et
aimée...Ont-ils eu des enfants ? A + Bloggieman :-)

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