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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 14:55
LE DERNIER DES FOUS, par Timothy Findley
Le Serpent à Plumes, 1995 / collection "Motifs" n° 34, 2001

 

La folie qu'est la vie 

Timothy Findley est né en 1930 à Toronto, au Canada. Le dernier des fous est son premier roman, écrit en 1967, publié en France en 1995. C’est un drame, ou une tragédie. Qu’est-ce qu’une tragédie, finalement ? Un drame porté par un sentiment d’inéluctabilité – qui porte inscrit dans ses premières pages son dénouement brutal, implacable, comme si les personnages ne pouvaient rien faire pour modifier un destin déjà écrit.

 

Le prologue voit un garçon de onze ans se lever très tôt, alors que la maison dort encore. Il veut être debout avant tout le monde, parce qu’il a quelque chose à faire. Il prend une boîte cachée derrière les rideaux, se demande s’il ira de chambre en chambre, et finalement décide de sortir et d’aller se poster dans l’écurie. Les autres viendront à lui, c’est mieux ainsi.

 

L’épilogue apporte son dénouement à l’action commencée par le prologue. Entre les deux, vingt-deux chapitres permettent de comprendre le drame que le prologue a amorcé. Celui d’un petit garçon grandissant dans une famille où l’on ne parle pas – ou alors trop, dans une logorrhée verbale, comme son frère aîné Gilbert. L’enfant s’appelle Hooker Winslow. C’est l’été – un été long et chaud qui commence au premier chapitre avec la sortie des classes et s’achève à la fin du roman. Le prologue précise qu’il n’a pas plu une seule fois durant ce long été – les forces s’accumulent pour éclater en orage dans l’épilogue. Quelques semaines auparavant, Hooker a vu sa mère rentrer de l’hôpital et s’enfermer dans sa chambre, dont elle ne sort plus. C’est sa tante Rosetta qui tient la maison, Rosetta dont une moitié du visage est paralysée depuis une attaque cérébrale, Rosetta qui ne sourit jamais parce que le sourire révélerait la paralysie. Le père de Hooker, Nicholas Winslow, est une présence hiératique, distant, taciturne. Son frère Gilbert, âgé de vingt-quatre ans, un raté alcoolique qui, au contraire, parle tout le temps.

 

C’est Iris, la bonne, noire, dont Hooker est le plus proche. C’est avec elle qu’il parle le plus, mais il n’en obtient pas toutes les réponses aux questions qu’il se pose. Et il s’en pose beaucoup.

 

Timothy Findley prend le temps de noter de petits détails. Il éloigne rarement ses personnages de la maison des Winslow. Unité de temps – un été -, unité de lieu, unité d’action aussi. Les déplacements de Hooker – dans une maison voisine, dans un champ où il enterre tous les animaux tués par ses chats, dans une épicerie et un drugstore – servent à collecter les éléments du drame : un objet, qu’il dissimule jusqu’au dénouement, des impressions, des incidents. Toutes choses qui s’entassent dans son cerveau, jusqu’à la rupture.

 

Hooker ne comprend pas. Il ne comprend pas sa famille, il ne comprend pas les ragots du voisinage, il ne comprend pas ce qui arrive – et il essaie, cherchant à surprendre la part qu’il ignore, espionnant au besoin, collectant des informations auxquelles il s’efforce ensuite de donner un sens, tout seul, puisque personne ne veut lui expliquer. Chacun des membres de sa famille semble sujet à une même tempête intérieure, mais toutes ces tempêtes réunies sous le même toit n’aboutissent qu’à l’incompréhension, faute de dialogue. Et de cette incompréhension poussée jusqu’à l’insoutenable naît peu à peu le drame vers lequel tend le récit.

 

La mère de Hooker est folle. C’est en tout cas ce que disent les voisins ; mais ils disent aussi que tous les Winslow sont fous. Et Hooker, le plus jeune, est par conséquent le dernier des fous. La fin de l’année scolaire, au début du roman, représente pour lui un espoir : dès la rentrée suivante il ira au Markham College, où personne ne le connaîtra. Là, il n’aura plus à supporter les moqueries, les rires humiliants, les ragots. Ce n’est que bien des chapitres plus tard que Gilbert détruira cet espoir, en lui racontant sa propre expérience au College. L’avenir que Hooker voyait comme une page vierge se révèle alors aussi chargé de menace que le passé. Ce n’est là qu’un des incidents du roman mais qui traduit le mouvement du récit : à mesure qu’il en découvre plus sur sa famille, sur la nature de la « folie » qui habite la maison des Winslow, Hooker ressent le poids des secrets et de l’incommunicabilité qui le poussent, inexorablement, à accomplir l’unique action par laquelle il croit se libérer. Et par là même il accomplit le destin des Winslow, en s’inscrivant lui-même dans la folie dont personne n’a le courage – la force ? – de le libérer.

 

« Le monde était fait d’étrangeté, de folie et de peur. » (page 64)

 

Le dernier des fous est un roman construit comme une pièce de théâtre. Le destin s’y exprime par la voix de la bonne noire, et par une chanson, « Frankie et Johnnie ». Frankie et Johnnie s’aimaient ! Dieu, c’qu’ils pouvaient s’aimer ! Ils s’téient juré d’être fidèles Comme les étoiles en haut du ciel. Il était son homme, Mais un jour il lui fit du tort. Les paroles de la chanson reviennent comme un leitmotiv, mettant l’histoire en abyme. Et chaque petit drame qui se produit apparaît comme la préparation du drame ultime.

 

En se plaçant presque toujours au niveau de Hooker, Timothy Findley en fait aussi un roman de l’enfance. L’été long et chaud durant lequel se déroule l’action est le temps du passage pour Hooker, le temps de l’éveil à la conscience des réalités qui l’entourent, celles de sa famille, mais celles du monde aussi, au-delà des frontières de la maison familiale. Et le constat que dresse le romancier est sans concession. Ce ne sont pas les adultes, cependant, que semble incriminer Findley : car la difficulté à vivre est ici une donnée générale, qui touche les aînés autant que le jeune garçon. TLP

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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