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28 décembre 2013 6 28 /12 /décembre /2013 17:15

LE FROID - une mise en quarantaine de Thomas Bernhard

Gallimard, 1984 - Gallimard, "L'imaginaire", 2012

 

 

Bernhard - le froidLa révolte de Bernhard

Mathias Enard, dans une page de L’alcool et la nostalgie, évoque un personnage de Thomas Bernhard, dont il envie « cette langue inouïe, répétitive jusqu’à l’hypnose, méchante, incantatoire, d’une méchanceté, d’une méchanceté hallucinée » (Babel, 2012, page 42). La « méchanceté » de Bernhard, son écriture acerbe, sa façon de juger le monde sans aménité ni complaisance, sans illusion surtout, et sans concession à la frilosité bien-pensante et bien-disante, constitue en quelque sorte la marque de fabrique de cet écrivain de langue allemande, autrichien par son père et allemand par sa mère. Une marque de fabrique qui repose cependant sur une existence peu commune, telle qu’il la relate dans plusieurs récits autobiographiques. Le froid est le quatrième de ces récits.

Publié en 1981, Le froid, sous-titré « Une mise en quarantaine », évoque les séjours du narrateur, alors âgé de dix-huit à vingt ans, dans le sanatorium de Grafenhof, un Enfer peuplé de mourants tuberculeux. Les premières pages sont saisissantes et emportent d’emblée le lecteur dans un mouvement qui ne s’interrompt qu’avec le point final du récit, 125 pages plus tard. Entre les deux, un unique paragraphe où s’enchaînent les événements et les réflexions qui, loin de cantonner le lecteur dans les murs de l’établissement sanitaire – ou pénitentiaire, comme l’écrit plusieurs fois Bernhard -, le plonge dans le passé du narrateur, habité par une interrogation insoluble sur ses origines, et dans la maladie de sa mère, mourante elle aussi, à Salzbourg, dans la famille dont sa propre maladie éloigne le narrateur.

Cette idée d’éloignement, de distance, est essentielle dans l’écriture de Bernhard. Elle définit son rapport au monde. A l’hôpital, comme dans l’existence (ex-sistere, se dresser à côté de, à distance), Bernhard est un observateur, un témoin. Ces deux mots reviennent fréquemment sous sa plume. Il observe les patients de Grafenhof, dont il partage le quotidien sans toutefois y être absorbé ; il observe le personnel médical, qu’il juge sans concession, dénonçant les erreurs des médecins et le comportement scandaleux des religieuses aides-soignantes envers les malades pauvres, parqués dans la prison de Grafenhof, et notamment envers le « docteur », un érudit condamné à la promiscuité avec les jeunes apprentis tuberculeux en raison de ses idées socialistes, incarnation de l’honnête homme transformé en martyr par la méchanceté humaine, réduit de manière délibérée à n’être plus qu’un objet de risée, un persécuté, par ceux qui ne partagent et ne tolèrent pas ses idées ; il observe aussi les membres de sa famille, malgré leur éloignement, ou grâce à ce dernier, et analyse les raisons de leur comportement, les derniers moments de sa mère, agonisante ; il s’observe lui-même, aussi, toujours à distance de sa propre vie, tendu vers une question sans réponse, celle de ses origines, volontairement et violemment effacées par sa mère et les autres membres de sa famille, qui ont banni la mémoire du père, criminel dont jamais on ne dira au narrateur le crime, indigne dont l’indignité reste un mystère, à jamais tu, et qui taraude le narrateur, le tourmente, non seulement en raison de l’incertitude qui entoure ses origines mais aussi à cause de la culpabilité que nourrit ce mystère, un doute perpétuel sur son entourage, sur le d’où (d’où viens-je, d’où tiens-je tel caractère, d’où tel autre ?), sur lui-même, sur ses capacités niées par des échecs successifs, sur son incapacité à poser les questions fondamentales à ses proches au prétexte de ne pas les tourmenter, de ne pas les obliger à dévoiler leur souffrance, leur colère, mais peut-être aussi, surtout, par lâcheté, par incapacité à affronter soi-même les réponses.

La distance qui est celle de l’écrivain sur le monde comme sur les gens prend chez Bernhard la forme d’une mise à l’écart. Sa maladie le met à l’écart de sa famille, au moment où sa mère est en train de mourir, elle le met à l’écart du monde, qui rejette les malades au-delà de pancartes « Accès interdit ! », le personnel médical interdisant la circulation dans les deux sens, un patient transgressant l’interdit et s’aventurant dans le village risquant l’exclusion sans appel, donc la condamnation à une mort certaine, sans aucune prise en charge médicale. (« Halte ! Etablissement médical ! Chemin interdit ! », clament les panneaux avec force points d’exclamation ; « Défense de traverser ! » lit-on dans l’autre sens, du côté des malades.) Mais, avant déjà, il s’est mis lui-même à l’écart du lycée, en décidant de devenir apprenti ; il a été mis au ban de sa famille, par l’omerta entretenue autour du mystère de ses origines ; à l’écart de la vie laborieuse de l’ouvrier, également, puisque la maladie lui interdit d’envisager un retour au commerce, aussi sûrement qu’elle l’empêche de réaliser son rêve de vivre de musique et de chant.

Bernhard se peint donc et se voit comme un pestiféré ; mais un pestiféré parfaitement conscient, un persécuté intelligent, qui exerce une sagacité constante sur le monde qui l’entoure, proche comme lointain. Cette intelligence se rattache à une sensibilité artistique profonde, bien que contrariée, et aussi à des fenêtres qu’ouvrent dans la grisaille de Grafenhof, et de la vie en général, quelques personnes élues. Car s’il se montre extrêmement critique envers les responsables, ici en particulier les médecins, aussi incompétents qu’arrogants, Bernhard insiste aussi sur les rencontres qui le sauvent en rachetant, d’une certaine manière, l’humanité. Si le tableau d’ensemble reste sombre, et sans espoir, il existe en revanche quelques individus susceptibles d’alléger le fardeau de l’existence par leur ouverture d’esprit, leur intelligence, leur humanité, en acceptant de payer le prix de la solitude. C’est d’abord le grand-père du narrateur, qui, avant sa mort (due à une erreur de diagnostic d’un médecin, qui s’est rendu compte trop tard de la véritable affection du malade), lui a enseigné la vérité du monde. Sa sombre vérité – le monde est un cloaque -, sa vérité subjective cependant – car Bernhard, s’il souscrit au point de vue de son grand-père, a conscience en même temps d’être dans l’erreur, d’adopter un point de vue, vrai en tant que tel, mais non exclusif d’une autre vérité. C’est, ensuite, un compagnon de Grafenhof, chef d’orchestre, de dix ans son aîné mais jeune encore, écrit Bernhard, qui sort guéri de l’hôpital mais y revient un an plus tard, alors que le narrateur, lui aussi, est sorti guéri pour revenir aussitôt, plus mal en point que jamais. Avec lui, le narrateur peut s’extraire de la médiocrité de son existence, parler musique, s’évader dans l’art, discuter enfin avec un égal, se sentir vivre à nouveau. C’est, enfin, une organiste du village, une artiste, elle aussi, que rencontre Bernhard en s’évadant de Grafenhof, bravant l’interdiction érigée en loi morale par l’hôpital pour se rendre au village, où il chante, même, à l’église, dans une provocation que les médecins voient comme une folie, une organiste viennoise avec laquelle il discute et qui devient son « nouveau professeur », son « unique soutien ». Au-delà de ces personnes, c’est l’art, la musique, la littérature aussi, qui sauvent le narrateur du désespoir ; et de relater la « rencontre » avec les Démons de Dostoïevski, livre-monument, livre-monde dont le malade essaie ensuite de trouver l’équivalent, épuisant en vain les rayons de la pauvre bibliothèque de l’hôpital.

Ce n’est pas la « méchanceté » de Bernhard que l’on trouve donc dans Le froid, c’est un jugement sans appel mais parfaitement lucide sur les « gens en place », sur l’ordre du monde, dans une société organisée comme les différents niveaux du Titanic, où la vie est méprisée et malmenée par des idiots arrogants et dangereux qu’aucune erreur ne remet véritablement en cause, ni aux yeux du monde ni à leurs propres yeux. La méchanceté est la règle de ce monde plutôt que celle de Bernhard, qui met en scène dans son autobiographie sa réaction à l’absence d’espoir que lui inspire le monde autour de lui. Réaction de survie, littéralement, car le malade comprend qu’il ne survivra qu’en allant contre les médecins, contre leurs avis, qui sont des diktats imposés par des irresponsables et des crétins suffisants. Et, de fait – réalité ou mise en scène ? -, c’est en décidant qu’il doit guérir que le narrateur guérit effectivement ; c’est en transgressant les interdits de Grafenhof qu’il conquiert, seul, ses uniques plaisirs, et qu’il survit effectivement. Comment, dès lors, s’insérer dans un monde honni, un monde sur lequel on n’a aucune illusion ? Au terme du parcours relaté dans Le froid, Bernhard se montre, même guéri, incapable de prendre dans la société la place de salarié qu’il occupait avant sa maladie. Le travail lui fait horreur. Il n’est qu’une manière de s’aliéner en acceptant la servitude imposée par l’environnement, une façon absurde de renoncer à la vie pour y gagner quoi ? un triste salaire, et à coup sûr l’abrutissement consécutif à une activité répétitive dénuée de sens et d’utilité.

La rebellion de Thomas Bernhard n’est donc pas qu’une attitude d’esprit, c’est une réaction de survie, inscrite dans un parcours singulier et qu’il est difficile de généraliser. Son récit pourtant possède une dimension universelle, par l’insistance qu’il met à décrire Grafenhof comme l’Enfer sur terre, faisant des malades absorbés par leurs crachats – symbole ultime de leur maladie, étendard répugnant et fier à la fois de leur singularité et de leur mise à l’écart dans l’antichambre de la mort – un défilé d’esprits errants et gris tout droit sortis de la Divine Comédie de Dante. La position centrale qu’occupe le narrateur, sa position d’observateur contraint dans un espace clos, transforme le monde en une matérialisation de l’Enfer de Dante, construit en cercles, et ce sont ces cercles que la pensée du narrateur évoque tour à tour, mêlant les événements de Grafenhof, le rapport des expériences médicales pratiquées sur lui, et les réflexions sur son existence, sur ses origines, dans un tourbillon d’autant plus entêtant pour le lecteur qu’il est conçu d’un seul tenant, sans chapitrage, sans découpage en paragraphes, ce qui rend les pauses dans la lecture difficiles. Parfois une indication de lieu nous informe que le narrateur a changé de poste d’observation, suggérant la vie quotidienne au sein d’une réflexion qui, elle, se déploie sans interruption : ici, « J’étais assis sur le banc de la pente au-dessus de l’aérium des femmes et je m’interrogeais » (page 55), là « J’étais assis sur la souche d’arbre entre deux hêtres, observant les malades masculins se promenant plus bas deux par deux » (page 58), puis, à plusieurs reprises, alors que le cours du texte passe, lui, d’un sujet à l’autre, d’un moment de la vie du narrateur à un autre, le leitmotif « Assis sur la souche d’arbre », plusieurs fois réitéré, avant qu’à la page 73 on retrouve le malade « Dans le dortoir, dans mon lit, à côté de la porte, la couverture tirée jusqu’au menton, parmi les malades qui dormaient et n’étaient pas réveillés, comme moi ». Ces informations glissées dans le récit font le lien entre les événements, au fond mineurs, et le flux continu de la réflexion, seul recours contre l’ennui, l’immobilité forcée. Et le narrateur de confier, plus tard, qu’au cours de ces heures, de ces jours, de ces mois de convalescence passés à Grafenhof, il a rempli des fiches et des fiches sur lesquelles il consignait les événements importants de son existence, de peur de les oublier : « Je croyais qu’il fallait tout sauver de l’oubli, extraire tout de mon cerveau pour le mettre sur les fiches qui avaient fini par être des centaines de fiches car je n’avais plus confiance en mon cerveau (…) » (page 128). Ces fiches, c’est l’œuvre littéraire en train de se former, car une fois « libre » et sorti de l’Enfer, une fois qu’il aura refusé de travailler « comme tout le monde », Bernhard n’aura d’autre choix que d’écrire sa vie pour ne pas la laisser sombrer dans l’oubli, et ces fiches alors deviendront livres, et la littérature sauvera l’homme en gravant sur le papier les événements de son existence.

Le froid comporte beaucoup de phrases « définitives », d’aphorismes et de réflexions sur l’existence, non pas uniquement celle de Thomas Bernhard mais celle des hommes en général. C’est parce que l’on se reconnaît dans le regard que porte Bernhard sur le monde que l’on peut lire ses réflexions et en tirer une utilité pour soi-même, de la même manière que les écrits de Montaigne, qui suivent ses propres centres d’intérêt, ses propres interrogations sur la vie et sur les hommes, portent aussi un enseignement universel, ce qu’affirmait et revendiquait l’écrivain lui-même. La première « leçon » du récit de Bernhard, c’est peut-être la force de la volonté, qui permet au malade de se soustraire à l’arbitraire des décisions médicales et de se sauver lui-même, précisément par la seule force de la volonté, de l’Enfer qu’il décrit. Le point de vue de l’homme sur le monde, cette « méchanceté » que l’on attribue souvent à Bernhard, n’en est qu’une conséquence, un caractère, avec lequel chacun s’accorde ou non selon son cœur.

Thierry LE PEUT

 

Citations :

 

« Quelle abomination infâme le créateur a-t-il imaginée ici, telle avait été ma pensée, quelle forme repoussante de misère humaine ! » (p. 12, parlant de Grafenhof)

« J’étais donc encore là, dans un coin d’où je pouvais tout voir avec la plus grande netteté et où l’on ne pouvait guère me découvrir, observateur d’une monstruosité nouvelle pour moi et même d’une chose absolument, totalement indigne de l’homme, qui n’avaient rien été d’autre que répugnantes, que laideur et brutalité exacerbées et pourtant, à cet instant, j’en faisais déjà partie » (p. 13)

« Pour des années j’étais finalement livré au bon plaisir de cet homme stupide, vil au sens le plus vrai du terme. » (p. 23, parlant du médecin-chef, dont il dit aussi : « Déjà pendant la guerre il avait été médecin-chef ici et bien qua ntional-socialiste on ne l’avait pas envoyé à tous les diables, vraisemblablement parce que personne n’était là pour le remplacer. »)

« Tout ce qui était en eux je l’observais avec la plus grande pénétration possible, avec une attention absolue, ainsi ils ne m’échappaient pas, pour eux il n’y avait pas d’évasion. Dès le début j’avais aperçu clairement qu’ici j’avais affaire à des exemplaires peu raffinés de leur corporation mais il me fallait attendre la suite. » (p. 24-25, parlant du personnel médical)

« Si jeune que j’étais encore, j’avais reçu une solide formation de sceptique qui s’attend à tout et toujours au pire. Cette vertu, encore aujourd’hui je l’estime ma vertu suprême. (…) Mon grand-père, mon philosophe privé, avait établi en moi les bases de cette attitude. (…) Il faut que le malade prenne lui-même son affection en main, et avant tout dans sa tête, contre les médecins, cette expérience, je l’ai faite. » (p. 25)

« Tout à coup ce que je regardais, considérais, observais d’une façon plus pénétrante que jamais autour de moi avait repris ses traits affreux, répugnants. » (p. 29)

« Je commençai à moins m’occuper de moi-même que de mon entourage le plus proche et assez proche, à le scruter à fond ; après qu’effectivement, à présent je ne fus plus positif et ne fus donc plus livré immédiatement au bon plaisir de la mort, je pouvais me permettre une semblable étude. Que sont réellement les êtres humains ici, dans quels murs et dans quelles conditions existent-ils et comment tous ces éléments se comportent-ils les uns par rapport aux autres ? Voilà ce que je me demandai et je me mis au travail. »  (p. 32-33)

« Il était pire d’aller à Grafenhof que d’aller à Stein, à Suben ou à Garsten, les célèbres établissements pénitentiaires. » (p. 35)

« Dès cette époque je m’étais réfugié dans l’écriture, j’écrivais et écrivais, je ne sais plus, des centaines et des centaines de poèmes, je n’existais que lorsque j’écrivais, mon grand-père, le poète était mort, maintenant moi, j’avais le droit d’écrire, maintenant moi, j’avais la possibilité d’écrire moi-même des poèmes (…) » (p. 36-37)

« La vie n’est rien que l’exécution d’une peine, me dis-je en moi-même, il faut que tu supportes l’exécution de cette peine. A perpétuité. La vie est un établissement pénitentiaire avec très peu de liberté de mouvement. Les espérances se révèlent un faux raisonnement. Si tu es libéré, au même instant, tu entres de nouveau dans le même établissement pénitentiaire. Tu es un détenu et rien d’autre. Si l’on te met dans la tête que ce n’est pas vrai, écoute et tais-toi. Considère qu’à ta naissance tu as été condamné à la détention criminelle à perpétuité et que la faute en revient à tes parents. Mais ne leur fais pas de reproches faciles.(…) » (p. 41)

« J’avais été absorbé par cette science (« la mathématique supérieure de la maladie et de la mort », ndr), c’est pourquoi, de victime sans défense, je m’étais fait de moi-même le plus naturellement du monde observateur de cette victime et en même temps observateur de toutes les autres. Cette distance que je prenais était tout simplement d’une nécessité vitale, c’était seulement ainsi que j’avais la possibilité de sauver mon existence. » (p. 42-43)

« En Autriche on produit les artistes les plus éminents pour les expulser dans le monde entier, peu importe quel art ils pratiquent ; les plus doués sont écartés, jetés dehors. » (p. 50)

« il me semblait que, depuis la mort de mon grand-père, je n’avais plus eu personne que je puisse écouter sans devoir désespérer et en qui je puisse avoir confiance. » (p. 51)

« Tous, dans notre peau, nous étions dans une enveloppe mortelle et nous cherchions à nous en sortir à force de théorie et d’imagination mais nous étions convaincus que, tous ensemble et sans exception, nous devions échouer. » (p. 55)

« Comment cela était donc réel, s’était déroulé chronologiquement ? demandais-je et je défaisais encore une fois tout ce qui était empaqueté, solidement ficelé, peu à peu, à présent j’avais effectivement le calme nécessaire, et jusqu’à ce que j’aie tout dévoilé : la guerre et ses conséquences, la maladie de mon grand-père, la mort de mon grand-père, ma maladie, la maladie de ma mère, les désespoirs de tous les miens, leurs conditions de vie accablantes, leurs existences sans perspective d’avenir, puis de nouveau j’empaquetais tout et je le ficelais. Mais je ne pouvais pas abandonner ce paquet solidement ficelé, il fallait que je le reprenne avec moi. Je le porte encore aujourd’hui et plus d’une fois je l’ouvre et je le défais pour refaire le paquet et le ficeler. Alors je n’y comprends pas plus. Je n’y comprendrai jamais plus, c’est cela qui est accablant. Et quand je défais le pauqet, et en plus devant des témoins, comme à présent, en déballant ces phrases grossières et brutales et, souvent aussi, sentimentales et banales, avec moins d’inquiétude il est vrai que pour aucune autre phrase, je n’ai pas de pudeur, pas la moindre. Si j’avais un peu de pudeur, si peu que ce fût, je ne pourrais, bien sûr, absolument pas écrire, seul écrit celui qui n’a pas de pudeur, seul celui qui est sans pudeur est capable de se saisir de phrases et de les déballer, et de les jeter tout simplement sur le papier, seul celui qui est sans pudeur est authentique. Mais naturellement, cela aussi est, comme tout, un sophisme. » (p. 60-61)

« en ce temps-là, je n’avais qu’une pensée : la pensée du suicide ; toutefois, pour me suicider réellement j’étais trop lâche et également beaucoup trop curieux de tout, toute ma vie j’ai été d’une curiosité impudente, cela m’a toujours empêché de me suicider, je me serais mille fois tué si je n’avais pas été retenu à la surface de la terre par mon impudente curiosité. Toute ma vie je n’ai rien admiré davantage que ceux qui se suicident. Ils me dépassent en tout, ai-je toujours pensé, en tout, je ne veux rien et je suis attaché à la vie, aussi abominable et médiocre soit-elle, aussi répugnante et vile, aussi bas soit son prix et aussi abjecte soit-elle. Au lieu de me tuer, je conclu les compromis les plus répugnants, je m’abaisse au niveau de tout un chacaun et je me réfugie dans la mollesse comme dans une fourrure nauséabonde mais qui réchauffe, dans la pitoyable survie ! Je me méprisais parce que je continuais à vivre. Assis sur la souche d’arbre je voyais l’abusrdité absolue de mon existence. » (p. 62-63)

[… un jour peut-être je complèterai ceci…]

 

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