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17 octobre 2010 7 17 /10 /octobre /2010 18:27

LE COMPAGNON DE VOYAGE, de Curzio Malaparte

1956, publ. 2007 - Quai Voltaire / La Table Ronde 2009 - Folio 2010

 

Il ne devra plus y avoir d'orphelins sur la terre

compagnon de voyageLe compagnon de voyage fut confié à la Cines (la société cinématographique d’Etat, dirigée par un ami de Malaparte, Aldo Borelli) en 1956. C’est toutefois dix ans plus tôt que l’écrivain avait entamé la rédaction de ce texte, qui se déroule dans la débâcle consécutive au débarquement allié en Italie, en septembre 1943. C’est un texte insolite, redécouvert en 2007, à ranger donc parmi les inédits d’un écrivain décédé en 1957. Le compagnon de voyage devait en effet devenir un film, pour lequel, dit-on, Malaparte aurait approché l’actrice Maria Shell. De là une esthétique particulière, entre l’esquisse et la littérature : certains chapitres (ils ne sont pas numérotés, apparaissant plutôt comme des tableaux ou des séquences) paraissent à l’état d’ébauches, comme s’il s’agissait simplement de dessiner le décor, le squelette de l’histoire, que le cinéaste ensuite habillerait. Malaparte note les couleurs, peint rapidement les lieux, et pousse ses personnages au fil de situations picaresques que caractérise surtout leur extrême rapidité.

Le point de départ de ce voyage est donc le débarquement allié en Calabre. Là, le soldat Calusia promet à son lieutenant mourant de le ramener chez lui, à Naples, auprès de sa mère. Ayant enfermé son corps dans une boîte vite assemblée, en l’enveloppant de paille et de charbon, Calusia prend donc la route, se servant de l’âne Roméo pour transporter la caisse. Il rencontre une jeune fille enfuie d’un orphelinat et « traquée » par les sœurs qui veulent l’y enfermer à nouveau, des soldats anglais et américains au comportement pittoresque, une solide jeune femme originaire comme lui de Bergame, où il espère rentrer après avoir accompli sa mission. Sur les routes, ce ne sont que cortèges de malheureux, de femmes notamment, qui fuient la misère pour trouver du travail, une vie meilleure peut-être. « Depuis toujours la défaite représente pour les populations misérables, malheureuses, une sorte de merveilleuse et terrible occasion de liberté, de vie nouvelle plus aisée et plus digne. » 

En l’occurrence, toutefois, l’Italie est surtout livrée aux voleurs qui profitent de la misère semée par la guerre et la défaite. Ces voleurs, ce sont les vauriens qui s’emparent des récoltes pour les vendre au marché noir, enlevant la subsistance de la bouche des malheureux ; mais ce seront aussi, plus tard, les politiques qui dirigeront le pays, et auxquels Malaparte s’opposera avec vigueur. Pour l’heure, Calusia, le Bergamasque, un homme simple et honnête, est témoin de cette évolution qui met les femmes à la merci des profiteurs, comme cette énorme maquerelle sur laquelle la foule se jette finalement, abandonnant son fauteuil doré au bord de la route.

Le thème du roman – l’exode et l’errance de quelques compagnons de voyage (car Calusia n’est pas seul, il transporte son lieutenant et fait route tour à tour avec la jeune orpheline et la robuste Bergamasque) dans un monde dévasté livré à l’anarchie et à la misère – évoque La Route de Cormac McCarthy. Malaparte s’inscrit dans l’histoire, McCarthy s’en affranchit au profit d’un futur possible semblable à maintes apocalypses décrites avant lui, mais la peinture est commune, malgré tout, d’une humanité abandonnée. Si l’on peut parler d’humanité déchue chez McCarthy, cependant, Malaparte ne se départit pas de l’espoir : il la voit dans l’honnêteté fruste de son « héros », Calusia, toujours prêt à prendre la défense de ce qu’il croit juste, à sillonner le pays avec un âne et un cadavre, mais aussi dans la capacité des misérables, des malheureux, à se redresser pour reconstruire. Il y a de la ferveur dans cette foule criante et compatissante qui accompagne le soldat jusque chez la mère du lieutenant, où une ultime surprise attend le brave Calusia. Abattue, privée de direction, la population du Compagnon de voyage n’est pas déchue comme l’humanité de McCarthy, elle est encore pleine de vie, de foi, d’une combativité en laquelle elle a seulement besoin de croire. « Les voleurs sont forts parce que vous êtes des moutons », lui crie Calusia en se dressant contre les vauriens qui affament les malheureux. Tant qu’il existe des hommes comme Calusia, l’espoir demeure. Et la possibilité de l’amour.

Le compagnon de voyage a ainsi la force d’une épure. Un héros simple pour un récit simple, habité d’une foi sincère. A la fin du voyage, tandis qu'il quitte Naples pour rentrer chez lui avec Mariagiulia, Calusia déclare, simplement : "Il ne devra plus y avoir d'orphelins sur la terre." Bien sûr, l'histoire est loin d'avoir réalisé ce rêve que chaque guerre fait renaître.

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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commentaires

steph 27/10/2010 16:33


Je ne connais pas Malaparte, mais si c'est avec plus d'espoir en la vie que Mc Carthy, ca donne envie de s'y plonger ; surtout s'il nous fait croire en l'amour, je prends !


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